Möngke, grand-khan des Mongols (I)

Möngke Khan

Pendant ses huit années de règne, le grand-khan Möngke a imposé sa poigne de fer sur l’empire mongol. A plus d’un titre, cette période a représenté l’apogée de l’Etat fondé par Gengis-Khan. Sous la direction de leur rude souverain, les Mongols ont remporté d’innombrables victoires militaires tout en accumulant les succès politiques et diplomatiques. La bonne gestion des affaires gouvernementales favorisa par ailleurs le développement de l’économie et la reprise du commerce. Mais la mort précoce de l’empereur, au pied d’une forteresse chinoise, marqua aussi le début d’un lent déclin. Ses frères et ses cousins s’affrontèrent en effet pour lui succéder, ce qui entraîna la fragmentation définitive de l’héritage gengiskhanide.

I. L’enfance d’un chef

Le prince Möngke est l’un des nombreux petits-fils du célèbre Temüdjin (v.1155-1227), le fondateur de l’empire mongol. D’après les sources officielles chinoises, il serait né le 10 janvier 1209, c’est-à-dire environ trois années après le couronnement de son grand-père en tant que Tchengiz Khaghan (fr. Gengis-Khan, littéralement le « roi océanique », c’est-à-dire le « roi universel », ou plus simplement encore l’empereur). Si l’on ignore le lieu exact de sa naissance exact, on peut s’imaginer qu’il a dû voir le jour sous une tente (ger) d’apparat installée quelque part au milieu des steppes qui recouvrent l’est de la Mongolie. Le nom de Möngke, qui signifie « L’Eternel », était l’une des épithètes de la principale divinité du panthéon mongol, le « Ciel » (Tenggeri). C’est le grand shaman, Teb Tenggeri1 qui, ayant prédit le glorieux destin de l’enfant, lui a fait donner ce nom symbole de puissance et de bonne fortune.

Le père de Möngke, le prince Toluy (1192-1232), était le plus jeune des quatre fils de Gengis-Khan2. Sa mère, la princesse Sorghaghtani Beki (1198-1252), était quant à elle la nièce de Toghril (1130-1203), l’ancien khan de la tribu mongole des Kereyt. Bien plus âgé que Gengis-Khan, Toghril avait longtemps soutenu la carrière de ce dernier et lui avait notamment permit de s’imposer à la tête de la tribu des Bordjigin. Mais, rendu de plus en plus inquiet par le pouvoir grandissant de son protégé, il avait fini par se retourner contre lui et, une fois vaincu, avait péri assassiné. Après la défaite des Kereyt, et en accord avec les dures lois de la guerre, Gengis-Khan et ses soldats se partagèrent les femmes de leurs adversaires. Le souverain garda pour lui l’aînée des nièces de Toghril et offrit la cadette, la princesse Sorghaghtani, à son fils Toluy (la jeune fille n’avait que cinq ans). Outre Möngke, leur aîné, le couple formé par Toluy et Sorghaghtani aura encore plusieurs fils, dont certains vivront jusqu’à l’âge adulte, en particulier Kubilay (1215-1294), Hulagu (1217-1265) et Arik-Böke (1219-1266). Ils auront également plusieurs filles dont nous ignorons le nom. Si Sorghaghtani demeura son épouse principale, et donc la seule à avoir droit au titre de « noble dame » (khatun), le prince Toluy eut cependant plusieurs épouses secondaires ainsi que diverses concubines, ce qui fait que Möngke eut encore au moins six autres demi-frères (Djorika, Kutuktu, Bochor, Moga, Sogatay et Subugatay) et un certain nombre de demi-sœurs.

Il semble que Möngke ait passer toute sa jeunesse en Mongolie, ce qui lui permit de s’imprégner des coutumes ancestrales de son peuple. Bien que Toluy ait été le plus jeune des fils de Gengis-Khan, ce n’était certainement pas le moins brillant, ni le moins important. Bien au contraire, en tant que fils puîné, il était considéré par la tradition mongole comme l’otshigin, autrement dit le « gardien du foyer ». Cette fonction éminente avait longtemps était tenue par Temüge, le frère cadet de Gengis-Khan, avant que ce dernier ne décide de la confier à son fils Toluy, sans doute en 1219. C’est donc à Toluy que revenait la mission d’assurer la surveillance des terres ancestrales des Bordjigin, situées à proximité des sources des rivières de la Tola, de l’Onon et du Kerulen. Ce rôle revêtait son propriétaire d’un caractère quasi sacré et faisait de lui une personne très respectée parmi les Mongols.

Comme sa mère était encore bien trop jeune pour s’occuper de lui (rappelons qu’elle n’avait que onze ou douze ans à sa naissance), Möngke va être confié aux soins de la princesse Angqui, l’une des femmes de son oncle, Ogödeï. Angqui, qui n’avait pas eu d’enfants, traitera le jeune garçon avec beaucoup d’affection et de soins. Elle lui donnera notamment pour précepteur un prisonnier iranien nommé Idi-Dan Muhammad, qui lui enseignera l’art de la lecture et de l’écriture. D’autres spécialistes se chargeront quant à eux de lui apprendre à monter à cheval, à manier l’épée et l’arc et à commander les soldats. Dès cette époque, Möngke manifesta déjà les qualités qui lui seront plus tard reconnues : le calme, la pondération, la vivacité d’esprit et une grande rigueur morale.

