Fasilädäs d’Ethiopie, l’Afrique face aux Européens

Cet article va se consacrer à faire découvrir à ceux qui l’ignoraient la figure de l’empereur Fasilädäs (ፋሲልደስ). Ce souverain, qui a régné sur l’Ethiopie entre 1632 et 1667, joua un rôle très important dans l’histoire de son pays. Parmi ses nombreuses réalisations, il est surtout resté célèbre comme celui qui aura fait échouer l’une des premières tentatives de colonisation de l’Afrique par les Européens.

. Un contexte troublé

Aucun chroniqueur contemporain du règne de Fasilädäs n’ayant laissé derrière lui de traces écrites, les informations qui concernent ce souverain sont pour la plupart issues des Chroniques abrégées, un texte qui fut rédigé près d’un siècle après la mort de Fasilädäs à partir de traditions orales qui, hélas, ne sont pas toujours très fiables. Cependant, en recoupant ces données avec d’autres sources occidentales ou arabes, on peut arriver à tracer un portrait assez fidèle de ce que furent le règne et la personnalité de ce souverain.

On estime que Fasilädäs a vu je jour le 20 novembre 1603 à Magazaz, dans la région du Shawa. Son nom, qu’il avait hérité de son grand-père paternel, est la traduction éthiopienne du terme grec Basileus, qui signifie « roi », et qui en français a donné le prénom Basile. Le martyr saint Basile était en effet très honoré dans l’église éthiopienne. Fasilädäs était le fils du prince (abeto) Susenyos (1572-1632), qui descendait en droite ligne de l’empereur Dawit II, qui avait régné sur le pays de 1507 à 1540. La mère de Fasilädäs, la princesse Wald Sa’ala (m. 1661), était issue quant à elle d’une famille noble implantée dans la province voisine de Walaka.

Fasilädäs n’avait que cinq ans lorsque son père monta sur le trône d’Ethiopie. La plus grande partie de son règne allait être marquée par l’affrontement que se livraient alors coptes et catholiques pour la conquête des âmes éthiopiennes. Pour comprendre l’origine de ce conflit, il faut remonter au début du 16ème siècle, c’est-à-dire au moment où les premiers explorateurs et missionnaires européens arrivèrent dans un pays jusque-là presque totalement isolé1. L’Éthiopie était alors confrontée une tentative d’invasion menée par un redoutable chef musulman, l’imam d’Adal, Ahmad ibn Ibrahim al-Ghazi, dit « Le Gaucher » (Gragne). Les défaites s’accumulaient et l’Etat éthiopien se voyait pratiquement menacé de disparition. En 1535, le roi Dawit II, dit Lebne Denguel (« Encens de la Vierge »), décida finalement de tenter le tout pour le tout et entra en contact avec les Portugais installés aux Indes afin qu’ils lui envoient du secours. En 1541, ces derniers dépêchèrent une force militaire commandée par un certain Christovaro de Gama, le fils du célèbre explorateur Vasco de Gama. Après quatre ans d’une lutte acharnée et pleine de rebondissements, les Éthiopiens alliés aux Portugais réussirent finalement à vaincre et à repousser les envahisseurs et à tuer le Gragne (1545).

A la suite de ce succès retentissant, certains Européens décidèrent de s’installer et de se marier sur place, donnant ainsi naissance à une première communauté catholique pérenne. A partir de 1557, ces pionniers furent rejoints par des prédicateurs jésuites qui avaient reçu la mission de convertir les populations locales à la doctrine catholique. Mais les souverains éthiopiens s’opposèrent à ces velléités et entreprirent de les contenir fermement. L’empereur Minas (m. 1563) en arriva même à consigner tous les jésuites dans la cité de Fremona, à l’extrême nord du pays. Sous l’empereur Sarsa Denguel (1563-1597), l’Éthiopie retrouva une partie de sa gloire d’antan. A l’issue d’un long règne fertile en exploits guerriers, il sut rebâtir un Etat fort tout en parvenant à repousser tous ses ennemis.

