Möngke, grand-khan des Mongols (II)

Première partie

IV. L’Etat mongol

Dès son arrivée au pouvoir, Möngke va ordonner l’abolition de tous les édits impériaux (yarlik/soyurgal) promulgués depuis la mort de Gengis-Khan, un peu comme s’il souhaitait supprimer tout ce qui avait été accompli depuis la disparition du grand homme et se présenter ainsi comme son seul et véritable héritier. En 1252, il  déclare également que son aïeul sera désormais adoré à l’égal d’une divinité mais aussi que la régence de Toluy sera considérée comme ayant été un règne à part entière.

. Un empire cosmopolite

S’étendant sur plusieurs dizaines de millions de kilomètres carrés, l’empire mongol est devenu si vaste qu’il faut près d’une année pour le traverser de part en part ! Ses frontières abritent des dizaines de peuples parlant des centaines de langues différentes et pratiquant presque autant de cultes. Leur seul et unique point commun est d’être tous les sujets du grand-khan. Au sein de cet empire, qui est le leur, les conquérants mongols constituent une sorte de « peuple-souverain ». Revêtus d’une aura particulière et doté de droits spéciaux, ils se considèrent d’ailleurs réellement comme une « nation élue » par le Ciel et les fonctionnaires de la chancellerie n’ont pas de superlatifs assez élevés pour les qualifier, évoquant régulièrement un « grand peuple » et même un « peuple céleste » (köke). Un lien étroit et très intime, presque filial, relie ces Mongols à leur souverain et Möngke tiendra absolument à ce que cela perdure. Il cherchera par-dessus tout à empêcher que ces chers mongols ne perdent leur rudesse légendaire et c’est pourquoi il va leur interdire par exemple de porter des vêtements trop luxueux ou de recevoir des cadeaux de la part de leurs administrés.

Outre une langue et un mode de vie commun, les Mongols ont aussi pour particularité d’obéir tous au yasak. Cette vielle loi tribale, qui a été assez largement remaniée par Gengis-Khan, régît  l’ensemble de leur vie sociale et religieuse. Son application scrupuleuse est censée préserver l’harmonie du monde et assurer le succès des armées au combat. Un système de peine est  prévu en cas de manquement et certaines peuvent  être très sévères, allant jusqu’à la mort. De son vivant, Djaghatay, l’oncle de Möngke, avait été considéré comme le gardien du yasak. C’est donc lui qui tranchait en cas de litige ou de conflit d’interprétation, et ce rôle lui avait valu un grand prestige.

Beaucoup de hauts fonctionnaires impériaux appartiennent à des peuples ralliés de longue date aux Mongols et qui partagent avec eux de nombreuses coutumes, comme les Kereyts, les Naymans, les Oyrats, les Merkits et les Tatars. Au fil des ans, d’autres nations, soumises plus récemment (Chinois, Géorgiens, Arméniens, Russes et surtout Iraniens), ont également commencé à fournir d’appréciables contingents de soldats et de fonctionnaires, mais aussi de médecins, d’interprètes, d’ingénieurs et d’artisans1. La communication n’est pas toujours facile entre tous ces groupes et Möngke ordonnera d’ailleurs personnellement la confection de dictionnaires multilingues2.

L’empereur n’hésite pas à déplacer  ses administrateurs, bien au contraire, car cela lui permet de briser les solidarités ethniques. C’est ainsi que sous Möngke, un Chinois nommé Song Taï Fu sera nommé gouverneur de Samarkand, tandis qu’a l’inverse des Iraniens seront envoyés en Chine, comme Ma’sud Yalawatch à Pékin (1254) et Adjal Shams ad-Dîn ‘Umar dans le Yunnan (1259).

. L’administration centrale

La chancellerie se situe au cœur de la machine administrative mongole. Elle a pour tâche de rédiger les lettres du souverain mais aussi d’instruire les plaintes qui remontent jusqu’à lui3. Vers 1204, lorsque Gengis-Khan s’était décidé à mettre en place un premier embryon d’administration, il avait ordonné que la langue mongole, jusque-là purement orale, soit mise pour la première fois par écrit. On s’était alors servi de l’alphabet ouïgour en le modifiant quelque peu, ce qui avait donné naissance à l’alphabet bitchig, qui est demeuré en usage jusqu’à nos jours. Mais l’usage du mongol n’ayant rien d’exclusif, l’iranien ou le chinois sont aussi fréquemment utilisés pour rédiger les courriers officiels.

Durant le règne de Möngke, la chancellerie va connaître un développement remarquable sous la direction de son responsable, un nommé Menggeser. Issu de la tribu mongole des Djalayr, ce dernier avait auparavant dirigé la garde impériale. Très proche de son souverain, il sera nommé dès 1251 à la fonction de grand-chancelier (tchingsang). Il exercera également celle de juge-suprême (yeke yargutchi) et sera à ce titre le principal artisan de la grande purge ayant marqué le début du règne. Après la mort de Menggeser en 1254, Möngke décidera de le faire remplacer par un Kereyt chrétien, Bulghay. Après avoir longtemps servi Toluy, Bulghay avait ensuite dirigé le bureau spécial chargé de contrôler le travail des étrangers entrés au service de la cour impériale.

Depuis sa fondation par Ogödeï, le service des postes (ulagh) est devenu le second pilier de l’Etat impérial. De la Mandchourie à la Russie, de la Sibérie jusqu’au Proche-Orient, on trouve ainsi des relais postaux disséminés à intervalles réguliers sur la plupart des routes. Là, les coursiers chargés de porter les messages officiels peuvent trouver un repas chaud et des montures fraîches avant de pouvoir continuer leur trajet. Pour se faire reconnaître et bénéficier de ces avantages, ils portent sur eux une plaque gravée de bois ou de métal, le gerege, qui les identifie en tant que fonctionnaires impériaux. Grâce à leur abnégation, Möngke peut recevoir chaque jour des nouvelles de son empire et transmettre ensuite ses ordres.