Dès qu’il fut en âge de comprendre, on lui expliqua dans le détail l’histoire de sa famille, celle de son clan, les Kiyat, celle de sa tribu, les Bordjigin et celle de son peuple, les Mongols3. On lui enseigna par exemple que les siens descendaient tous d’un certain « Loup gris », le mystérieux Börte Tchino. On lui expliqua aussi que l’une de ses ancêtres, la belle Alan Ko’a, avait jadis été engrossée par le dieu du Ciel en personne. Et on lui raconta bien évidemment par le détail toute l’épopée de son grand-père, Gengis-Khan. Et notamment comment il avait vu le jour avec un caillot de sang dans la main, indice manifeste d’un glorieux destin. Comment son père, Yesugey Bahadur (« le Brave »), avait été traîtreusement assassiné par des Tatars et comment sa mère, la courageuse Hö’elun, restée seule avec sa progéniture, parvînt cependant à élever en dépit de la misère et des dangers qui l’accablaient de toutes parts. On expliqua aussi à Möngke comment Temüdjin avait triomphé de tous ces obstacles et comment, après mille et une aventures, il avait réussi à vaincre ses rivaux, jusqu’à pouvoir prendre la tête des Bordjigin (1190) et finalement celle de tous les peuples de la steppe après avoir successivement vaincu les Taydjiut (1201), les Tatars (1201), les Naymans (1204) et les Merkit (1205). On lui expliqua enfin comment, en 1206, afin de consolider définitivement son pouvoir, il avait invité les représentants des différentes tribus mongoles à participer à une grande assemblée, ou kurultay, où il s’était fait décerner le titre de « roi universel ».

Encore enfant, Möngke va aussi entendre parler des nombreux exploits martiaux accomplis par les siens. En effet, depuis qu’ils se sont donnés Gengis-Khan pour chef, les Mongols sont allez de succès en succès, au point que rien ne semble pouvoir les arrêter. On dirait vraiment que le Ciel les protège et veut leur offrir la domination sur le monde entier. Tous leurs voisins ont fait  les frais de cet insatiable appétit de conquête, à commencer par les Kirghizs (1207), les Ouïghours (1209), les Tanguts (1209), les Khitans (1211), les Jurtchens (1214), les Coréens (1216), les Kara-Kitay (1218) et enfin les Khawrezmiens d’Asie centrale et d’Iran (1219). Peu à peu, Gengis-Khan va donc commencer à se présenter comme l’élu du Ciel, celui qui va instaurer une ère de paix et de prospérité sur la terre entière, fût-ce au prix de bien des combats et de nombreux tourments.

Le jeune Möngke sera bien sûr mis au courant des nombreux exploits accomplis par son propre père, Toluy. Au fil des campagnes militaires, ce dernier s’est en effet imposé comme un chef de guerre redoutable, allant jusqu’à mériter le surnom de Yeke noyan, autrement dit le « Grand prince ». Redoutable donc, mais aussi impitoyable. Ne supportant pas qu’on pût lui résister, il avait personnellement ordonné de nombreux massacres de civils et avait notamment fait passer au fil de l’épée la population de deux des plus grandes cités d’Iran, Merv et Nishapur4.

Lorsqu’il aura atteint sa quinzième année, Möngke sera déclaré majeur et, afin d’honorer son passage à l’âge adulte, Gengis-Khan le conviera à participer à la grande chasse qu’il compte organiser sur les bords de la rivière Ili, au sud du Lac Balkhash. Ces chasses impériales étaient toujours de grands événements, mais celle qui fut célébrée en cet automne 1224 restera dans toutes les mémoires comme particulièrement grandiose. Elle dura en effet près de deux mois entiers et réunit cent mille participants ! Comme le voulait la coutume, les rabatteurs commencèrent par réaliser un immense « cercle de chasse » (tcherge) qui finit par s’étirer sur près de cinq cent kilomètres de diamètre ! Ils convergèrent ensuite soigneusement vers le point central de ce cercle, repoussant ainsi les bêtes dans un espace toujours plus étroit. Ils laissèrent finalement la place aux chasseurs, qui purent ainsi se livrer à de véritables hécatombes. Chacun des participants possédait des flèches d’une couleur différente afin de pouvoir déterminer les proies qu’il avait abattues. Les meilleurs bêtes seront réservées aux membres les plus éminents de la cour impériale. Après que Möngke et son frère Kubilay eurent tué leurs premières proies, leur grand-père leur enduisit les doigts de graisse en récitant quelques prières, une tradition mongole qui officialisa ainsi leur passage de l’enfance à l’âge adulte. Afin de ne pas offenser les « esprits de la nature » et à la demande des shamans, on épargna toutefois les dernières bêtes qui purent ainsi retrouver la liberté.

L’armée mongole, conduite par Gengis-Khan, reprit ensuite le chemin de Mongolie où elle arriva au début du printemps 1225. Cela faisait alors presque six ans que l’empereur n’avait pas revu ses terres natales. Möngke et ses frères purent approcher de près leur grand-père, dont on ne sait d’ailleurs pas s’ils avaient vraiment pu le côtoyer auparavant. Toujours est-il que jeune homme a du être fortement marqué par la personnalité de son aïeul, dont les maximes (bilig) et les actions lui serviront de guide pour le restant de ses jours.

II. Un prince ambitieux

En 1226, Gengis-Khan décide de se lancer dans ce qui doit être sa dernière campagne, la réduction du royaume tibétain de Xixia, qui résiste effrontément aux Mongols depuis près de vingt ans. Mais l’armée mongole est désormais devenue une redoutable machine de guerre et le Xixia subira  rapidement défaite sur défaite. On en avait presque terminé avec lui lorsqu’en août 1227 se répandra une terrible nouvelle : alors qu’il chassait avec les membres de son escorte, l’empereur est soudainement tombé de sa monture et a du être transporté en urgence sous sa tente. Cela faisait déjà plusieurs mois que l’on s’inquiétait fort de l’état de santé déclinant du commandant en chef. Certains de ses compagnons avaient même espéré qu’il renonce à diriger les opérations en personne, mais le vieux conquérant n’avait rien voulu entendre. Malgré les soins apportés, Gengis-Khan mourra au bout de quelques jours, ce qui plongea ses hommes dans une profonde consternation. Même les plus rudes guerriers ne purent cacher leur tristesse et certains se tailladèrent rituellement le visage en signe de lamentation. Le corps de Temüdjin sera ensuite ramené en Mongolie pour y être secrètement enterré.