On en était là au début du 17ème lorsqu’arriva dans le pays un homme particulièrement intelligent et charismatique, le jésuite espagnol Pedro Paez. Ayant appris à maîtriser à la fois l’amharignya (la langue usuelle) et le guèze (la langue liturgique et littéraire), il se fit tout d’abord employer comme architecte et maçon, ce qui l’amena à diriger la construction de plusieurs églises. En avril 1604, il parvint à convertir au catholicisme le fils et héritier de Sarsa Denguel, l’empereur Za Denguel. Mais, lorsque ce dernier voulut abolir le sabbat, le métropolite (abuna) Petros délivra les Coptes de leur serment d’allégeance à son égard. Une coalition de princes rebelles se forma et Za Denguel, après avoir été sévèrement battu, fut détrôné en septembre 1604. Une guerre civile s’ensuivit dont devait finalement sortir vainqueur le prince Susenyos. Dès son avènement cependant, ce dernier devint à son tour très proche du Père Paez, qu’il autorisa à ouvrir des écoles où une partie de la noblesse éthiopienne ne tarda pas à inscrire ses fils. La vie austère du père Paez, qui contrastait fortement avec les paillardises et les chamailleries d’une partie du clergé orthodoxe, lui valut l’admiration de beaucoup d’Éthiopiens. Dès 1612, Susenyos et son frère Se’ala Krestos devinrent probablement catholiques, mais comme ils étaient bien conscients que cette décision risquait de leur faire perdre le pouvoir, ils attendirent encore dix ans avant d’annoncer publiquement leur adhésion à cette nouvelle foi, ce qu’ils finirent néanmoins par faire, peu de temps avant la mort de Paez, en 1622.

A la fin de l’année 1625, le jésuite Afonso Mendez (1579-1659) arriva dans le pays. Il avait été nommé par Rome pour diriger le nouveau patriarcat catholique éthiopien. N’ayant pas la même prudence ni le même sens de la mesure que Paez, Mendez incita fermement Susenyos à tenter de convertir par la force le reste de son peuple. Le 11 février 1626, le souverain accepta donc de faire proclamer le catholicisme romain en tant que nouvelle religion de l’Etat éthiopien. Du jour au lendemain, la liturgie latine remplaça celle en guèze. Ne voulant pas s’arrêter en si bon chemin, Mendez ordonna également que tous les enfants déjà baptisés selon le rite alexandrin le soient à nouveau selon le rite romain, mais aussi que les églises soient reconsacrées et vidées de leurs précieux tabot2, ou encore que les prêtres en exercice soient une nouvelle fois ordonnés. Très désireux d’empêcher tout ce qui lui semblait marquer des traces de judaïsme, il tenta aussi d’interdire la pratique de l’égorgement des bêtes, de la circoncision et celle du « double sabbat »3. Il fit même profaner les tombes de certains saints orthodoxes, qu’il considérait évidemment comme hérétiques.

Très naturellement, cette succession de mesures brutales ne tarda pas à liguer contre Susenyos une grande partie de son propre peuple, qui était très attachée à la « foi de ses pères » (haïmanota abaw). On disait d’ailleurs partout que Susenyos était devenu l’esclave du pape et que l’Éthiopie ne serait bientôt plus qu’une province assujettie aux étrangers.

Des révoltes éclatèrent et une coalition de rebelles finit par se former derrière les aristocrates Yamana Krestos, Takla Gyorgis, Melke’a Krestos et Sarsa Krestos, obligeant l’empereur à entamer plusieurs campagnes difficiles et pas toujours victorieuses. Finalement, abandonné par son armée et menacé d’être renversé, Susenyos dut promettre de rétablir l’église copte dans ses droits. Ce n’est qu’à cette condition qu’il put reconstituer des troupes, grâce auxquelles il parvint finalement à triompher de ses adversaires, le 2 juin 1632, au combat de Wayna-Daga, laissant les corps de huit mille de ses ennemis sur le champ de bataille.

. Les défis du pouvoir

Le jeune Fasilädäs avait passé toute sa jeunesse aux côtés de ses vingt-quatre frères et sœurs dans les palais de son père situés à Gorgora et Dankaz, sur les rives du lac Tana. Confié aux soins de bons précepteurs, il avait appris à lire et à écrire en s’appliquant à déchiffrer le Psautier. Vers 1616, à la mort de son frère Kanafra Krestos, Fasilädäs devint l’aîné des fils de Susenyos, qui commença dès lors à l’initier aux affaires gouvernementales. Le 24 juin 1624, Fasilädäs devint officiellement l’héritier du trône. En 1627, il reçut le gouvernorat de la province du Semen et fut élevé au grade militaire de dejazmatch. A ce titre, il participa à plusieurs des campagnes militaires de son père et en particulier à celle qui s’acheva par la victoire de Wayna-Daga.