Pour faire fonctionner une telle machine administrative, l’empereur a bien évidemment besoin d’argent, de beaucoup d’argent. La fiscalité mongole, autre structure d’une grande importance, est essentiellement indirecte. De grandes compagnies de marchands (les ortak/ortog, litt. « les partenaires »), généralement iraniens ou ouïghours, versent à date fixe des sommes au trésor impérial et se remboursent ensuite en prélevant les impôts dus au souverain. A l’époque de Gengis-Khan, il n’existait qu’un seul type d’impôt, le kubtchur, qui consistait à prélever environ 1/100ème des troupeaux chaque année. Il ne concernait donc pratiquement que les nomades. Les sédentaires sont quant à eux soumis à toutes sortes d’impositions, les Mongols ayant ajouté les leurs à celles qui existaient déjà. Il arrive en outre que l’on ponctionne plusieurs fois l’impôt au cours d’une même année, ou bien que l’on prélève à l’avance les impôts des années futures. En somme, l’arbitraire et l’anarchie semblent régner en maître dans le domaine fiscal. En 1252, Möngke décida qu’il était temps de mettre fin à cette situation préjudiciable au redémarrage de l’économie et au bon financement des guerres de conquête qu’il comptait relancer. Il fera donc supprimer la plupart des prélèvements qui pesaient sur les sédentaires et les fera remplacer par deux sortes d’imposition : une capitation d’environ une à dix pièces d’or par an et par famille, et un impôt foncier s’élevant à 1/10e de chaque récolte. Les commerçants quant à eux seront imposés à l’entrée des villes à raison d’1/30ème du prix total de leur marchandise4. Mais, pour édifier ce nouveau système, il fallait bien évidemment pouvoir disposer de recensements fiables, et c’est ce à quoi vont s’atteler les fonctionnaires impériaux. Malgré l’ampleur de la tâche, il ne faudra que huit années pour la mener à bien.

Outre les contributions en nature ou en argent qu’ils doivent fournir au Trésor public, les paysans et les habitants des villes sont aussi régulièrement réquisitionnés afin d’accomplir diverses corvées (kalan), à titre gratuit bien évidemment. Ils doivent également offrir chaque année un grand nombre de montures afin d’assurer le bon fonctionnement du service postal de leur région. Enfin, de nombreux gouverneurs et officiers effectuent régulièrement des prélèvements indus (bakshish) sur les populations. Au fil de leurs besoins ou de leurs envies du moment, ils n’hésitent pas à s’emparer ici d’une pièce de vêtement, là d’une monture, parfois même d’un membre de la famille. Ceux qui refusent de céder à ces décisions arbitraires sont très souvent l’objet de graves violences. Möngke n’hésitera jamais à punir sévèrement ceux de ses soldats ou de ses fonctionnaires qui agissaient de la sorte, mais il est bien évident qu’il ne pourra pas tous les contrôler5.

L’État mongol continuera donc de se solidifier sous le règne de Möngke. En 1253, celui-ci met notamment en place un véritable office de la monnaie. Pour ce faire, on va instaurer une unité de compte basée sur le poids d’un lingot d’argent standardisé, le sukhe, ce qui facilitera grandement les échanges. Les frappes monétaires du règne de Möngke sont aisément reconnaissables car l’on y retrouve en général l’emblème personnel du souverain, en l’occurrence un double trident inversé. Cet emblème, ou tamgha, est un héritage direct du nomadisme puisqu’il reprend les marques stylisées que chaque éleveur fait sur les bêtes de son propre cheptel. Le choix des inscriptions monétaires mongoles permet aussi de mesurer au passage le constant souci du consensus religieux qu’avaient les grands-khans. A partir du moment où ils commenceront à en produire, jamais en effet ils ne feront inscrire sur leurs monnaies le nom de divinités païennes. Au lieu de cela, ils se contenteront de formules vagues telles que « par la force du ciel », ou encore « par le pouvoir divin », qui pouvaient donc être acceptées par tout le monde, aussi bien les shamanistes que les monothéistes musulmans ou chrétiens.

. L’armée mongole

L’armée est bien évidemment une autre institution centrale, très certainement la plus importante de toutes. Elle est essentiellement composée de soldats recrutés au sein des tribus (aymak, sing. obok) et des clans (yusun, sing. yasun) mongols : les Bordjigin bien sûr, mais aussi les Barlas, les Taydjiut, les Uryankhay, les Djurkhin et les Djalayr. Tout homme âgé de quatorze à soixante ans étant potentiellement mobilisable, il n’y a pas de civil à proprement parler chez les Mongols. Les conscrits ne recevant pas de solde fixe, ils doivent donc se contenter du butin pris à l’ennemi. Les dix mille hommes de la garde impériale (keshig) constituent une sorte d’élite fermée. Ayant pour rôle de protéger l’empereur en toutes circonstances, ils sont sélectionnés uniquement parmi les plus braves des soldats et c’est en leur sein que l’empereur choisit ordinairement ses généraux, ses gouverneurs et ses administrateurs. La société mongole est strictement hiérarchisée. Les princes de la famille impériale, ainsi que les chefs des plus grandes tribus, portent le titre de noyan et on leur réserve toujours la place d’honneur lors des cérémonies. Les chefs de clan, les tarkhan, servent quant à eux d’officiers et d’administrateurs locaux. Ils sont exemptés de toute taxe et bénéficient d’une immunité juridique presque totale.

Les soldats mongols sont universellement réputés pour leur vaillance au combat et surtout pour leur extraordinaire endurance. Ils peuvent ainsi tenir deux ou trois jours sans manger et passer des journées à cheval sans jamais se plaindre. Lorsqu’ils sont en campagne, ils se contentent de consommer le lait de leurs juments et l’eau des rivières, tout en se nourrissant du produit de leurs chasses ou des réquisitions qu’ils font sur les villes et les villages qu’ils trouvent sur leur chemin. Avec une intendance ainsi réduite au minimum, ils peuvent conserver cette extraordinaire mobilité qui leur donne un avantage majeur sur leurs adversaires, d’autant plus que leurs chevaux n’étant pas ferrés n’ont donc pas besoin d’être régulièrement envoyés chez le maréchal-ferrant.

