Straton II, le dernier des Indo-Grecs

Straton II, le dernier des Indo-grecs

On lit souvent que le royaume lagide d’Egypte aurait été le dernier des États hellénistiques et que, bien après la chute de la Macédoine des Antigonides (168), de l’Asie des Attalides (129) et de la Syrie des Séleucides (63), il aurait représenté, en quelque sorte, l’ultime héritage politique de l’empire d’Alexandre. Bien que répandue, l’image est pourtant fausse. Car, au moment où Cléopâtre s’empoisonnait pour échapper à une humiliante captivité, il demeurait encore un Etat grec indépendant… en Inde ! Peu de gens savent en effet que, durant l’Antiquité, des Grecs sont parvenus à constituer de puissants États dans des pays qui s’appellent aujourd’hui l’Iran, l’Ouzbékistan, l’Afghanistan et le Pakistan. En trois siècles de présence dans la région, ils ont aussi favorisé le développement d’une culture extrêmement originale, fruit d’influences diverses, grecques bien sûr, mais aussi iraniennes et indiennes. Nous nous intéresserons ici à l’un de ces souverains grecs d’Asie, le très évanescent Straton II, dont le seul titre de gloire fut d’être le dernier de sa lignée.

. L’épopée des Grecs en Orient

Devenu roi de Macédoine à la mort de son père Philippe II, en 336 avant J.-C., Alexandre se lança rapidement à l’assaut de l’empire des Achéménides. Cette guerre, conçue au départ pour libérer les cités grecques d’Ionie, se transforma finalement en une véritable entreprise de conquête de tout l’empire perse. Pendant douze années, le jeune souverain avide de gloire franchit des dizaines de milliers de kilomètres et remporta des centaines de combats à la tête de son armée. Partout où il passa, il fonda aussi des colonies de vétérans gréco-macédoniens1 et confia la gestion des provinces conquises à des gouverneurs qu’il avait sélectionnés parmi ses généraux.

Après s’être emparé successivement de l’Asie mineure (334-332), du Levant (332), de l’Égypte (331), de la Mésopotamie (331) et du plateau iranien (330), il atteignit pour la première fois les marges orientales de l’empire perse à la fin de l’été 330 avant J.-C. Confronté à une résistance tenace, il lui fallu cependant près de trois années de lutte pour assujettir les grandes satrapies de Bactriane et de Sogdiane. Il pénétra ensuite en Inde, où il demeura encore deux nouvelles années (327-325). Contraint de faire demi-tour à cause des récriminations de ses soldats, qui voulaient retrouver leurs foyers, il repartit vers la Mésopotamie, où il ne devait pas tarder à mourir, à l’âge de seulement trente-deux ans (juin 323).

Les régions les plus orientales de son empire connurent par la suite un destin contrasté. Après s’être plus ou moins auto-administrées pendant le règne du premier successeur d’Alexandre, le régent Perdikkas (323-321), elles revinrent finalement au général Seleukos Nikator, le fondateur de la dynastie des Séleucides (312). En fin de compte, seuls les territoires situés au nord de l’Hindu Kush demeurèrent sous contrôle grec, puisque les provinces indiennes avaient été conquises vers 317 par le roi de Magadha, Chandragupta Maurya2.

Dans les années 270, le fils et successeur de Seleukos, Antiochos Ier, organisa le recrutement de colons d’Asie Mineure pour les envoyer en Bactriane et en Sogdiane, afin qu’ils y renforcent le peuplement grec. Une vingtaine d’années plus tard, profitant des difficultés que les Séleucides rencontraient face aux Lagides d’Egypte, ces Grecs de Bactriane proclamèrent leur indépendance sous la conduite de leur gouverneur, Diodote. Entre 208 et 206, le roi séleucide Antiochos III dirigea une grande expédition pour tenter d’imposer à nouveau l’autorité de sa dynastie sur la région. Son échec marqua le début d’une nouvelle ère pour le royaume grec de Bactriane, qui put dès lors se développer de façon indépendante.