La transition entre Susenyos et son fils fut semble-t-il assez difficile et complexe. Il est probable que Fasilädäs ait été proclamé empereur dès l’an 1630, sans doute à l’initiative de plusieurs des chefs rebelles qui combattaient Susenyos au nom de la défense de la foi copte. Prudent, Fasilädäs refusa toutefois d’accepter cette proclamation et préféra demeurer fidèle à son géniteur. Devant l’accumulation des difficultés et face aux risques d’un effondrement total de l’Etat, il finit toutefois par contraindre ce dernier à l’abdication, le 14 juin 16324.

En septembre suivant, une fois son père décédé, Fasilädäs décida de se rendre à Aksum, la ville sainte d’Éthiopie, afin d’y célébrer son couronnement. Comme le voulait la coutume, cette cérémonie se déroula lieu dans l’enceinte de la cathédrale Sainte-Marie de Sion, là même où l’Arche d’alliance est censée être pieusement conservée. A l’époque de la persécution catholique, l’Arche avait été soigneusement cachée à Digsa, dans la région du Gour. Après que Fasilädäs eut rétabli l’autorité du culte copte, il ordonna donc d’aller la rechercher et fit accorder une immunité fiscale perpétuelle aux habitants qui s’étaient dévoués pour protéger l’insigne relique. Dans les volutes d’encens et au milieu des cantiques entonnés en chœur par les nombreux chantres réunis pour l’occasion, Fasilädäs se fit raser la tête avant de recevoir l’onction de l’huile sainte sur son front et d’enfiler les attributs de son nouveau statut de « roi des rois » (negusa nagast), et notamment la timbale (nagârit) et la couronne d’or. Sur les conseils du clergé, il adopta le nom de règne de ‘Alam Saggad, c’est-à-dire littéralement « celui devant qui le monde s’incline ». En signe de paix et de prospérité, le nouveau souverain ordonna que tous les prisonniers puissent bénéficier d’une amnistie complète. Avant de repartir vers le Sud, l’empereur décréta aussi la reconstruction de la chapelle qui abritait l’Arche d’alliance5.

Parvenu aux affaires, le nouveau souverain dut rapidement faire face aux conséquences de la révolte de la puissante tribu des Agaw. Installée dans la province de Lasta, celle-ci s’était insurgée en 1628 parce qu’elle s’opposait à la politique religieuse de Susenyos. En 1637, Fasilädäs décida d’en finir avec eux, mais son armée fut défaite et ses ennemis réussirent à s’emparer du camp impérial et même à subtiliser le trône du souverain. Ayant pu récupérer de cette humiliation, Fasilädäs repartit bientôt à l’assaut et parvint finalement à vaincre les rebelles.

Fasilädäs eut désormais fermement en mains les destinées de son Etat. De toutes les menaces qui continuaient de peser sur lui, la principale provenait sans aucun doute des Gallas, une confédération de tribus semi-nomades installées dans le sud et l’est du massif éthiopien. Les Gallas formaient plusieurs nations antagonistes et l’on trouvait ainsi les Gallas Liban, les Gallas Goudrous et toute une série d’autres chefferies. Ancêtres des Oromos actuels, ils lançaient fréquemment des raids contre les villages et les églises éthiopiennes. A chaque saison sèche ou presque, Fasilädäs devait donc mener contre eux des campagnes militaires. Il en dirigea ainsi près d’une dizaine au cours de son règne. Plus que de véritables guerres, il s’agissait surtout de raids (guesguessé) destinés à punir les pillards et à impressionner ceux qui auraient voulu les imiter. D’un tempérament assez pragmatique, Fasilädäs refusa cependant de s’engager dans une ambitieuse politique d’expansion territoriale. Il n’était pas sans ignorer en effet qu’une telle initiative aurait été très onéreuse et qu’en cas de défaite, la stabilité de son Etat aurait pu être menacée. Il préféra donc abandonner aux Gallas la plupart des régions situées au sud du Nil bleu (Abbay) et, afin de protéger au mieux cette zone frontalière, choisit d’y nommer un Galla chrétien, Asgadder, à qui il confia le commandement d’une troupe constituée spécialement dans cet objectif. Il ordonna également la construction de nombreuses forteresses afin de pouvoir empêcher, ou tout au moins d’arriver à freiner, les raids des Gallas.