Alors que les autres armées craignent la saison froide, les Mongols préfèrent au contraire combattre durant l’hiver. Leurs vêtements rembourrés de fourrure les protègent bien des frimas, la neige leur offre de l’eau pure en abondance et la viande qu’ils transportent se conserve beaucoup mieux. Lorsque les fleuves sont gelés, il n’y a pas non plus besoin de chercher des gués ou des ponts pour les traverser. Très rustiques, les petits chevaux mongols résistent parfaitement aux rigueurs hivernales. Ayant pu engraisser durant tout l’été et l’automne, ils sont même au mieux de leur forme. En outre, comme ils sont capables de gratter la neige pour se nourrir, ils n’ont pas besoin qu’on leur apporte de fourrage. A l’inverse, les ennemis des Mongols n’ont généralement pas l’habitude de se battre durant l’hiver. Ils ont du mal à rassembler leurs forces et à se déplacer convenablement tandis que la plupart de leurs techniques de combat deviennent inefficaces.

L’armée mongole est divisée en unités de dix, cent, mille et dix mille hommes, qui s’emboîtent les unes dans les autres. La dizaine est le groupe de base. Chaque soldat vit littéralement pour ses neuf compagnons et chaque faute commise par l’un incombe collectivement aux neuf autres, y compris celles passibles de la peine capitale. L’unité de dix mille hommes, ou tümen, est la plus élevée. A son apogée, l’armée mongole regroupera environ treize tümens répartis sur l’ensemble des fronts. L’immense majorité de ces soldats sont des cavaliers. Afin d’avoir toujours une monture à leur disposition, ils partent en campagne avec au moins une dizaine de bêtes qu’ils font garder par de jeunes écuyers. S’ils possèdent tous une dague et une épée pour se défendre en cas de corps à corps, l’arme favorite des Mongols est avant tout l’arc. Doté d’une puissance de pénétration et d’une portée bien supérieures à ses concurrents, l’arc mongol est particulièrement redoutable. Chaque archer dispose de soixante flèches acérées dans son carquois. Outre la cavalerie, l’armée mongole dispose également de fantassins (tamma). Il s’agit généralement d’hommes recrutés sur place, parfois de force, et qu’on utilise pour effectuer toutes sortes de travaux de terrassement ou de transport. Lors de la bataille, il n’est pas rare qu’ils soient sacrifiés afin d’attirer l’ennemi vers le centre du dispositif tandis que les cavaliers mongols en profiteront pour envelopper l’adversaire par de vastes mouvements tournants.

De nombreux artisans accompagnent également l’armée. Ils sont capables de fabriquer sur demande tout ce dont on peut avoir besoin : cordes, toiles, vêtements, bottes, armes, engins de siège, etc. A partir de 1217, Gengis-Khan créa également un corps d’artilleurs spécialisés afin de pouvoir prendre plus aisément les villes. Les voyageurs ont tous été impressionnés par la formidable discipline qui règne au sein de l’armée mongole. Loin d’être une horde disparate, c’est au contraire une troupe particulièrement bien commandée et disciplinée. Lorsque le commandant en chef veut faire lever le camp, il lui suffit de faire battre tambour une première fois et, en quelques minutes seulement, tous les chevaux sont attelés. Au deuxième roulement, toutes les tentes sont chargées sur les chariots. Au troisième, l’armée se met déjà en route.

. L’administration provinciale

Faisant preuve de beaucoup de souplesse et de pragmatisme, les Mongols ont su faire varier les formes de leur contrôle politique. Dans certaines régions, ils ont ainsi délibérément laissé en place les souverains locaux et se contentent donc de se faire livrer un tribut annuel. C’est le cas par exemple en Anatolie avec le sultanat de Rûm, dans le sud de l’Iran avec le royaume d’Hérat, ou bien encore au Tibet avec les grands monastères bouddhiques. Mais gare à ceux qui ne paient pas ; ils seront aussitôt victimes de raids dévastateurs qui les décourageront de désobéir à nouveau.

Dans d’autres régions au contraire, les Mongols exercent une domination directe, ce qui implique une occupation militaire en bonne et due forme. L’administration locale, généralement composée de fonctionnaires locaux qui ont accepté de travailler pour eux, est alors placée sous le contrôle d’une autorité duale composée pour une part d’un administrateur civil (darugatchi/yargutchi), essentiellement chargé de prélever les impôts, de contrôler le système postal et d’organiser le travail des tribunaux, et d’autre part d’un gouverneur militaire (tammatchin), dont le rôle est surtout de maintenir l’ordre mais aussi de diriger l’armée en campagne. Là encore, deux cas de figure peuvent exister. Dans certaines régions, ces gouverneurs sont directement placés sous l’autorité de l’administration centrale, tandis que dans d’autres, ils obéissent à des princes gengiskhanides autonomes qui font eux-mêmes allégeance au grand-khan. La Chine du Nord et l’Iran septentrional relèvent de la première catégorie, celle de l’administration directe.

La Chine du Nord constitue l’une des provinces les plus stratégiques, non seulement parce que c’est de loin la plus peuplée et la plus riche de l’empire, mais aussi parce qu’elle se situe au contact de l’Etat Song, le grand ennemi des Mongols. Elle a été divisée en dix gouvernorats mais le principal centre administratif de la région est la cité de Zhongdu, située près de Pékin, où demeure le représentant personnel de l’empereur, un dénommé Bujir.

De la même façon, l’armée mongole stationnée dans le nord de l’Iran est elle aussi très placée sous les ordres de commandants en chef qui dépendent directement du grand-khan. Après la fin de la campagne de Transoxiane, en 1222, les forces mongoles sont tout d’abord demeurées confinées dans le Khorasan, c’est-à-dire dans la partie la plus orientale de l’Iran. Cette situation avait d’ailleurs permis au fils du dernier shah du Kharezm, Djalal ad-Dîn Manguberti, de revenir de son exil indien et de reprendre en main les territoires que feu son père avait jadis possédés en Iran occidental. Mais cette tentative sur de courte durée. Dès 1230 en effet, sous la conduite du général Tchormagan, les armées mongoles s’avancent dans la région et Djalal ad-Dîn doit alors s’enfuir vers l’est. Rattrapé dans la région de Diyarbakir, il sera inalement arrêté et exécuté. Tchormagan va bientôt installer ses forces en Azerbaïdjan. Pendant dix ans (1231-1241), depuis ses fiefs situés dans les plaines du Kura et de l’Araxe, il va multiplier les expéditions contre les États voisins, obtenant successivement la soumission de la Géorgie (1236), d’Ispahan (1237) et de l’Arménie (1239). En 1241, le général Baydju est envoyé en Iran pour le remplacer. Il débute son mandat en lançant une vaste offensive vers l’Anatolie, où il écrase les forces du sultan de Rûm à l’issue de de la bataille de Kose Dagh (1243). Le sultanat seldjoukide de Rûm passera dès lors sous la tutelle des Mongols, auxquels il paiera tribut, de même que l’empire byzantin de Trébizonde, la principauté de Mossoul et le royaume arménien de Cilicie.