Il atteignit son apogée sous les règnes d’Euthydème (223-200), de Démétrios Ier (200-195) et d’Eucratydes Ier (171-138). Les fouilles menées sur les sites archéologiques d’Ay Khanum et de Takht i-Sanguin en Afghanistan témoignent encore aujourd’hui de la splendeur dans laquelle ont vécu ces souverains. Mais, dès la fin du règne d’Eucratydès, la Bactriane se retrouva submergée par les attaques conjointes des Parthes, des Sakas et des Yuezhi. Les quelques Grecs qui avaient survécu à ce désastre se mélangèrent avec la population locale ou bien se replièrent au sud de l’Hindu Kush (130-128).

Car la chute de la Bactriane ne marqua pas la fin de la présence hellène en Asie orientale. Vers l’an 200 avant J.-C., en effet, le roi Démétrios Ier était parvenu à conquérir une partie de l’Inde du Nord3. Après la chute de la Bactriane, ce domaine indo-grec prit son indépendance sous la conduite d’un certain Ménandre (160-135), que les sources indiennes appellent Milinda4. Et c’est justement ce territoire, ou plutôt ce qu’il en restait, que gouverna Straton II.

. Un Etat original

Si l’on se fie aux très maigres sources dont on dispose (et qui sont principalement d’ordre numismatique), Straton aurait pu régner entre l’an 25 avant J.-C. et l’an 10 ou 15 après J.-C., soit pendant environ trente-cinq à quarante ans. Il succéda vraisemblablement au roi Apollophanes Soter, qui avait régné quant à lui entre 35 et 25 avant J.-C. Son nom (qui signifie « l’armée »), laisse supposer qu’il était un prince légitime, car il reprend celui d’un des fils de Ménandre, dont il pourrait donc bien être un descendant direct5.

Sur ses monnaies, Straton II apparaît comme un vieil homme, ce qui fait penser qu’il était déjà un homme mûr lorsqu’il monta sur le trône. Il semble aussi qu’il ait décidé d’associer à son pouvoir son fils homonyme, ce qui permettrait d’expliquer l’existence d’un Straton III Philopator alors même que Straton II gouvernait encore. On ignore tout de l’épouse de Straton qui, si elle était encore en vie au moment de son règne, a dû porter le titre grec de basilissè (reine).

Le royaume indo-grec de Straton occupait en partie l’ancien domaine de Puru (gr. Poros), ce souverain qui avait été vaincu par Alexandre au début de sa campagne indienne. Sa capitale, qui se nommait Sagala (ou Sakala en pali) correspond sans doute à la ville moderne de Sialkot, située à la frontière du Pakistan et de l’Inde. Conquise par Alexandre, puis perdue par les Grecs au profit des Maurya, elle avait été reprise par Démétrios aux alentours de l’an 200, avant que Ménandre n’y établisse sa capitale quelques années plus tard.

Sagala était installée entre deux rivières (act. Nala Aik et Bhet Nala), ce qui lui garantissait une certaine protection contre ses ennemis potentiels. Aucune fouille n’y ayant été conduite, il est impossible de connaître la physionomie qui était la sienne à l’époque de Straton II. Toutefois, ce que l’on connaît des sites voisins d’Aï Khanoum et de Taxila permet d’élaborer des hypothèses qui ont toutes les raisons d’être exactes. On peut donc tout d’abord supposer que Sagala devait être entourée d’une imposante muraille, que l’on pouvait toutefois franchir en passant par plusieurs grandes portes en bois renforcées d’armature de bronze. Les habitations se répartissaient sans doute selon un plan de type hippodamien, c’est-à-dire en damier. Les habitants les plus aisés vivaient dans de vastes maisons (gr. oikos) de briques cuites ou crues. Celles-ci étaient organisées autour d’une cour centrale (gr. aulê) et comportaient plusieurs pièces, dont l’andrôn (réservée à l’organisation des banquets) et le gynaikeion (l’appartement des femmes). La ville disposait bien sûr de nombreux marchés (gr. agora), d’ateliers-boutiques (gr. ergasterion) et de temples (gr. naos). Elle était aussi dotée de gymnases, de bibliothèques et de théâtres, ce qui en faisait ainsi un véritable îlot d’hellénisme implanté au cœur du sous-continent indien. Le principal bâtiment de la ville était sans doute le palais royal. C’est là que résidait Straton avec sa famille, ses hauts fonctionnaires et ses serviteurs. Ce complexe était composé d’une série de bâtiments qui servaient de salles d’audience, d’appartements privés ou de locaux à usage domestique. On y retrouvait très certainement tout ce qui fait la particularité de l’architecture grecque : des colonnades à chapiteaux corinthiens, des péristyles, des fontaines et des salles de bains recouvertes de mosaïques précieuses. Ce palais était-il situé sur la butte naturelle où se trouve aujourd’hui le fort de Sialkot ? Ou bien ce dernier lieu n’était-il qu’une simple forteresse (gr. akropolis) à usage purement militaire, auquel cas le palais royal aurait été installé en contrebas, dans la ville elle-même ? A cette question comme à bien d’autres, on ne peut hélas fournir aucune réponse. Une chose est sûre cependant, conformément à la coutume grecque, les habitants de Sagala étaient inhumés en dehors de la ville, dans une nécropole où certaines riches familles devaient disposer de vastes tombeaux.