. Un lourd héritage

A son accession au trône, Fasilädäs héritait d’un royaume certes divisé sur le plan confessionnel mais toujours puissant et surtout très prestigieux. La royauté éthiopienne était en effet l’une des plus anciennes du continent africain. On fait remonter ses origines jusqu’au royaume de Da’amat (cap. Yeha), qui semble avoir émergé au début du premier millénaire avant l’ère chrétienne. A partir du 1er siècle après J.-C., la ville d’Aksum donna naissance à un royaume éponyme qui s’étendit rapidement sur toute la région côtière de la mer Rouge. Par le biais du port d’Adulis, les marchands aksumites maintinrent des liens très étroits avec les Romains et les Grecs. Les nombreuses stèles de pierre qui dressent encore aujourd’hui leurs silhouettes au cœur de l’antique cité suffisent à rappeler la puissance de ces souverains – la plus élevée fait trente-trois mètres de hauteur.

Vers 333 ap. J.-C. répondant à la prédication d’un moine syrien nommé Frumentius (300-360), le roi d’Aksum, Ezana, se convertit au christianisme, dont il fit la religion officielle de l’Etat éthiopien6. Afin de pouvoir traduire le texte biblique dans la langue locale7, il fit élaborer un syllabaire à partir de l’écriture sud-arabique. A partir du 5ème siècle, le monachisme commença à se développer dans la région, ce qui contribua à y renforcer encore la vigueur du christianisme. Peu à peu, l’Éthiopie devint ainsi une sorte de grande Judée noire, où les montagnes ont pour noms Sion et Liban, où les fleuves s’appellent Jourdain, où les annales royales sont considérées comme la continuation de celles de l’Ancien Testament et où même les années portent les noms des évangélistes. Comme ils étaient intimement liés à l’église copte d’Égypte, les premiers chrétiens éthiopiens épousèrent les positions théologiques de cette dernière et adoptèrent donc eux aussi le monophysisme (ou plus exactement le myaphisisme), cette doctrine qui met en avant la divinité du Christ par rapport à son humanité. Le royaume d’Aksum connut son apogée au 6ème siècle, lorsque l’un de ses souverains, Kaleb, réussit à conquérir le Yémen et à contrôler ainsi les deux côtés du détroit de Bab el-Manbed, qui relie la mer Rouge à l’océan Indien.

A partir du 8ème siècle cependant, l’expansion du califat musulman ôta à Aksum son accès à la mer et l’obligea à se replier dans les montagnes de l’intérieur. Au 10ème siècle, victime de dissensions internes et d’attaques frontalières, la royauté d’Aksum finit par s’écrouler. Au début du 11ème, la dynastie des Zagwé parvint à redresser de ses ruines l’état éthiopien. Son plus grand roi fut Lalibéla, qui a laissé les fameuses églises sculptées directement dans la pierre. En 1270, la dynastie Zagwé fut renversée par la dynastie salomonide, qui monta sur le trône en la personne de son fondateur, Yekuno Amlak. Comme l’indique son nom, cette lignée s’enorgueillissait de descendre en droite ligne du roi Salomon par l’intermédiaire de Ménélik, le fils que le roi d’Israël aurait eu avec la célèbre reine de Saba (Premier livre des Rois, chap. X, 1-13). Cette histoire, sans doute issue d’une légende orale, se trouve exposée en détail dans ce qui allait devenir l’un des livres les plus saints de la littérature éthiopienne, le Kebra Negast (La Gloire des Rois), qui fut rédigé par un moine nommé Isaac d’Aksum au 14ème siècle8. Les Salomonides connurent leur apogée sous les longs et fastueux règnes d’Amda Tseyon (1314-1344) et de Zar’a Ya’kub (1434-1468).