Hormis l’Iran et la Chine du Nord, le reste de l’empire est donc divisé en principautés autonomes héréditaires. Ces apanages, ou ulus, ont d’abord été dirigés par les fils de Gengis-Khan avant de passer ensuite à leurs descendants respectifs. Ces différents rois (khan) reconnaissent cependant l’autorité de l’empereur (kaghan), qui doit  d’ailleurs donner son accord à chaque succession. En outre, par l’intermédiaire de ses envoyés spéciaux, les nököd, le grand-khan veille à ce que ses décisions soient correctement et uniformément appliquées. En 1251, lorsque Möngke accède au trône, l’empire compte deux principaux ulus, l’un dirigé par le khan Batu et l’autre par le khan Yesü Mangu, qui sont tous les deux les cousins de l’empereur.

. L’ulus de Batu (m. v. 1255/56) est issu de l’apanage constitué vers 1220 par Gengis-Khan pour le bénéfice de son fils aîné, Djotchi. Sept ans plus tard, à la mort de Djotchi, c’est son fils Batu qui en a hérité. Comme il avait été le principal chef de l’expédition entreprise contre l’Europe entre 1236 et 1242, Batu en fut aussi le principal bénéficiaire politique. Depuis lors son pouvoir s’étend depuis la rivière Oural jusqu’aux bouches du Danube, tandis que les princes russes sont ses vassaux directs. La région dominée par Batu abrite très peu de Mongols et ceux-ci ne constituent en vérité qu’une mince élite au milieu d’une population majoritairement turcophone.

Sous le règne de Möngke, Batu sera de loin le plus autonome de tous les princes mongols et certains spécialistes ont même parlé de corégence. Cela semble pourtant exagéré, car Batu sembla toujours manifester une grande déférence à l’égard de son cousin le grand-khan. Ainsi, lorsqu’il accueillit dans son palais le moine Guillaume de Rubrouck, Batu lui signifia clairement que les questions de haute politique dont ce dernier voulait l’entretenir ne relevaient pas de lui et il l’envoya promptement auprès de Möngke, à Karakorum.

Imitant le geste d’Ogodeï, Batu a choisi lui aussi de se sédentariser et a donc fondé, non loin de l’estuaire de la Volga, la ville de Saray. Désireux d’accroître les échanges commerciaux, il a autorisé les Génois à fonder des comptoirs sur les rives de la mer Noire. Du fait de sa proximité avec l’Europe, l’ulus occidental est l’un des plus exposés aux missions d’évangélisation chrétienne. Le propre fils de Batu, Sartak, s’est d’ailleurs converti vers 1250 et emploie même un Arménien en tant que chapelain personnel. Le frère de Batu, Berke, s’est pour sa part converti à l’islam, sans doute vers 1240 sous l’influence de religieux musulmans d’Asie centrale. A la mort de Batu, Möngke désigne Sartak pour lui succéder, mais ce dernier meurt précocement, de même que son fils, Ulagtchi, ce qui permettra donc finalement à Berke de monter sur le trône (1257).

L’une de ses premières décisions sera d’ordonner le recensement de toutes les terres russes afin d’y prélever un tribut annuel. Seul le clergé orthodoxe fut exempté par le paiement de cet impôt qui sera durement ressenti par les Russes car il deviendra le symbole de leur sujétion aux Tatars6. Le nouveau khan décide également de faire déplacer sa capitale plus au nord, près du site de l’actuelle Volgograd. Cette nouvelle cité, qui sera connue sous le nom de Saray-Berke,  va rapidement devenir l’une des plus vastes d’Europe de l’Est.

Djotchi ayant eu près de quinze fils, Batu et Berke avaient de nombreux frères, dont les deux plus célèbres furent Shayban et Orda. Ils avaient tous reçu leurs propres apanages, situés principalement en Sibérie occidentale. Disposant de troupes nombreuses et aguerries, ils prêtaient fréquemment le concours de leurs hommes à leur aîné dont ils étaient plus ou moins dans la dépendance.

. L’ulus de Yesü Mangu a été créé par Gengis-Khan en 1221 pour le bénéfice de son second fils, Djaghatay. Il couvre la plus grande partie de l’Asie centrale et regroupe ainsi deux espaces très dissemblables. Vers le nord, les régions de l’Irtysh, du Talas et de l’Ili sont le domaine de tribus turco-mongoles ayant fidèlement conservé les traditions nomades et païennes de leurs ancêtres. Au sud, le long de l’Amu Dayra et du Sir Darya, on trouve au contraire des sédentaires, iranophones et musulmans, que l’on appelle généralement Tadjiks. Ces derniers ont été les  premières victimes des guerres menées par Gengis-Khan entre 1219 et 1222. Dans de nombreuses vallées, les massacres et les déportations ont entraîné une baisse drastique de la population. Faute d’entretien, les canaux d’irrigation (kalat) se sont envasés et de nombreuses terres arables ont ainsi été perdues. Mal approvisionnées, certaines villes ont alors vu leur population diminuer très nettement.