Comme le veut la coutume mongole, la régence revient alors à l’otshigin Toluy. Alors que Möngke vient à peine d’avoir dix-huit ans, le voici donc devenu le fils aîné du nouveau maître de l’empire. Ayant sous son commandement près de trois quarts des troupes mongoles en activité, Toluy aurait parfaitement pu tenter un putsch et s’emparer du pouvoir pour lui-même. Mais c’était un homme sage et il accepta de se rallier aux arguments de son ministre, Yelu Chucai (1189-1243), qui lui conseilla d’accepter la convocation d’une assemblée pour qu’elle désigne officiellement celui qui pourrait succéder au grand conquérant.

Étant donné les très longues distances à parcourir, ce kurultay ne pourra débuter qu’en septembre 1229. Au terme de quarante jours de débats et de discussions, on choisira finalement de se conformer aux souhaits formulés de son vivant par Gengis-Khan et donc d’élire son troisième fils, Ogödeï (13 octobre 1229). Le nouveau grand-khan est un bon vivant et même un homme plutôt affable au regard des critères du temps5. Il est surtout connu pour sa grande générosité, parfois aux limites de la prodigalité. A peine nommé, il va confirmer la plupart des fonctionnaires en poste et choisira de se faire entourer par des hommes qui vont l’accompagner durant tout son règne, en particulier Tshinkay, un Kereyt dont il fera son chancelier.

C’est un ans plus tard, en 1230, que Möngke va participer à sa première véritable expédition militaire. Aux côtés d’Ogödeï et de son père Toluy, il chevauchera cette année-là en direction de la Chine du Nord afin d’affronter les forces du royaume Khitan des Kin. Cela faisait déjà près de vingt ans que cette lutte durait, avec une alternance de revers et de succès pour chacun des adversaires. Si les Khitans avaient dû abandonner aux Mongols la partie la plus septentrionale de leurs domaines, et en particulier la région de Pékin, conquise par Gengis-Khan en personne dès 1215, ils s’accrochaient durablement dans la région du fleuve Jaune. Mais cette fois-ci, Ogödeï est bien décidé à en finir et il s’avance donc vers le sud à la tête d’une force considérable, tandis qu’il confie à Toluy le soin de prendre l’ennemi à revers en passant par le Sichuan. Face au rouleau compresseur mongol, les Khitans ne peuvent rien faire d’autre que de reculer. Kaïfeng, leur capitale, doit ouvrir ses portes en mai 1233 et le dernier carré de résistance s’effondrera finalement en mars 1234.

Bien que la campagne de Chine du Nord se soit donc achevée sur un incontestable succès, elle demeurera pourtant un sombre souvenir pour la famille impériale. Au début des opérations, en effet, Ogödeï et Toluy sont tous les deux tombés malades. Les shamans ont affirmé que cela était dû au fait que les Chinois utilisaient traîtreusement les charmes « des génies des eaux et de la terre » afin de mieux s’opposer aux Mongols. Leur mal s’aggravant, les deux princes sont ramenés en Mongolie. Il va alors se produire alors un événement sur lequel les sources de l’époque se tairont scrupuleusement, mais toujours est-il qu’Ogödeï se remettra tandis que Toluy mourra (9 octobre 1232). Les shamans affirmeron alors que le cadet s’est sacrifié volontairement pour pouvoir sauver son aîné, accomplissant ainsi le rite mystérieux du dolig, ou auto-sacrifice. Son nom deviendra dès lors tabou (iduk) et ne devra plus jamais être prononcé. Paradoxalement, cet événement mystérieux accroîtra encore le prestige des fils du défunt puisqu’ils devinrent ainsi les rejetons d’un être considéré comme hors du commun.

Bien que Möngke ait eu vingt-trois ans à la mort de son père, c’est pourtant sa mère, Sorghagtani-Beki, qui va prendre en charge les biens de son mari et se charger d’assurer l’avenir de sa famille. Comme le voulait la coutume mongole du remariage des veuves avec leur beau-fils ou leur beau-frère, Möngke hérita de l’une des concubines de son père, une princesse de la tribu des Oyrat.

En 1235, alors la guerre de Chine vient de se terminer, Möngke est choisi par Ogödeï pour participer à la grande campagne que le grand-khan souhaite entreprendre contre les territoires situés les plus à l’ouest de l’Empire mongol. Et à en juger par le grande nombre de princes qu’il a fait rassembler pour l’occasion, il va sans dire que cette expédition occidentale revêt une grande stratégiques aux yeux d’Ogodeï. Il a fait réunir tout un aréopage de princes, à commencer par les fils de Djotchi, Batu, Orda, Berke et Shayban, mais aussi les fils d’Ogodeï, Güyük et Kada’an, ainsi que Baydar et Büri, respectivement fils et petit-fils de Djaghatay. Si la direction nominale des troupes a été confiée au khan Batu, le véritable commandant n’est autre que le vénérable Subotay. Ancien compagnon de route de Gengis-Khan, ce dernier approche certes les soixante-dix ans, mais sa science de la stratégie et surtout sa connaissance du terrain le rendent irremplaçable. Chacun se souvient en effet que, quinze ans plus tôt, il a mené le plus formidable de tous les raids de l’histoire militaire mongole. Partis de l’Iran oriental en 1220, lui et le général Djebe ont traversé tout le plateau iranien avant de s’aventurer dans le Caucase puis dans les steppes de Russie méridionale, contournant ensuite la mer Caspienne pour revenir finalement à leur point de départ en 1224. Au cours de ces quatre années épiques, ils ont parcouru vingt mille kilomètres et remporté des dizaines de batailles sur tous les types de terrain et contre toutes sortes d’adversaires.