Située dans le nord-est de l’actuel Pendjab, entre les fleuves Chenab (gr. Acesines) et Ravi (gr. Hydroatis), la région de Sagala est dotée d’un climat humide subtropical organisé autour de six saisons (sk. ṛtu). L’année y débute avec l’arrivée du printemps (sk. vasanta), qui s’étend sur les mois de mars et d’avril. C’est une époque agréable où les températures sont encore très supportables et où l’air embaume un doux parfum de fleur. C’est au début de cette période que l’on récolte le blé et à la fin que l’on plante le coton et le riz. Puis vient l’été (sk. grīṣma), qui va de mai à juin-juillet. Les températures dépassent alors souvent les 40°C et il fait très sec. C’est une période très éprouvante pour les organismes, aussi bien ceux des hommes que ceux des animaux ou des plantes. L’été est suivie par la mousson (sk. varṣā), qui arrive généralement vers la mi-juillet et s’étend jusqu’à la fin août. Les pluies deviennent alors quasi continuelles et les températures baissent assez nettement, ce qui apporte un certain soulagement (mais les crues peuvent aussi être dévastatrices). La fin de la mousson correspond à l’automne (sk. śarad), qui va de septembre à octobre. C’est le moment où l’on récolte le riz et le coton. En novembre et décembre se produit une sorte de second printemps (sk. hemanta), c’est une très belle saison où les plantes fleurissent et les oiseaux chantent de nouveau. C’est le moment où est semé le blé. Enfin, de janvier à février, s’étend un court hiver (sk. śiśira), qui peut parfois être assez frais, surtout la nuit.

Constitué d’une vaste plaine fertile, l’arrière-pays de Sagala produisait principalement des céréales (blé, orge, millet), mais aussi de la canne à sucre, du riz et du coton. L’élevage était également répandu, principalement celui des ovins, des caprins et des bovins. Les Grecs étaient réputés pour leur sens du commerce et le roi devait sans doute tirer une bonne partie de ses revenus des taxes prélevées sur les marchandises qui transitaient par ses villes. On trouvait de tout sur les marchés de Sagala, y compris de nombreux produits de luxe : des pierres précieuses (topaze, lapis-lazuli, turquoise), des lingots d’or et d’argent, du poivre, du coton et de l’indigo. Ces biens étaient très recherchés et donc très onéreux. Ils étaient acheminés par la route jusqu’en Asie Centrale à travers les cols de l’Hindu Kush, d’où ils pouvaient ensuite être transportés vers la Chine ou vers l’Iran. Ils pouvaient aussi descendre l’Indus en radeau jusqu’au port de Barbarikon, situé sur la mer d’Erythrée (gr. Erythras Thalassis). Là, profitant des vents de la mousson, des bateaux partaient rejoindre chaque année le port de Charax Spasinou sur le golfe Persique, ou bien celui de Baranis sur la mer Rouge. Depuis ces deux places, on pouvait ensuite aisément accéder aux territoires des Romains.