Après la mort de Djaghatay en 1242, le pouvoir a d’abord été assumé par son petit-fils, Kara Hulegu, un enfant qui régna sous la tutelle de sa mère, Ebuskune. En 1246, lorsqu’il est devenu grand-khan, Güyük a destitué Kara Hulagu et l’a fait remplacer par son ami, Yesü Mengu, le cinquième fils de Djaghatay. Alcoolique au dernier degré, Yesü Mangu laissera la réalité du pouvoir à son ministre iranien, Beha ad-Din al-Maghinani. En août 1252, Möngke ordonne la destitution de Yesü Mangu, qui a été l’un des principaux opposants à sa prise de pouvoir. Pour lui succéder, il choisit de faire appel à l’ancien prince, Kara Hulagu, mais ce dernier mourra sur le chemin qui le conduisait vers son royaume. Sa veuve, Organa Khatun, prendra alors les choses en main. Parvenue en Asie Centrale, elle fera arrêter puis exécuter Yesü Mangu. Elle devait gouvernait le pays jusqu’en 1261 en tant que régente au nom de Mubarak Shah, le fils qu’elle avait eu de Kara Hulegu. Pendant toutes ces années, elle suivra strictement les ordres qui lui parviendront de Karakorum, si bien que l’Asie centrale connaîtra une période de stabilité qui lui permettra de panser un peu ses plaies.

V. Les grandes offensives

Convaincu de détenir un mandat du Ciel et d’avoir pour mission de dominer le monde entier, Möngke se montrera très désireux d’accroître l’extension territoriale de son empire. En 1253, dès lors qu’il estime avoir suffisamment consolidé son pouvoir, il fait donc réunir un kurultay à l’issu duquel il va demander à chacun de ses généraux de poursuivre les conquêtes militaires qui se sont interrompues depuis près de dix ans sur certains des fronts. Ces nouvelles offensives vont concerner l’ensemble des zones où l’armée mongole est alors stationnée :

. Le Proche-Orient : en 1255, le prince Hulagu reçoit de son frère Möngke la mission de parachever la conquête du Proche-Orient. Placé à la tête d’une immense armée, Hulagu franchit l’Amu-Darya en janvier 1256 avant de venir s’établir dans les plaines de l’Azerbaïdjan. Décidé à imposer son autorité sur toute la région, il commence par s’attaquer aux ismaéliens nizarites, qui pourtant ne le menaçaient en rien (septembre 1256). Il s’empare tout d’abord de la citadelle de Meymünduz, où il capture l’imam Rukd ad-Dîn Kurshah, le chef spirituel et politique des ismaéliens (19 novembre 1256). Les forces mongoles pénètrent ensuite dans les célèbres bastions d’Alamut (20 décembre 1256) et de Lamasar (1257). A sa demande, Kurshah sera autorisé à gagner la cour du grand-khan Möngke, mais ce dernier refusera de le recevoir au motif qu’il n’avait pas encore fait livrer toutes ses forteresses. Alors qu’il avait repris le chemin de l’Iran, Rukn ad-Dîn sera soudainement arrêté et étranglé avec toute sa garde sur l’ordre personnel du grand-khan. Si la plupart des places fortes ismaéliennes se rendront dans la foulée, d’autres comme Girdkûh résisteront jusqu’en 1271. Ainsi disparut l’Etat ismaélien d’Alamut, fondé cent cinquante ans plus tôt par le célèbre Hassan i-Sabah et qui avait longtemps fait trembler tous les royaumes de l’Orient.

Cette campagne était à peine terminée qu’Hulagu va se lancer à l’assaut du califat de Baghdâd. Bien que désormais réduit au seul ‘Irak, le pouvoir abbasside n’en constitue pas moins un adversaire à prendre au sérieux. Bien organisé, il dispose d’une armée de bonne taille et d’excellentes défenses. Mais Hulagu n’a rien négligé pour parvenir à ses fins. En novembre 1257, lorsque le chef mongol débute sa campagne, il prend soin de diviser son armée en trois. Le général Baydju va pénétrer en Irak par le nord en passant par Mossoul. Le général Kitbuga s’avancera par le sud depuis les montagnes du Luristan. Hulagu enfin, à la tête des forces les plus importantes, partira de la cité d’Hamadan et pénétrera par l’est. Le 17 janvier 1258, ces trois forces se regroupent finalement devant Baghdâd. L’armée du calife, qui a effectué une sortie, se présente alors courageusement devant ses adversaires. Habilement, les Mongols font alors ouvrir les vannes qui contrôlent les digues des canaux d’irrigation si bien que la zone se retrouvera en partie inondée, ce qui va gêner les possibilités de manœuvres des forces abbassides et leur bloquer toute retraite. Le combat sera bref et elles seront aisément vaincues.

Le 18 janvier, Hulagu se présente devant Baghdâd à la tête de ses hommes. Afin d’accroître ses chances de victoire, il n’a pas hésité à faire construire une gigantesque palissade de bois ainsi qu’un fossé tout autour de la ville. L’assaut final débute le 29 janvier. Les murailles tiennent bon et la garnison baghdadienne se défend avec l’énergie du désespoir. Mais le combat est trop inégal. Le 13 février 1258, alors qu’une partie des défenses ont déjà cédé, le calife Al-Musta’sim ordonne l’arrêt des combats et vient apporter sa reddition à Hulagu. Peut-être pense-t-il que, comme les Turcs seldjoukides l’avaient fait en 1055, les Mongols accepte de le laisser en place avec le titre de vassal ? Mais il se trompe lourdement. Hulagu le condamné à mort pour rébellion mais, par respect pour ce qu’il représente, ordonne que son sang ne soit pas versé sur le sol. L’infortuné calife sera donc roulé dans une couverture puis foulé au pied des chevaux jusqu’à ce que mort s’ensuive. Sa capitale sera ensuite soumise à un pillage en règle qui va se prolonger jusqu’au 20 février. Cette semaine verra se produire un déchaînement de violence qui marquera beaucoup les esprits, d’autant plus que le vénérable califat sera aboli après sept siècles d’existence7.

Hulagu envoie ensuite ses généraux parachever la conquête du pays : Hilal, Kufa, Basra, Hisn Kayfa, Mardin, Mayafarikin, toutes les grandes cités du pays doivent faire leur soumission. Celles qui refusent, comme Wasit, sont prises d’assaut et leur population massacrée dans sa totalité. A l’été 1258, Hulagu reprend donc le chemin d’Hamadan, d’où il va ensuite gagner ensuite l’Azerbaïdjan. Il commence dès lors à préparer la future offensive qu’il compte mener contre la Syrie8.