En quelques mois, les Mongols vont rassembler près de cent mille hommes ! Mais avant d’atteindre l’Oural, qui a été jusque-là le point extrême de la domination mongole, il va d’abord falloir traverser toute l’Asie centrale. Faire cheminer une troupe si nombreuse sur un aussi long trajet représente un extraordinaire défi logistique. Des éclaireurs (tamadji) sont donc envoyés afin de préparer le terrain. Pour cela, il leur faudra repérer soigneusement les rivières à traverser, les guets à emprunter et les cols à gravir. Ils devront aussi décider quels seront les lieux les plus propices à l’établissement des campements et y installer des stocks de vivres en quantité suffisante. Et surtout, ils devront identifier les pâturages disponibles et, afin d’être sûrs de pouvoir les utiliser au bon moment, il faudra les faire surveiller par des gardes spécialement affectés à cette tâche. Une fois tous ces préparatifs accomplis, l’immense armée va enfin pouvoir se mettre en route. Contrairement à aujourd’hui, les Mongols de cette époque ne démontent pas leurs tentes mais les installent  directement sur de grands chariots (ger tereg) qui nécessitent donc parfois plusieurs dizaines de bœufs pour pouvoir être déplacés. Les chameaux servent quant à eux d’animaux de bât. On imagine sans peine l’impression grandiose qu’a dû  produire ce véritable peuple en marche lorsqu’il chemina à travers les steppes du Kazakhstan au cours du printemps 1236.

L’Oural franchi les premières opérations militaires vont pouvoir débuter. Les Turcs Kangli, qui nomadisent dans la région du fleuve Oural, sont les premiers à être assaillis, dès la fin de l’été 1236. Devant une telle démonstration de force, ils ne peuvent rien faire d’autre que de capituler. Selon une technique qui sera systématiquement employée par la suite, beaucoup de ceux qui ont survécus à la tempête seront intégrés de force à l’armée des vainqueurs. Au cours de l’hiver 1236-1237, Subotay et Batu portent leur effort sur le royaume des Bulgares de la Volga, dont la capitale, Bolghar, est ravagée. Les petits peuples voisins, les Bashkirs et les Magyars notamment, sont soumis dans la foulée. Après quoi, au cours de l’été 1237, les Mongols obliquent cette fois-ci vers le sud afin de s’attaquer aux Kiptshaks, des turcophones païens que les Grecs appellent Koumans et les Slaves Polovtses. Cette campagne s’achèvera elle aussi sur un succès rapide et Möngke participera personnellement à la capture du principal chef Kiptshak, un dénommé Bakhman, qui s’était vainement réfugié sur une île de la Volga. Ayant refusé de se rendre et de s’agenouiller devant ses vainqueurs, Bakhman sera décapité.

Les Mongols se lancent ensuite à l’assaut des principautés russes. Ils attaquent d’abord Riazan en décembre 1237 puis Vladimir en févier 1238. Ce sera pour la Russie un long hiver de feu et de sang : églises pillées, villages incendiés et populations asservies, rien ne sera épargné aux habitants. En avril 1238, les Mongols s’avancent jusque sous les murs de Novgorod, la grande cité du Nord, mais le dégel ayant transformé les routes en de véritables marécages, il leur faudra finalement rebrousser chemin. Après quoi, les conquérants partent s’installer dans la région du Don, le temps de refaire leurs forces. Möngke est est cependant envoyé dans le Nord-Caucase à la tête d’un détachement spécial dans le but de conquérir le royaume des Alains. Il réussit parfaitement sa mission et vient facilement à bout de leur capitale, Maghas. Finalement, au cours de l’été 1240, les Mongols s’élancent à l’assaut de Kiev, la plus glorieuse et la plus ancienne des cités de la Rus’. Möngke s’illustrera une fois encore lors de la prise de la ville qui surviendra après moins d’une semaine de siège, le 6 décembre 1240.

Il semble que Möngke et d’autres princes ont  alors de quitter l’armée et de repartir en hâte vers la Mongolie. Pourquoi donc un tel choix en plein milieu de la campagne ? Est-ce parce qu’ils ne s’entendaient plus avec le reste de l’état-major et qu’ils contestaient les choix stratégiques de Batu et de Subotay, ou bien plutôt par qu’on les avait informés qu’Ogödei était au plus mal et qu’il réclamait leur présence, ou bien encore pour une autre raison ? On l’ignore. Toujours est-il que l’armée mongole poursuivra sa route sans eux. Au cours du printemps et de l’été 1241, les Mongols traverseront la Pologne puis la Hongrie, semant partout la peur et la dévastation sur leur passage. Pourtant considérée comme l’une des meilleures d’Europe, l’armée hongroise sera totalement écrasée au combat de Mohi, le 11 décembre 1241. Ce sera l’une des plus grandes batailles de l’épopée mongole et certainement aussi l’une de leurs plus belles victoires. Les vainqueurs s’installent ensuite dans la plaine de Pannonie, l’une des seules régions du continent européen qui disposent de suffisamment de pâturages pour pouvoir nourrir leurs immenses troupeaux. Là, ils vont reprendre tranquillement leurs forces et vivront sur le pays, rançonnant et pillant à loisir sans que quiconque ne puisse ou même ne tente de les en empêcher. Ils lanceront  aussi quelques raids dans les régions environnantes et certains de leurs éclaireurs s’avanceront jusque dans les environs de Vienne. L’Europe occidentale tremble, craignant d’être la prochaine cible des envahisseurs. Mais la grande campagne occidentale s’achèvera finalement au printemps 1242, lorsque l’armée commencera à faire demi-tour. Avançant avec prudence, le khan Batu va s’installer sur les rives de la Volga, d’où il va pouvoir organiser ses conquêtes.