La déforestation et l’accroissement démographique les ont presque totalement anéanties, mais en cette haute époque, le Pendjab abritait encore de grandes et luxuriantes forêts. Elles hébergeaient une faune sauvage très riche constituée d’antilopes et de buffles, de rhinocéros et d’éléphants, de panthères et de tigres, tous en nombre suffisant pour pouvoir offrir au roi l’occasion d’organiser de fructueuses chasses. On peut penser que Straton devait aussi posséder sa propre ménagerie, car c’était alors une pratique fréquente chez les souverains. Le paon, animal royal par excellence, devait y figurer en bonne place. Au nord de Sagala se trouvait les premiers contreforts de l’Himālaya (litt. « séjour des neiges » en sanskrit). Les forêts de conifères qui poussent sur ces pentes abruptes devaient sans doute rappeler aux Grecs les lointains paysages de la Thessalie de leurs ancêtres.

Straton avait hérité d’une administration organisée sur le modèle bactrien. On peut donc supposer l’existence d’un ministre des finances (gr. epi ton prosodon), supervisant des percepteurs (gr. dioketoi, ekonomoi), qui se chargeaient de faire remonter vers lui le produit des impôts et des taxes. On peut aussi admettre l’existence de notaires royaux (gr. monophylakoi), censés garantir la bonne tenue des contrats. Pour dater les documents, on se servait des années de règne de chaque souverain, mais afin de replacer les choses dans une perspective plus longue, on utilisait aussi une ère particulière, dite de « l’hégémonie grecque » (sk. yavana-rājya), qui débutait en l’an 175 avant J.-C.

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Straton II sur l’une de ses monnaies

Le grec était la langue administrative officielle et l’on peut donc penser que le roi, sa famille et ses principaux officiers parlaient couramment cet idiome. Mais il est certain que les langues indiennes étaient d’un usage beaucoup plus courant, y compris à la cour royale. Dérivées du sanskrit de l’époque védique, les langues de l’Inde du Nord avaient déjà commencé à diverger assez fortement entre elles. On les désigne sous le nom générique de moyen-indien ou prākṛta. Parmi elles, le pāli/pālī était parlé dans la région des plaines tandis que la gāndhārī l’était chez les montagnards de l’Ouest6. Pour les écrire, on utilisait un alphabet local dérivé de l’araméen, la kharoṣṭhī7.

Straton se considérait sans doute beaucoup plus comme un Grec que comme un Indien. L’insigne de son pouvoir était d’ailleurs le diadème, un ruban de soie blanche qu’il portait sur le front à l’instar des autres souverains hellénistiques. Plutôt que ceux des locaux, il devait aussi revêtir des costumes grecs, et notamment la kausia, ce chapeau à large bord d’origine macédonienne (dans lequel certains voient l’ancêtre lointain du fameux pakol afghan). Sur le plan religieux, le roi de Sagala et sa cour avaient aussi conservé la religion de leurs prédécesseurs. Ils manifestaient ainsi une dévotion spéciale envers Athéna, qui était principalement connue sous les épithètes de Pallas (gr. « Armée ») et d’Alkidemos (gr. « Celle qui défend le peuple », la déesse tutélaire de Pella). Il est d’ailleurs presque certain que cette déesse devait disposer d’un temple à Sagala. On sait aussi que les Indo-Grecs adoraient également les autres divinités du panthéon grec, et en particulier Zeus (parfois joint avec Mithra), Hermès, Niké, Dionysos, Hélios, Apollo et surtout le demi-dieu Héraklès.

Bien qu’il fût donc personnellement un adepte des dieux grecs, on peut cependant supposer que Straton chercha aussi à se concilier les faveurs des indigènes en multipliant les marques de respect à l’égard de leurs traditions. Le roi lui-même portait d’ailleurs une double titulature, étant à la fois un basileos pour ses sujets hellénophones et un maharajasa pour tous les autres.