. La Corée : depuis 1216, année où ils y sont entrés pour la première fois, le royaume de Goryeo (Corée) n’a cessé de représenter une épine dans le pied des Mongols. Peu nombreux et disposant d’un territoire d’une taille somme toute réduite, les Coréens se sont pourtant montrés de redoutables combattants, bien organisés, très tenaces et disposant par ailleurs d’un armement de pointe. En 1235-1238, les Mongols ont dû mener une longue et difficile campagne pour les amener à capituler et les contraindre à signer un traité de vassalité (1241). Mais le tribut demandé n’ayant bientôt plus été payé, la guerre a fini par reprendre en 1247. Elle se poursuit depuis lors avec son alternance de revers et de succès pour chacun des deux camps et Möngke a donc hérité   à son tour de ce problème.

En octobre 1251, il fait parvenir des émissaires auprès du roi Godjong pour lui annoncer la nouvelle de son couronnement et sa volonté de le voir entrer dans une vassalité pleine et entière. Devant le refus des Coréens d’accéder à cette demande, Möngke dépêche sur place le prince Yeku, qu’il a mis à la tête d’une solide armée. Mais les Coréens font à nouveau face et cette campagne n’aboutit à aucun résultat. En juillet 1253, Möngke choisit cette fois-ci de faire appel au général Kortchi, dont les forces vont ravager le pays jusqu’en janvier 1254. Godjong accepte finalement d’envoyer son gendre à titre d’otage mais, quelques mois plus tard, devant les atermoiements du souverain coréen, les Mongols décident de reprendre leurs opérations. Il faudra encore cinq années de guerre pour que les Coréens acceptent enfin de se reconnaître comme des vassaux. Un traité de paix définitif sera alors conclu, assorti d’un tribut conséquent (1258). En tout, il aura donc fallu près de quarante années d’efforts aux grands-khans pour venir à bout de la minuscule Corée.

. L’Inde : après être intervenus une première fois dans le pays en 1221, sous la conduite de Gengis-Khan en personne, les Mongols ont tenté à plusieurs reprises de franchir l’Indu-Kush pour s’avancer dans les vastes plaines indiennes. Ils ont cependant eu fort à faire face aux troupes des sultans de Delhi, experts dans l’art de la guerre et qui pouvaient s’appuyer sur un Etat aux ressources financières et humaines quasi illimitées. Les Indiens ont aussi pour atout un climat et une géographie qui ne se prêtent guère aux grandes opérations de cavalerie qu’affectionnent particulièrement les Mongols. Mais la mort du grand sultan Iltumish, en 1236, a marqué le début d’une période de troubles et d’instabilité dans le sultanat. Certains compétiteurs au trône se rendront même à Karakorum dans l’espoir d’obtenir l’aide des Mongols. Möngke décide de profiter de la situation. Il commence par retirer la direction du front indien aux descendants de Djaghatay pour la confier à Hulagu qui, ne pouvant pas se rendre lui-même sur place, va placer le général Sali à la tête d’une troupe importante. A partir de 1254, celui-ci débute donc une série d’opérations militaires qui lui vont lui permettre de vassaliser les provinces du Pendjab, du Sind et du Kashmir. Il ne parvient cependant pas à franchir l’Indus et doit s’arrêter à Japnir. Préoccupé par la conduite des affaires d’Irak, Hulagu décide finalement de conclure un accord avec les Indiens, ce qui mettra un terme aux opérations menées sur ce front9.

. L’Europe : ce front sera plutôt calme en comparaison des autres. A deux reprises toutefois, en 1255 et 1259, les Mongols vont mener des offensives contre le souverain de Galicie, Daniel (Daniil), qui est sans doute le plus puissant et le moins docile des princes russes. Vaincu, Daniel devra faire démanteler plusieurs de ses forteresses. En 1259 toujours, le khan Berke décide de rappeler à l’ordre la cité de Novgorod qui, au motif qu’elle avait réchappé à l’invasion de 1237-1240, refusait de payer le tribut annuel dont devaient s’acquitter les autres principautés russes. Sans avoir besoin de s’avancer jusqu’à Novgorod, les forces mongoles, emmenées par le général Burunday, se montreront suffisamment menaçantes pour faire changer d’avis les boyards de Novgorod. Poursuivant sur leur lancée, elles franchissent les frontières orientales de la Lituanie et de la Pologne. Les cités de Sandomierz et Cracovie sont prises et pillées et les Mongols parviennent même à s’avancer jusqu’à la ville d’Opole, à deux pas de la frontière de l’empire allemand (1260).

. La Chine : en 1236, peu de temps après leur victoire sur l’empire Kin, les Mongols avaient cru venu le moment de porter leur offensive vers le sud et de conquérir le domaine contrôlé par la dynastie des Song. Mais l’empire chinois, qui disposait d’une population nombreuse10, possédait une armée remarquablement bien organisée. Après trois ans d’efforts stériles, les Mongols devront donc reconnaître leur incapacité à percer les remarquables défenses chinoises. Ils s’en montreront à la fois surpris et honteux, car jamais jusqu’à présent ils n’avaient eu à subir pareil revers. Jusqu’à la fin du règne d’Ogödeï et durant tout le règne de Güyük, on en resta prudemment à ce statu quo, la frontière entre les deux États demeurant bloquée un peu au sud du fleuve Jaune.

Dès qu’il aura pris en main les destinées de l’empire, Möngke va affirmer son intention de mettre un terme à cette situation qu’il juge proprement scandaleuse et indigne. En 1252, il dépêche donc sur place son frère cadet, le prince Kubilay, en lui ordonnant d’achever la conquête de la Chine méridionale. Kubilay va venir s’installer dans le Hunan, dont il prendra possession à titre personnel. Refusant d’attaquer de front un empire Song dont les voies d’accès sont très bien défendues, Kubilay opte pour une stratégie de contournement. A l’automne 1252, il commence donc par s’attaquer au royaume de Nanzhao, situé dans l’actuelle province du Yunnan11. Le prince divise ses forces en trois et réussit à prendre la capitale, Dali (Ta’li). Le souverain local accepte de passer sous la tutelle mongole et se voit alors attribuer un gouverneur en la personne du chinois Lieou Che-Tchong. Au même moment, un raid mongol s’avance jusqu’à Damxung, au cœur du Tibet. Des contacts sont pris avec les monastères bouddhiques locaux dont les dirigeants accepteront de négocier un accord du même type que le Nanzhao. En échange de la reconnaissance du paiement d’un tribut annuel, les Tibétains pourront ainsi conserver leur autonomie politique et juridique. Après une pause de trois années, l’armée de Kubilay s’avance ensuite vers le sud et pénètre  dans le Tonkin. La prise de la capitale, Hanoï, permettra d’obtenir la vassalisation du royaume Viêt en décembre 1257. Ayant désormais réussi à encercler totalement l’Empire des Song, Kubilay va essayer pour la première fois d’en pénétrer les défenses mais se heurtera tout de suite à une très forte résistance.