L’une des raisons du retour des princes après la prise de Kiev était donc peut-être la mauvaise santé du grand-khan, Ogödeï. Malgré ses efforts, on ne sait pas si Möngke arrivera à temps pour pouvoir assister aux derniers instants de son oncle, qui mourra le 11 décembre 1241. Sa veuve, Töregene, assume alors la régence. C’était  une maîtresse femme et elle saura gouverner l’empire avec fermeté et intelligence. Elle hésite cependant à réunir un kurultay car elle n’est pas sûre de pouvoir réunir la majorité des voix sur le fils qu’elle a eu d’Ogödeï, le prince Güyük. Peut-être aussi s’est-elle habituée à commander et y a-t-elle pris goût ? Il lui faudra en tout cas près de six années avant de convoquer finalement l’auguste assemblée. Comme elle l’avait espéré, c’est alors Güyük qui monte sur le trône (24 août 1246). Elle ne sera pas récompensée de ses efforts puisque ce dernier n’aura rien de plus pressé que de chasser sa mère de la cour impériale.

Le nouveau maître de l’empire est tout le contraire de son père ; un homme froid et austère, que l’on a jamais vu sourire. Pénétré par l’importance de sa mission, il est très sourcilleux quant au respect qu’on lui doit. Convaincu que la bonhomie de son prédécesseur a permis à de nombreuses personnes de s’enrichir frauduleusement, il fait procéder à des enquêtes rigoureuses. Comme beaucoup d’autres fonctionnaires, le ministre des finances de Chine du Nord, l’iranien Abd ar-Rahman, seront convaincus de corruption et exécutés. La famille de Toluy passera elle aussi sous les fourches caudines des enquêteurs, mais l’on ne pourra rien reprocher à Sorghagtani ni à ses fils. Möngke, qui connaissait bien Güyük puisqu’ils avaient participé ensemble à la campagne de Russie, deviendra alors l’un de ses plus proches conseillers. Pendant la régence de Töregene, Temüge le dernier frère survivant de Gengis-Khan, avait tenté de faire valoir ses droits au trône. Dès qu’il fut installé, Güyük fera confiance à Möngke pour capturer et juger le rebelle, qui sera apparemment exécuté.

Mais la mort inopinée de Güyük, en avril 1248, pose une nouvelle fois la question de la succession au trône. Comme pour Ogödeï, c’est sa veuve, Oghul-Kaymish, qui obtient alors la régence. Superstitieuse, intrigante et autoritaire, Oghul n’a pas, hélas pour elle, les moyens de ses grandes ambitions. Comme ses deux fils, Naku et Khodja, sont encore trop jeunes pour régner, elle met en avant la candidature de son beau-frère, Shiremon, fils d’Ogödeï et demi-frère de Güyük. Mais, en face d’elle, Möngke se positionne tout de suite comme l’un des principaux prétendants au trône. Disposant déjà du ferme appui de ses frères cadets, il se rend à Ala Kamal, auprès de son cousin Batu, afin d’obtenir son aide dans une élection qui s’annonce difficile. Batu et Möngke, qui s’entendent bien et sont d’ailleurs apparentés par les femmes, nouent dès lors une solide alliance. Devant les atermoiements d’Oghul Kaymish, ils se décident finalement à forcer la décision.

En 1250, ils font ainsi réunir une grande-assemblée au nord du lac Issyk Kul et, au terme des cérémonies d’usage, Möngke y est élu grand-khan. Mais les descendants d’Ogödeï et de Djaghatay ont refusé de se rendre à cette réunion, au motif que le lieu choisi était inhabituellement excentré par rapport aux terres mongoles. Ce premier kurultay ne sera donc qu’un demi-succès pour Möngke et Batu, qui s’en montreront à la fois frustrés et furieux. Mais, comme ils sont bien obligés de reconnaître que les arguments de leurs adversaires ne manquent pas de poids, ils acceptent donc de convoquer une seconde réunion, qui se réunit cette fois-ci sur les bords du Kerulen, au cœur des terres ancestrales des gengiskhanides. Prétextant un état de santé défaillant, Batu ne s’y rendra pas mais se fera représenter par son frère cadet, Berke. Le rassemblement sera particulièrement grandiose et Sorghaghtani intriguera habilement pour que son fils puisse l’emporter. Elle y parviendra effectivement, si bien que le nouveau souverain sera acclamé en tant que Tchengiz-khagan le 1er juillet 1251. Par neuf fois, tous les guerriers rassemblés pour l’occasion ploieront alors le genoux devant Möngke, le bonnet dans la main et la ceinture dénouée et passée autour des épaules afin de symboliser leur soumission absolue au nouveau maître de leurs destinées.

III. Le souverain

. Un début de règne sanglant

Encore une fois, la plupart des Ogodeïdes et des Djaghataydes ne sont pas rendus au kurultay mais, contrairement à ce qui s’était passé l’année précédente, ils ne pourront pas faire entendre leurs arguments cette fois-ci. Après s’être entretenus les uns avec les autres, ils se décident donc finalement à venir témoigner leur allégeance à Möngke. C’est alors que va se produire un événement inouï et sur lequel plane encore aujourd’hui un grand mystère. Tandis que ses ex-rivaux approchent de son campement, Möngke affirme publiquement qu’ils viennent en réalité pour l’assassiner. Soit que l’un de ses fauconniers ait effectivement observé ce qu’il a pris pour un rassemblement hostile, soit que l’un des conjurés ait trop parlé et que ces propos ne soient parvenus jusqu’aux oreilles du grand-khan, toujours est-il que ce dernier ordonne l’arrestation et la mise en jugement immédiate de ses cousins.