Lorsque Fasilädäs monta à son tour sur le trône, la gloire de ces temps passés semblait déjà bien loin. Grignoté par les attaques des Gallas, les offensives des sultans d’Adal et la poussée des Ottomans, le territoire qu’il contrôlait était alors bien moins étendu que celui de ses ancêtres. Il se trouvait désormais limité pour ainsi dire au cœur du plateau éthiopien. La royauté éthiopienne n’en avait pas moins fière allure. Nul souverain, parmi tous les voisins de Fasilädäs, ne pouvait en effet se dire à la tête d’un monarchie aussi bien organisée que la sienne. Le rôle de chacun des fonctionnaires impériaux était d’ailleurs précisément réglé par un texte du 14ème siècle, le Ser’ata Mänguest ou Règlement du Royaume.

Le chambellan (tallak-balattengeta) dirigeait ainsi l’administration de la cour avec l’aide des intendants (bajrond) et des pages (balatta). Le grand-échanson (tedj-azadj) s’occupait d’assurer les approvisionnements en boissons. Les deux secrétaires (tsehafi-te’azaz) se chargeaient de rédiger les actes officiels du souverain. Le trésorier avait, comme son nom l’indique, la garde du trésor impérial. Il mettait aussi à jour le deftar, le document qui recensait les dépenses et les recettes de la couronne. Le chapelain (akabe sa’at) gérait la chapelle impériale, qui comptait environ une centaine de prêtres, de diacres et de chantres. Cette fonction de chapelain était d’une grande importance, d’autant plus que son titulaire était aussi souvent le chef du protocole (tserag-ma’asarié) et celui de la police (zabagna), ce qui le mettait en charge de faire respecter l’ordre au sein du palais. Chaque matin, il faisait claquer son fouet pour chasser les mauvais esprits et annoncer à tous le début de la journée.

La conduite des affaires de l’Etat occupait le souverain pendant une grande partie de son temps. A son lever, et après s’être habillé, il allait tout d’abord baiser le montant de l’église avant de se rendre ensuite dans la salle du Conseil. C’est là qu’étaient traités les affaires de l’empire. Chacun des membres du conseil devait prendre la parole en fonction de l’ordre inverse des préséances, avant que l’empereur ne tranche en imposant la décision finale. Les mercredi et vendredi matin se tenaient les audiences judiciaires, à l’occasion desquelles le prince rendait ses jugements en public. Le reste du temps, la justice était rendue par douze juges itinérants – dont le nombre symbolisait bien évidemment les douze tribus d’Israël. Ils statuaient en s’appuyant sur le grand livre des coutumes, le Senodos. L’empereur devait également recevoir les ambassadeurs étrangers et surtout ses propres gouverneurs, qui venaient régulièrement l’informer de la façon dont ils assuraient la défense de ses intérêts.

L’empire d’Éthiopie était alors divisé en plusieurs provinces où le pouvoir central était représenté à chaque fois par des gouverneurs (ras) disposant de troupes permanentes (tshawa) chargées de maintenir l’ordre. L’empereur pouvait certes révoquer ces envoyés, mais il devait néanmoins toujours les choisir au sein de certaines familles de la noblesse locale. En dessous des gouverneurs se trouvaient les chefs de village (tshika-choum), qui étaient les relais essentiels du pouvoir auprès de la population.

Au milieu du 17ème siècle, les principales provinces d’Éthiopie étaient les suivantes :

. Le Tigray était la plus grande et la plus prestigieuse de toutes les provinces. Il s’étendait en effet sur toute la partie nord du pays et était dirigé par un gouverneur installé à Adwa, le makwannen. Ce dernier avait autorité sur toute la zone côtière, le Bahr Nagash, dont il devait souvent disputer le contrôle aux Turcs installés à Masawa et Swakin.

. La cité sainte d’Aksum, bien qu’implantée au cœur du Tigray, disposait cependant d’une complète autonomie de gestion. Son gouverneur, le nébrit, était considéré comme le grand prêtre des Tables de la Loi, ce qui faisait de lui l’un des plus hauts dignitaires de l’empire. La cité était interdite aux soldats comme aux percepteurs.

. Le Semen (ou Semien) est une province montagneuse et difficile d’accès. C’était alors le fief des Juifs Beta Israël. Elle était dirigée par un gouverneur appelé aggafari.