Il se montra sans aucun doute favorable au bouddhisme, qui était alors une religion montante au sein du peuple et des élites locales. Les moines bouddhistes, appelés « mendiants » (bhikkhu), passaient la saison froide à l’abri d’ermitages ou de grottes et s’en allaient prêché dans les villages et dans les villes une fois l’été venu. Ils suivaient des règles de vie commune, les vinaya, qui prévoyaient l’abstinence sexuelle, la mise en commun des biens et la prière. L’ancêtre probable de Straton, le roi Ménandre, est resté célèbre pour la série d’entretiens qu’il aurait eue avec le moine Nāgasena (litt. « armée de serpents divins »). Une fois mise par écrit, sans doute au début de l’ère chrétienne, cette discussion donnera naissance au Milinda-pañha (les « Questions de Milinda »), un texte qui appartient encore aujourd’hui au canon des écritures bouddhistes de l’école Theravāda. On attribue aussi à certains souverains indo-grecs la construction ou la restauration de plusieurs stūpa, c’est-à-dire de tumuli destinés à marquer des emplacements importants de la vie du Bouddha ou à conserver ses reliques8. Sur celui de Sanchi, qui date du 1er siècle apr. J.-C., on voit des pèlerins participant à une fête en l’honneur de Bouddha. Leurs costumes et leurs instruments de musique (en particulier le carnyx et l’aulos, ou flûte double) ont fait penser à certains spécialistes qu’ils pourrait s’agir de Grecs, ce qui démontrerait l’existence de convertis. Une chronique sri-lankaise du 5ème siècle apr. J.-C., le Mahāvaṃśa (litt. « Grande lignée »), fait même état de la venue dans l’île d’un moine grec, un certain Mahādharmarakṣita (litt. « le protégé du dharma« ), dont on apprend qu’il était originaire d’Alexandrie d’Arachosie, c’est-à-dire de Kandahar.

Les brâhmanes durent également être comblés de faveurs par un souverain qui avait sans doute besoin d’obtenir des alliés auprès du peuple. Le védisme ancien connaissait alors une évolution importante. Longtemps centré sur le bon accomplissement des rites (sacrifices et récitations d’hymnes du Veda), ainsi que sur l’apprentissage d’un savoir spéculatif réservé à une élite de prêtres (Upanishad), il devait faire face à présent à la concurrence des « religions à salut », bouddhisme et jainisme, qui promettaient la facilité éternelle à ceux de leurs adeptes qui suivraient leur voie. Pour pouvoir affronter ce péril, le védisme se transforma insensiblement pour donner finalement naissance à une forme religieuse nouvelle, le brahmanisme. On mit désormais l’accent sur la dévotion personnelle aux divinités qui furent conçues comme dispensatrices de grâces en tout genre. On intégra aussi au panthéon des figures héroïques locales qui devinrent ainsi l’objet de grandes épopées littéraires, en particulier le Mahabarata et le Ramayana.

Les souverains indo-grecs jouèrent un rôle dans ce processus. On sait ainsi que plusieurs d’entre eux se sont présentés sur les monnaies comme des adorateurs (sk. bhagvatena) de Vishnu et de sa parèdre, Lakshmi, qui étaient très populaires dans le Pendjab9. On peut notamment penser que Straton les imita sur ce point. Les textes nous disent aussi que de nombreux ascètes nus, que les Grecs appelaient gymnosophistes (les ancêtres des sādhu) parcouraient les rues des villes et des campagnes et faisaient l’objet de beaucoup de respect et de vénération de la part des humbles comme des puissants, qui recherchaient leurs bénédictions. Plusieurs philosophes grecs avaient d’ailleurs fait le voyage jusqu’en Inde dans l’espoir de les rencontrer et pour profiter de leurs vastes connaissances. Pour les Hindous, les Grecs (appelés Yavana ou Yona) étaient certes des barbares étrangers, avec lesquels les mariages mixtes étaient par exemple impensables, mais ils étaient aussi les garants d’un certain ordre des choses, puisque leur autorité servait à maintenir la paix et la justice. Conscient de cet avantage, les rois indo-grecs se présentaient régulièrement comme les « adeptes du dharma » (dhrāmikasa), la loi cosmique.

L’armée indo-grecque devait être l’un des piliers du régime, mais l’on ne dispose d’aucune information sur elle. Classiquement, les forces militaires hellénistiques s’appuyaient sur les membres des corps civiques, les plus riches des citoyens servant dans la cavalerie et les autres dans l’infanterie lourde, où ils étaient rassemblés en phalanges (gr. phalanx). Les longues piques des fantassins, les sarissa, qui faisaient près de six mètres de long, avaient eu une bonne part dans les victoires d’Alexandre. Quant à la cavalerie, elle avait aussi accompli des prouesses à l’époque des rois gréco-bactriens. Sur leurs monnaies, les rois indo-grecs continuaient à se présenter à cheval, revêtus de leur armure et de leur cape, coiffés d’un casque en bronze d’où émergeaient des cornes et une crinière équine semblable à celle qu’arborait Alexandre. L’arme de prédilection de ces cavaliers était le javelot.