Une terrible purge s’abat alors sur les Ogodeïdes et les Djaghataydes. L’ancienne impératrice douairière, Oghul-Kaymish, est arrêtée, interrogée et fouettée. Accusée de sorcellerie, elle sera finalement cousue dans un sac et jetée dans un fleuve au cours de l’été 1252. Les anciens conseillers d’Ogodeï, Tshinkay et Kadak,  sont exécutés, de même que le général Eldjigidey, qui sera rappelé d’Iran pour subir sa peine. Le prince Bürï, fils de Mütügen et arrière-petit-fils de Gengis-Khan, périra également, tout comme le khan de Djaghatay, Yesü Möngke. Quant à Shiremon, que Möngke considère à juste titre comme son principal concurrent, le khan ordonnera d’aller le chercher jusqu’en Chine où il s’était réfugié auprès de son ami Kubilay, dont il espérait obtenir le soutien. Mais ce dernier ne pourra rien faire face à la détermination de son aîné et Shiremon sera donc lui aussi exécuté. Encouragée par sa mère, Möngke se montre inflexible et refuse toutes les demandes de grâce qui lui parviennent. En tout, près de 300 personnes périront en une seule année tandis que les bourreaux se partageront sans vergogne les biens de leurs victimes. Seuls les plus jeunes des Ogodeïdes seront épargnés par la tourmente, à l’instar de Kaydu, le neveu de Güyük6. Lorsque cette purge s’arrête enfin, Möngke va prendre une mesure exceptionnelle. Sans doute conseillé par les shamans, qui estiment m nécessaire de purifier l’empire et son souverain après une telle effusion de sang princier, il ordonne l’interdiction de toute chasse et de toute souillure des eaux pendant plusieurs mois. Mais la tension reste vive et, durant tout son règne, Möngke devra se faire entourer de mesures de protection particulièrement draconiennes. Tous ceux qui l’approchent seront ainsi soigneusement fouillés et l’on mènera régulièrement des enquêtes dans le but de démanteler d’éventuels complots.

. La cour impériale mongole

Dès sa nomination, le nouvel empereur part s’installer à Karakorum, la ville que son oncle Ogödeï a fondée au cœur de la steppe mongole en 1235. Située à l’intérieur d’une vaste enceinte de briques rouges percée de quatre portes, la ville abrite deux principaux quartiers d’habitations, le quartier musulman, où se trouve les bazars, et le quartier chinois, où l’on trouve surtout des boutiques d’artisanat. On compte aussi de nombreux lieux de culte, dont douze temples bouddhistes, deux mosquées et une église. Le principal bâtiment de la cité est néanmoins le palais impérial, ou karshi. Il est organisé autour d’un grand pavillon de style chinois, le « Palais des cent tranquillités » (Tumen Angalam Orde en mongol, ou Wan an kung en chinois). Surmonté d’un toit de tuiles jaunes et rouges, il se compose d’une grande salle à cinq nefs qui sert de salle du trône et de pièce de réception. C’est là que le souverain accueille ses hôtes les plus prestigieux, assis en tailleur sur un divan situé au sommet d’une volée de marches, entouré de ses proches et de sa garde personnelle. On accède à cette pièce par le biais d’une large porte qui s’ouvre vers le sud. Autour du pavillon principal prennent place plusieurs bâtiments secondaires qui abritent les appartements privés de l’empereur et de ses épouses. Le tout est entouré d’une enceinte solidement gardée. A l’extérieur de Karakorum, le regard du voyageur peut contempler de très nombreuses tentes d’apparat. Elles appartiennent  généralement à de riches et puissants officiers de l’Empire venus rendre visite à leur souverain ou bien convoqués par lui. L’arrière-pays de Karakorum étant uniquement constitué de steppes et de montagnes, il faut donc tout faire venir de Chine. La route qui relie la capitale mongole à la région du fleuve Jaune, située à environ vingt jours de marche, est donc encombrée en permanence de longs convois de chariots qui amènent vers la cité tout ce dont ses habitants peuvent avoir besoin : nourritures, vêtements, bois de chauffage, outils, etc.

Gengis-Khan avait laissé à ses héritiers de nombreux conseils de modération et d’austérité, car il craignait que le luxe et la prospérité ne puissent « corrompre l’esprit » des générations qui lui succéderaient. Möngke s’efforcera de respecter cet avertissement et, si l’on peut dire que son train de vie fut fastueux, il n’approcha en rien du raffinement de celui d’autres cours souveraines de l’époque. Le grand-khan ne passe d’ailleurs qu’une partie de l’année à Karakorum. Le reste du temps, il nomadise dans les steppes mongoles, emportant avec lui toute sa cour et une grande partie de son administration. La simplicité du souverain se mesure déjà à ses vêtements. Il porte ainsi l’habit ordinaire des Mongols, c’est-à-dire un kaftan serré à la taille par une ceinture de cuir, à laquelle sont accrochée un ou plusieurs poignards, un bonnet (kalpak) de fourrure, des bottes de cuir et un anneau d’or à l’oreille. Comme les autres Mongols, il a les cheveux rasés sur le sommet du crâne, longs sur les côtés et ramenés en nattes derrière les oreilles. Ses principales épouses portent quant à elles le boktak, ce fameux couvre-chef surmonté d’une hampe de bois peinte en rouge et sertie de plumes de paon. Les critères de beauté féminine de l’époque favorisent les nez courts, les visages ronds, le teint clair et un certain embonpoint, autant de signes de bonne santé. Möngke aura en tout trois épouses principales (Kutuktay, Oghul-Khoymish, Shubey), qui lui donneront cinq enfants, deux fils (Baltu et Ürüng-Tash) et trois filles (Bayalun, Shirin et Bishka). Parmi ses nombreuses concubines, deux seront particulièrement chères à son cœur, Baya’ujin et Kuitani. Elles seront les mères de deux autres de ses fils, Shiragi et Asutay.