. Le Damot avait jadis été un royaume païen avant d’être conquis et christianisé par les Éthiopiens. Il était désormais dirigé par un gouverneur appelé letsehafi-lahm.

. Située au sud du lac Tana, le Godjam était une province d’importance, dirigée par un gouverneur appelé nagash.

. Les provinces du Begmender et de l’Amhara étaient dirigées par un même gouverneur, l’azmatch. Situées au cœur de l’empire, elles en formaient le grenier à blé. C’était le fief historique de la dynastie salomonide.

. Le Lasta était une petite province, dirigée par un « archiprêtre » issu de l’ancienne dynastie des Zagwé. Le Lasta était le domaine des Agaw, une ethnie parlant une langue non couchitique, très différente de l’amhara.

. L’Enariya et le Kaffa étaient de petites provinces sudistes qui avaient été séparées de l’Etat central par la poussée des Gallas. Désormais isolées, elles ne pouvaient plus être jointes qu’à l’issue d’expéditions guerrières. La vie chrétienne y avait beaucoup souffert et le culte n’était plus pratiqué que par intermittence.

. Le Kwara, le Walaka et le Wello étaient de petites provinces assez marginales.

. Le Shawa était la grande province du sud. Elle était dirigé par un gouverneur appelé merid-azmatch.

. Le Ras el-Fil enfin constituait une zone tampon entre l’Éthiopie et le sultanat des Fundjs. C’est là que l’empereur allait chasser le gros gibier.

Lorsque tous ces gouverneurs étaient convoqués au palais impérial, la règle voulait qu’ils se présentassent au souverain à demi nus, en signe d’humilité et d’obéissance. Les liaisons entre les gouverneurs et l’empereur étaient assurées par des messagers spéciaux (malaktagna-tayaqui).

L’un des plus grands soins de l’empereur fut bien évidemment de veiller sur le bon état de ses forces armées. Celles-ci étaient dirigées par des officiers généraux qui en commandaient chacun l’une des principales composantes. Il y avait ainsi le commandant du corps central (dejazmatch), celui de l’aile gauche (qagn-azmatch) et celui de la droite (gra-azmatch), le fitawrari dirigeait pour sa part l’avant-garde tandis que l’azmatch s’occupait des troupes de réserve. Le grand écuyer (lika-makwas) était à la tête de la cavalerie. Depuis l’époque portugaise, l’armée éthiopienne s’était également dotée de mousquets qui avaient notamment fait merveille lors des expéditions de Sarsa Denguel. Cette artillerie était aux mains d’un officier spécial, le colonel des fusiliers (basha). Tous ces officiers généraux avaient eux-mêmes sous leur autorité une série d’officiers supérieurs (shaleka), qui supervisaient environ mille soldats chacun. On trouvait ensuite des officiers à la tête de cent, de cinquante et de vingt soldats. Les fantassins étaient armés de longues lances, de dagues (shotel) et d’une épée longue (gouradié). Ils se défendaient à l’aide de boucliers ronds recouverts de cuir de buffle ou d’hippopotames. Les cavaliers étaient quant à eux souvent revêtus de cottes de mailles et de heaumes. Beaucoup de soldats portaient la lemd, cette cape en peau de léopard ou de lion enrichie de perles et de broderies que l’on verra encore en usage au début du 20ème siècle. L’armée éthiopienne était réputée dans toute l’Afrique de l’Est pour sa discipline et sa bravoure. Dès leur naissance, on faisait d’ailleurs baiser aux nouveaux-nés la pointe d’une lance acérée et, dès leur plus jeune âge, les enfants étaient soumis à des exercices martiaux destinés à les endurcir. Lors des batailles, qui étaient toujours considérées comme des guerres saintes, les prêtres portaient les icônes sacrées9 tandis que les femmes excitaient par leurs cris la vigueur des guerriers.