Mais hélas pour Straton, l’Inde ne comportait pas ou quasiment pas de cités grecques. Autrement dit, il n’y avait sans doute pas assez d’Hellénophones pour constituer une armée digne de ce nom. Dès lors, il dut sans doute se reposer sur des mercenaires recrutés sur place (gr. xenoi mistophoroi), qu’il s’agisse d’archers venus des montagnes ou de conducteurs d’éléphants. Mais ces hommes n’avaient que faire du roi et de sa légitimité. Ils ne le servaient que pour l’argent et, lorsque Straton n’eut plus de quoi payer leur salaire, ils l’abandonnèrent à ses ennemis.

. Un royaume en péril

Jusque dans les années 70-50 avant J.-C., le royaume indo-grec demeura pourtant à peu près intact. Il s’étendait alors des contreforts de l’Hindu Kush à l’Ouest, jusqu’aux rives du Gange à l’Est, tandis qu’il touchait sans doute l’embouchure de l’Indus au Sud. A partir de cette époque cependant, il ne cessa de se réduire sous la poussée des envahisseurs scythes emmenés par leur souverain, Mauès. Ces derniers lui arrachèrent d’abord l’Arachosie et le Gandhara, avant de s’emparer ensuite de son accès à la mer. Dès lors, le dernier Etat grec se retrouva pratiquement cantonné dans le nord-est du Pendjab. Mais, même là, il fut à la merci de ses puissants voisins, en particulier le royaume de Mathurā à l’Ouest et celui de Taxila (sk. Takshashila) à l’Est, gouvernés tous les deux par des princes indo-scythes10.

Profitant des querelles qui agitaient ses ennemis, Straton II put encore survivre quelques années à la tête d’un Etat sans doute assez appauvri et menacé en permanence de disparition. Comme il ne disposait plus d’argent en quantité suffisante, il en fut d’ailleurs réduit à émettre des monnaies de bronze et même de plomb. Mais ce sursis ne dura pas éternellement. Vers l’an 10 ou 15 de l’ère chrétienne, le nouveau souverain de Mathura, l’indo-scythe Radjuvula, se décida à lui porter le coup de grâce. Au terme d’une courte guerre, il vainquit Straton II et entra dans Sagala. On ignore ce qu’il advint du dernier roi grec des Indes, mais il est probable qu’il fut alors exécuté, ou à tout le moins emprisonné.

L’influence grecque devait pourtant se maintenir en Inde même après la chute de ce dernier Etat hellène. Car les souverains indo-Scythes, puis leurs successeurs, indo-Parthes et kushans, ne renièrent pas l’héritage hellène11. Gondophares II, un roi indo-parthe, décida d’ailleurs de maintenir le grec en tant que langue administrative officielle de son royaume12. Il alla même jusqu’à se proclamer « l’Ami des Grecs » (Philhellennoï). Les historiens de l’art estiment pour leur part que ce sont des artistes formés à la cour de Straton qui, une fois passés sous la tutelle de ses successeurs, ont élaboré le fameux art gréco-bouddhique. Né semble-t-il dans la région de Kapisa au tout début de l’ère chrétienne, il donnera à la culture indienne certains de ses plus beaux chefs-d’œuvres et notamment les plus anciennes représentations connues du Bouddha. L’influence grecque se manifesta aussi sur le plan intellectuel puisque, une fois traduits, les ouvrages grecs d’astrologie et d’astronomie furent assimilés par les érudits locaux, en particulier grâce au Yavanajataka (« L’Horoscope grec »), qui connaîtra une grande diffusion. Plusieurs termes grecs passèrent d’ailleurs dans la langue sanskrite, tels que kalama (de kalamos, stylet) ou pustaka (de puksinon, livre).