On mange beaucoup à la cour mongole, principalement de la viande de mouton que l’on consomme cuite ou bouillie. On boit aussi énormément, qu’il s’agisse d’alcool de riz (saki) ou de lait de jument fermenté (kumis), la boisson traditionnelle des nomades7. Les occasions de se livrer à ces agapes sont très nombreuses (mariages, victoires, fête de la nouvelle année ou tsagaan saar) et elles se terminent généralement avec force chansons et danses. Ceux qui ne veulent pas boire y sont généralement forcés, si bien que l’alcoolisme est un fléau assez répandu chez les princes mongols. Tout laisse d’ailleurs à penser que leurs fréquents excès de table auront hâter les décès d’Ogödeï, de Toluy et de Batu. L’une des activités favorites des Mongols est la chasse, qu’il s’agisse des petites chasses du printemps ou bien des grandes chasses de l’automne. Outre la chasse à courre, on utilise aussi parfois des rapaces apprivoisés pour attraper le gibier à plume. Lorsqu’il souhaite se détendre de ses tâches gouvernementales, l’empereur peut aussi assister à des concours de lutte ou de tir à l’arc, à des jeux de ballons ou bien encore à des courses de chevaux.

Étant considéré à juste titre comme le plus puissant souverain du monde connu, Möngke est un homme dont on se dispute naturellement l’alliance et le soutien. La cour mongole reçoit  ainsi régulièrement des ambassadeurs venus solliciter des audiences impériales. Qu’ils viennent de pays vassaux ou bien de l’étranger, tous ces envoyés emportent avec eux de nombreux cadeaux dans l’espoir de gagner l’amitié du souverain et de ses proches. Certains viennent d’ailleurs de si loin et ont traversé tant de lieux différents, qu’avant de pouvoir rencontrer le grand-khan, on les fait d’abord passer entre deux grands feux afin de les purifier des « mauvais esprits » qu’ils auraient pu amener avec eux. Deux de ses ambassades sont demeurées célèbres car leurs auteurs ont pris le soin de narrer leur périple dans des textes qui ont été préservés.

Le 24 mai 1254, Möngke a ainsi reçu à sa cour un émissaire franc, le moine franciscain Guillaume de Rubrouck, qui avait été envoyé vers lui par le roi de France, Louis IX (le futur saint Louis). Surmontant sa réticence instinctive à l’égard des païens, le souverain français cherchait en effet à conclure avec les Mongols une alliance militaire contre le sultanat d’Égypte. Mais Möngke ne conçoit pas ses relations avec les autres souverains sur un pied d’égalité. Le Ciel a fait de lui un souverain universel et les autres rois ne peuvent donc être autre chose que ses serviteurs. Avant toute alliance, Möngke exige donc que le roi de France lui fasse parvenir un serment d’allégeance en bonne et due forme, une condition que le Capétien ne pouvait bien évidemment pas accepter. Rubrouck repartira donc sans avoir pu obtenir un soutien formel.

Le 13 septembre 1254, le grand-khan reçoit cette fois-ci le roi de Petite-Arménie, Héthum Ier, qui vient lui aussi obtenir de l’aide face au sultan d’Égypte. Plus au fait des réalités politiques locales, mais aussi plus directement concerné, il est vrai, par l’expansionnisme musulman, le chef arménien se montrera beaucoup plus conciliant que le roi français et acceptera sans difficulté de proroger le serment de vassalité que son frère Sempad avait déjà conclu en son nom en 1247. Möngke décidera donc d’aider les Arméniens et de les défendre en cas d’attaque venue d’Egypte ou de Syrie. De tous les princes francs d’Orient, seul le comte de Tripoli, Bohémond VI, par ailleurs gendre d’Héthum, acceptera de se placer lui aussi sous la tutelle mongole.

. La politique religieuse

Beaucoup de ces émissaires viennent avec la volonté secrète de convertir le souverain mongol à leur foi. Cependant, et malgré les nombreuses tentatives qui seront faites en ce sens par des religieux bouddhistes, chrétiens et musulmans, Möngke restera toujours personnellement attaché au vieux shamanisme mongol. Pour preuve, il fait  toujours siéger à la place d’honneur le grand-shaman. Reconnaissable à sa tunique blanche et à son cheval blanc, ce dernier est censé obtenir, par l’accomplissement de certains rites, l’accord de tous les dieux et de tous les esprits présents « dans les eaux et la terre ». En lisant dans des ossements brûlés, il doit aussi pouvoir déterminer les périodes fastes ou néfastes ou encore prédire l’avenir et en particulier l’issue des combats.

Möngke continue donc d’accomplir scrupuleusement les rites de ses ancêtres païens, comme les offrandes que l’on fait à chaque repas aux ongon, des idoles de feutre ou d’étoffe que l’on trouve à l’intérieur de chaque tente. Les Mongols vouent aussi un véritable culte aux étendards militaires (tugh). L’étendard impérial, le plus saint de tous, est constitué d’une grande lance surmontée d’une hampe d’où retombent neuf queues de chevaux et de yacks. En son centre se trouve le blason de la dynastie gengiskhanide, une lune noire sur fond blanc. Les shamans aspergent cet objet de sang avant la bataille afin d’obtenir la victoire et après celle-ci en guise de remerciement. Comme son grand-père avant lui, le grand-khan sacrifie aussi chaque jour à l’esprit (sülde) du Burkhan Khaldun, la montagne sacrée des Mongols.

Shamaniste dans l’âme, le souverain mongol n’en ignore pas moins que, pour garantir la paix religieuse de son empire, il doit aussi montrer de la considération et du respect à l’égard des différentes religions pratiquées par ses sujets. A chacun de ses repas, l’empereur se fait d’ailleurs bénir par des religieux représentant tous les cultes. Il tient ainsi à donner des gages d’amitié à chacun afin de favoriser la paix religieuse. Il est cependant évident que cette attitude ne lui est pas uniquement dictée par des soucis de politique intérieure, car Möngke, esprit curieux, se montre sincèrement intéressé par tout ce qui touche au sacré. A plusieurs reprises d’ailleurs, et alors que rien ne l’y obligeait, il fera organiser des débats interconfessionnels dans le but d’éclaircir certaines des questions qui l’intriguent le plus.