VI. Une fin précoce

Constatant que la campagne de Chine n’avance  pas assez vite à son goût, Möngke décide de venir personnellement forcer la décision. Comme son grand-père avant lui, il va d’abord se rendre sur la montagne sacrée du Burkhan Khaldun, afin d’y célébrer un grand sacrifice en l’honneur de l’âme (sülde) du fondateur (juillet 1257). Son plan, qu’il a mûrement réfléchi, consiste à prendre en tenaille les forces des Song en les attaquant de façon simultanée depuis quatre directions différentes, afin de les empêcher de regrouper leurs forces en un seul point.

Au printemps 1258, après avoir confié la régence de la Mongolie à son frère cadet, Arik Böke, le grand-khan quitte donc Karakorum et traverse le désert de Gobi avant de franchir le Fleuve Jaune. Installé pendant quelque temps dans les montagnes de Liu-p’an, dans le Gansu, il y fait rassembler une immense armée de quatre-vingt dix mille hommes. Il entre ensuite dans le Sichuan, où il va passer la plus grande partie de l’année 1258 à réduire une à une les forteresses qui lui barrent la route, tout en menant une diplomatie active afin d’obtenir la défection de généraux chinois. Après avoir pris Ya’an en janvier 1259, il s’avance ensuite vers Chongqinq, l’une des principales portes d’entrée de la Chine centrale. Pendant ce temps, Kubilay, quittant Kaïfeng, pénètre dans le Hebei avant de s’avancer jusque sous les murs de Wuchang. Le prince Toghutchar, fils de Temüge, attaque quant à lui l’Anhui et le Jangsu. Enfin, le général Uriangkhaday, le fils de Subotay, se lance avec ses hommes à travers le Guangxi depuis le Yunnan. Jamais l’empire chinois ne s’est retrouvé dans une si mauvaise posture.

Et pourtant, les envahisseurs sont à la peine car tout semble se liguer contre eux. Le climat tout d’abord, les pluies diluviennes et la chaleur suffocantes sont insupportables pour des Mongols habitués à un froid sec. La topographie ensuite. Alors qu’ils aiment les grandes plaines, ils ne trouvent là que des montagnes et des cols à gravir, des vallées encaissées et des torrents à traverser. La nourriture ensuite. Celle des hommes tout d’abord, qui préfèrent de loin le blé au riz et celle des chevaux ensuite, pour lesquels on a bien du mal à trouver de bons pâturages. Quant à l’armée des Song, loin de plier, elle démontre au contraire une remarquable solidité. Entre janvier et juillet 1259, Möngke s’acharne ainsi vainement à s’emparer de la forteresse de Ho-Chou, tous les assauts de ses hommes étant systématiquement repoussés par les forces du vaillant général Wang Chien. Et pourtant, malgré les conseils de certains de ses officiers, Möngke s’entête. La victoire sur l’ennemi héréditaire chinois est la seule qui importe vraiment à ses yeux. Jamais avant lui un barbare du Nord n’est parvenu à contrôler le sud de la Chine, son cœur politique, économique, culturel et spirituel. Il veut être le premier… mais ne le sera pas.

Après avoir laissé une petite troupe pour achever la prise de Ho-Chou, Möngke vient mettre le siège devant la forteresse de Diaoyu, qui barre l’entrée nord de Chongqinq. Les combats viennent de débuter lorsque l’empereur tombe brusquement malade, sans doute victime de la dysenterie. Malgré l’empressement de ses médecins, il mourra finalement, le 11 août 1259, à l’âge de cinquante ans. Comme l’on pouvait s’y attendre, l’annonce de ce décès va plonger son armée dans une profonde consternation.

En accord avec les règles qui régissent les funérailles des souverains mongols, le corps sera tout d’abord laissé dans sa yourte pendant trois jours, le temps que son âme puisse « s’envoler ». On célébrera ensuite un grand banquet funéraire, au cours duquel on va réciter de façon rituelle les éloges funèbres (agit) du défunt. Après quoi, sa dépouille sera installée sur un chariot et confiée aux soins de l’un de ses fils, le prince Asutay, qui l’emmènera jusqu’en Mongolie afin qu’elle y soit enterrée parmi les ancêtres de la dynastie, dans la région sacrée des montagnes de Khentii12.

Juste après cette mort soudaine, les frères du défunt, Kubilay et Arik Böke, faisant fi des droits de leurs neveux13, vont tous les deux proclamer leur volonté d’accéder au trône impérial. En décembre 1269, Kubilay finira par signer une trêve avec les Song, ce qui mettra ainsi un terme à la campagne de Chine14. Les deux concurrents convoqueront alors chacun leur propre assemblée et se feront tous les deux acclamer en tant que grand-khan. Comme c’était à prévoir, une guerre civile ne tardera pas à éclater. Elle sera courte mais très meurtrière. Kubilay finira certes par l’emporter mais ne pourra jamais faire reconnaître son pouvoir par tous les autres descendants de Gengis-Khan, qui dès lors se déclareront indépendants.

Et c’est ainsi que sera brisée l’unité de l’empire mongol. Toutefois, si celui-ci ne retrouva jamais plus sa force d’antan, il mettra encore un peu plus d’un siècle avant de s’effondrer totalement15, tandis que certaines principautés gengiskhanides  subsisteront encore huit siècles, à l’exemple des khanats de Bukhara et de Khiva, qui ne seront  abolis qu’en 1920. Il aura donc fallu rien de moins que la révolution bolchevik pour balayer les derniers héritages politiques nés de la volonté du fils de Yesugey !