Entre le moment où Alexandre avait pénétré pour la première fois dans les plaines indiennes et celui où Straton II se retrouva contraint de remettre les clés de sa cité au roi Radjuvula, il s’était écoulé à peine plus de trois siècles. Et même si cela peut sembler peu de chose au regard d’une histoire indienne plusieurs fois millénaire, gageons que l’épopée de ces souverains gréco-indiens n’en fut pas la moins étonnante ni la moins glorieuse des pages qui ont composé ce grand livre.

Bibliographie :

. Widemann, François : Les successeurs d’Alexandre en Asie Centrale et leur héritage culturel, Essai, Ed. Riveneuve, 2nde édition, 2009.

Notes :

1 On connaît ainsi Alexandrie d’Arachosie (act. Kandahar, Afghanistan), Alexandrie de l’Oxus (act. Termez, Ouzbékistan), Alexandrie de Margiane (act. Mary, Turkménistan), Alexandrie d’Arie (act. Hérat, Afghanistan), Alexandrie Prophthasia (Farah, Afghanistan), Alexandrie Eskhaté (act. Khodjend, Tadjikistan), Alexandrie du Caucase (Bagram, Afghanistan), Alexandrie Nicée ( ?), Alexandrie Bucéphalia (Gujrat, Pakistan ?), Alexandrie de l’Indus (Uch Sharif, Pakistan) et Alexandrie des Orites ( ?). La plupart de ces fondations ont cependant été faites sur ces sites préexistants (par exemple celui de Mundigak pour Alexandrie d’Arachosie). Les deux plus grandes villes de Bactriane étaient cependant antérieures à la colonisation grecque, il s’agissait de Marakanda (Samarcande) et Baktra (Bactres).

2 Il s’agit du Sandracottos des sources grecques, qui fut le grand-père du célèbre empereur Aśoka (litt. « le sans-douleur »).

3 On peut penser que c’est le roi séleucide Antiochos III qui initia la conquête de l’Inde du Nord à l’occasion de sa grande expédition vers l’Est (Anabasis), son gendre Démétrios l’aurait ensuite poursuivie puis étendue.

4 Il semble que Ménandre ait d’abord été l’un des généraux de Démétrios. Après la mort de ce dernier, il s’empara des territoires indiens et proclama son indépendance vis-à-vis de la Bactriane. Il entra de ce fait en conflit avec Eucratydès, qui tenta de l’en déloger et suscita peut-être contre lui des rois rivaux. Cela expliquerait le caractère très confus des listes royales de cette époque.

5 Il était peut-être le fils d’Apollodote II, mort en 65 avant J.-C. après vingt années de règne.

6 Il faut sans doute voir dans la gandhari l’ancêtre des langues dardiques (dont le kashmiri est le principal représentant). Le pali a pour sa part donné naissance aux différentes langues actuellement parlées dans le nord de l’Inde (hindi, bihari, gujarati, bengali, pendjabi, etc.).

7 On connaît aussi quelques monnaies gréco-indiennes utilisant l’écriture brāhmī.

8 Par exemple celui de Butkara au Pakistan.

9 On peut citer le fameux pilier de Vidisha (110 av. J.-C.), où Héliodoros, un ambassadeur grec en mission auprès d’un souverain indien, a fait une dédicace en l’honneur de Vasudeva (autrement dit Krishna, le huitième avatar de Vishnu).

10 Plus au sud, le plateau du Deccan était alors aux mains de la puissante dynastie des Satavahana (cap. Pratisthana), tandis que la plaine du Gange demeura éclatée en de nombreux royaumes rivaux jusqu’à ce que les Gupta ne l’unifient au 4ème siècle.

11 François Widemann fait l’hypothèse du maintien d’un royaume grec vassal des Scythes dans la région du Kapisa jusque dans les années 50 de l’ère chrétienne.

12 Cela resta d’ailleurs vrai jusqu’au début du règne du célèbre souverain des Kushans, Kanishka Ier (127-150 apr. J.-C.).

Crédit image : les fameux étrangers représentés sur le stupa de Sanchi sont-ils des Grecs ? La question fait débat (By User:Gangulybiswarup [CC BY 3.0 (http://creativecommons.org/licenses/by/3.0)%5D, via Wikimedia Commons)

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