Le taoïsme est particulièrement bien vu à la cour mongole. En 1223, grâce à l’action menée auprès de Gengis-Khan par le moine chinois Qiu Chuji (1148-1227), les taoïstes ont pu bénéficier d’un privilège extraordinaire, l’exemption de toute corvée et de tout impôt en échange de l’accomplissement de prières pour le salut de l’âme du grand-khan et la bonne fortune de l’empire. Les empereurs successifs, Möngke y compris, vont poursuivre dans cette voie et protéger à leur tour les moines taoïstes installés dans le territoire sous leur contrôle.

Mais, assez rapidement, le taoïsme va devoir faire face à la concurrence des moines bouddhistes, qui souhaitent eux aussi pouvoir bénéficier des droits accordés à leurs concurrents. Le règne de Möngke sera ainsi marqué par d’âpres controverses entre les partisans des deux religions, chacun cherchant à démontrer la vérité de ses propres doctrines et la fausseté de celles de ses adversaires. Des religieux pourtant considérés comme paisibles en viendront aux mains à plusieurs reprises. L’un des principaux porte-voix de cette contestation est le moine Haiyun (1202-1257), qui est devenu en 1219 le représentant auprès de la cour mongole de tous les temples et écoles bouddhiques de l’empire. En 1251, dès son arrivée au pouvoir, Möngke le fera prolonger dans ses fonctions puis, après sa mort, lui donnera pour successeur le moine Namo, venu du lointain Kashmir. Il accordera également de grandes faveurs à deux lamas tibétains, Karma Pakhsi (1204-1283) et Phags-Pa (1235-1280), qui  en échange favoriseront la mise sous tutelle de leur pays par les Mongols. Afin de concrétiser cette bonne entente, Möngke ordonnera la création d’un gigantesque stupa bouddhique à Karakorum (1256). Constitué de cinq étages successifs, le monument avoisinait les cent mètres de hauteur et sa gestion sera confiée au chinois Zhanglao Fuyu (1203-1275). En 1258, à la demande de Möngke, Kubilay va convoquer à Kaïfeng un grand concile destiné à départager les arguments des bouddhistes et ceux des taoïstes. Près de trois cents bouddhistes et plus de deux cents taoïstes se rendront à la convocation qui leur a été adressée. Les débats seront arbitrés par des lettrés confucéens et, au terme de ces échanges, les bouddhistes seront déclarés vainqueurs.

Möngke a également de bonnes relations avec les chrétiens. Fils d’une princesse nestorienne, il accordera sa confiance à plusieurs d’entre eux, n’hésitant pas à leur donner des postes hauts placés au sein de son administration.

Quant aux musulmans, bien qu’ils aient été victimes de féroces campagnes militaires et que l’application de la loi mongole, le yasak, entraîne de fréquents conflits avec celle de la shar’iah8, ils ne sont pourtant pas persécutés en tant que tels. En 1252, Möngke va même recevoir en audience le kadi (juge) de Khodjend, afin qu’il lui explique personnellement les grands principes de la religion musulmane. Le grand-khan se montrera pleinement satisfait de ses paroles et n’hésitera pas à faire démettre et exécuter l’un de ses gouverneurs qui s’en était pris avec violence aux musulmans dans la ville de Beshbalik.

Suite dans la deuxième partie

Notes :

1 De son vrai nom Kokotchu, ce Teb Tenggeri (litt. « le très céleste ») était le fils d’un autre grand shaman, Monglik Etchige, qui avait beaucoup favorisé l’ascension de Temüdjin. Après s’être élevé jusqu’aux plus hauts sommets de l’Etat, Kokotchu connaîtra une disgrâce brutale. Accusé par Gengis-Khan d’avoir voulu semer la zizanie au sein de la famille impériale, il finira exécuté.

2 Les autres étant : Djotchi (1181-1227), Djaghatay (1183-1242) et Ogödeï (1186-1241).

3 La mythologie mongole, d’abord purement orale, a sans doute été mise par écrit pour la première fois vers 1240. On estime cependant qu’elle a du être largement remaniée à cette occasion afin de faire une place centrale à la geste de Gengis-Khan. Si le document originel de 1240 est perdu, on en retrouve la trace dans la fameuse Histoire secrète des Mongols (Monghol-un nioka tobka’an), dont le texte, élaboré sous les Yuan, constitue l’une des sources les plus précieuses pour notre connaissance de la période qui précéda les grandes conquêtes mongoles.

4 Si Merv finira par se relever de ses ruines, Nishapur n’y parviendra jamais et, alors qu’elle avait été l’une des métropoles les plus prestigieuses de l’Iran ancien, elle finira par être définitivement abandonnée.

5 Cela ne l’empêcha pas d’ordonner de nombreuses guerres meurtrières ni le sacrifice rituel de plusieurs petites princesses mongoles afin qu’elles aillent rejoindre Gengis-Khan pour le servir dans l’au-delà.

6 Cette politique de terreur assura certes une certaine tranquillité à Möngke, mais elle entraîna aussi une terrible fracture au sein de la famille régnante. Les descendants survivants d’Ogodeï et de Djaghatay devaient plus tard chercher à se venger. L’un d’eux en particulier, Kaydu, mena ainsi une longue guerre de résistance face aux empereurs Yuan. Il contrôla à un moment une grande partie de l’Asie Centrale et ne rendit les armes qu’en 1306.

7 Guillaume de Rubrouck rapporte qu’en Crimée le kumis était tellement identifié aux Mongols (et donc au paganisme) que les Russes considéraient comme un péché le simple fait d’en boire. Ceux qui avaient cédé à la tentation ne pouvaient d’ailleurs plus communier avant de s’être dûment confessés de leur faute.

8Les deux principaux points d’achoppement étaient l’interdiction de saigner les animaux et celle de souiller les eaux courantes.

Crédit image : paysage de la vallée de l’Orkhon, foyer d’origine des Gengis-khanides. By Ljuba brank (Own work) [CC BY-SA 4.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)%5D, via Wikimedia Commons]

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