Bibliographie :

. Allsen, Thomas : Politics of Mongol imperialism : centralization and resource mobilization in the reign of the Grand Qan Möngke (1251-59), University of Minnesota, 1979.

. Allsen, Thomas : Mongol Imperialism, the Policy of the Grand Qan Möngke in China, Russia and the Islamic Lands, The University of California Press, 1987.

. May, Timothy : The Mongol Empire, A Historical Encyclopedia, 2 vols, ABC-Clio, 2017.

. Rachewitz, Igor : In the Service of the Khan, Eminent Personnalities of the Early Mongol-Yüan Period, Harrassowitz, 1993.

. Rossabi, Morris : Khubilai Khan, His Life and Time, University of California Press, 2009.

. Roux, Jean-Paul : Histoire de l’Empire mongol, Fayard, 1993.

Notes :

1 Guillaume de Paris, un artisan français capturé en Hongrie en 1241 et déporté à Karakorum, fabriqua pour la cour de Möngke un très grand arbre de métal d’où jaillissaient différentes sortes de liquides.

2 Du fait de la présence de nombreuses communautés arméniennes, cette langue servait souvent de lingua franca dans une grande partie de l’empire, notamment pour les marchands. Plus à l’est, le chinois mandarin était de loin l’idiome le plus utile.

3 Des chroniqueurs officiels travaillaient également à la chancellerie. Ils avaient pour consigne de mettre par écrit les faits marquants et de constituer ainsi des annales de chaque règne. Cette chronique impériale officielle, le Livre d’Or (Altan Debter), est aujourd’hui perdue. Elle a néanmoins servi de base à de nombreux ouvrages postérieurs, en particulier à l’Histoire de la dynastie Yuan (Yüan-Shih) ainsi qu’à l’Histoire du Monde(Djami at-Tarawikh) de Rashid ad-Dîn, qui sont les deux principales sources écrites permettant de connaître le règne de Möngke.

4 Si les taux prélevés par les Mongols étaient relativement bas, il n’est pas sûr, au vu des ravages qu’avaient causés leurs invasions, qu’une imposition plus élevée n’aurait pas empêché toute reprise économique.

5 Le système judiciaire mongol était assez expéditif. On ne pouvait cependant être condamné que si l’on avouait son crime ou bien que l’on avait été pris en flagrant délit. En cas d’offense, c’est la victime qui devait se saisir de son agresseur et le porter devant ses juges. Pour un meurtre ou un cas de sorcellerie, la peine capitale était appliquée. Pour le vol d’un mouton, on recevait cent coups de bâton.

6 Cette Tatarshina (« Terreur tatare ») allait durer vingt-cinq décennies et laisser une empreinte profonde dans la culture et la société russe.

7 A l’instigation de l’un de ses conseillers, Nasir ad-Dîn at-Tusi, Hulagu fit accorder aux shi’ites de Nadjaf une immunité fiscale. Un membre de la famille califale s’enfuit en Egypte où il parvint à fonder une nouvelle dynastie qui devait se maintenir jusqu’en 1517. Mais ces califes abbassides du Caire n’eurent aucun pouvoir et restèrent placés sous la ferme tutelle des sultans mamluks.

8 Débutée en septembre 1259, cette campagne allait être un véritable triomphe, les Mongols pénétrant successivement dans Alep, Homs, Hama puis Damas, avant de parvenir jusqu’à Gaza aux frontières de l’Egypte. Mais les forces qu’Hulagu avait laissées dans la région sous la conduite de son général Kitbuga, furent ensuite vaincues par les Mamluks d’Egypte à la bataille d’Ayn Djalut (1260). Cette défaite représenta un véritable tournant car les Mongols furent rapidement expulsés du Levant et ne purent jamais plus y reprendre pied.

9 Le Sind, le Pendjab et le Kashmir demeurèrent sous la tutelle mongole jusqu’en 1266.

10 La capitale chinoise, Hangzhou, abritait à elle seule près de 1,5 million d’habitants, ce qui faisait d’elle la ville la plus peuplée du monde. Bien loin devant Paris et Venise, qui dépassaient à peine les 100 000 habitants.

11 Ce royaume n’était pas encore peuplé de Chinois mais de Thaïs.

12 Comme tous les grands personnages de la dynastie, Möngke fut probablement enterré à proximité de son ancêtre, Gengis-Khan. Après l’inhumation de ce dernier en 1227, la zone située alentour avait été déclarée sacrée et donc taboue. Aucun droit de pâture n’y fut plus jamais accordé et les accès en furent strictement contrôlés et expressément interdits « aux étrangers, aux femmes et aux chiens ». En 2016, le professeur français Pierre-Henri Giscard semble malgré tout être parvenu à identifier ce qui pourrait bien avoir été la dernière demeure de Gengis-Khan. Celle-ci est située sous un immense tertre de pierres de 250 mètres de long et 40 mètres de hauteur installé au sommet d’une montagne que l’on identifie donc au fameux Burkhan Khaldun.

13 Plus tard, l’un des fils de Möngke, Shirki, participera à une révolte menée contre Kubilay et finira relégué sur une île de la mer de Chine.

14 La campagne contre les Song ne reprendra qu’en 1268. Il faudra alors encore onze années d’une lutte acharnée aux forces de Kubilay pour achever la conquête de la Chine. Fonctionnaire au service de Kubilay, le Vénitien Marco Polo a laissé un récit fameux de son passage à la cour de Kubilay, le Livre des Merveilles du Monde.

15 Le khanat iranien fut le premier à disparaître (1336), suivi de près par ceux de Chine (1368) et d’Asie centrale (1370). La Horde d’Or résista jusqu’en 1502.

Crédit image :  la conquête de Baghdâd par les Mongols, illustration extraite d’un manuscrit du Djami at-tawarikh, Tabriz, vers 1320 (Staatsbibliotek Berlin, Orientabteilung, Diez A. fol. 70)[By unknown / (of the reproduction) Staatsbibliothek Berlin/Schacht [Public domain], via Wikimedia Commons].

Post-scriptum : un très amical salut à toi JF, dont la collaboration et le soutien me sont si précieux. En te souhaitant un beau voyage sur les traces des grands-khans.

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