Sur le plan juridique, en tant que représentant de Dieu, l’empereur était le seul propriétaire de toute les terres d’Éthiopie (sauf de celles appartenant à l’Église, qui représentaient 1/3 du total) et il pouvait donc en disposer comme bon lui semblait. On distinguait malgré tout les terres impériales au sens strict (rest), dont les produits revenaient directement au trésor, et celles qui étaient concédées (gouet) et donc attribuées à des familles qui en possédaient l’usufruit. Officiellement cependant, cette solution n’était jamais que viagère et, à la mort de chaque empereur, il fallait d’ailleurs procéder à une proclamation pour que toutes les concessions soient formellement renouvelées. En échange, chaque famille devait pouvoir répondre à la convocation (kitet) de l’empereur lorsque celui-ci annonçait le départ d’une expédition militaire. Chacun selon ses moyens devait alors s’équiper et se rendre sur les lieux fixés pour le rassemblement. Chaque gouverneur pouvait ainsi disposer d’une armée particulière, dont le souverain étaient ensuite en mesure d’ordonner le rassemblement afin de constituer la grande armée impériale.

L’Éthiopie médiévale passait à juste titre pour un pays riche. Cultivant principalement des céréales (froment, sorgho, millet), les paysans éthiopiens produisaient également des lentilles, des courges, des bananes, etc. Dans les régions sèches du nord du pays poussait l’arbre à encens, qui produisait une résine d’aussi bonne qualité que celle du Yémen. Le musc de la civette était aussi une denrée rare et chère. On cultivait par ailleurs du café, une plante endémique des hauts plateaux éthiopiens dont la consommation avait commencé à se répandre dans le monde arabe à partir du 15ème siècle. L’artisanat local du coton et celui du cuivre étaient très réputés.

De nombreuses routes commerciales permettaient d’acheminer ces diverses productions dans les quatre coins du pays. Des régions du sud et de l’est provenaient surtout de l’ivoire, de l’or et des esclaves. Depuis les ports la côte septentrionale on acheminait vers l’intérieur des terres des armes et d’autres produits manufacturés, venus aussi bien d’Inde et d’Europe que du Moyen-Orient. L’économie n’étant pas monétarisée, les échanges se faisaient généralement par le biais du troc, les barres de sel (amolie) du Danakil servant parfois de monnaie de substitution. Les marchands étaient répartis en guildes, chacune dirigée par un chef lui-même placé sous les ordres d’un fonctionnaire impérial, le prévôt des marchands (nagad-râs). Pour éviter d’être attaqués, ces négociants circulaient généralement au sein de longues caravanes protégées par une solide garde armée. Les diplomates ou les missionnaires qui souhaitaient traverser les zones les moins sûres profitaient souvent de ces convois pour s’y agréger.

. Un souverain bâtisseur

Jusqu’au 16ème siècle, la cour éthiopienne avait été itinérante, les empereurs se déplaçant au sein d’un vaste campement au gré de leurs besoins. A partir du règne de Susenyos, elle eut de plus en plus tendance à devenir sédentaire. L’empereur Fasilädäs choisit de prolonger cette politique. En 1635, il décida ainsi de quitter Gorgora pour s’installer sur la colline qui surplombait le village de Gondar, à une trentaine de kilomètres au nord du lac Tana. La légende prétend qu’il choisit ce site sur l’indication d’un archange, qui lui serait apparu lors d’une partie de chasse au buffle. Quoi qu’il en soit de la véracité de cet épisode, l’idée était effectivement judicieuse. Implantée au milieu de la vaste plaine agricole de Dembiya, dont la production permettait de subvenir à tous les besoins alimentaires de la cour, la cité de Gondar était perchée à 2 200 mètres d’altitude, ce qui lui donnait un climat clément durant la plus grande partie de l’année. Située au cœur de l’empire, elle était à l’abri de potentielles attaques ennemies, aussi bien celle de Gallas venus du Sud que de celles des sultans musulmans de la côte orientale, tout en étant idéalement placée à un carrefour routier où se rencontraient plusieurs voies de communication.

Après avoir pris sa décision, l’empereur commença par faire entourer toute la zone d’une solide muraille de pierres, longue de près d’un kilomètre qu’il fit percer de plusieurs portes et agrémenter de tours de garde. La tradition allait bientôt surnommer cet édifice le Fasil Ghebbi, c’est-à-dire « le Rempart de Fasil ». Au sein de l’espace semi circulaire ainsi délimité, plusieurs bâtiments sortirent peu à peu de terre, dont certains existent d’ailleurs encore, y compris le palais de Fasilädäs lui-même, le Fasil Gemb, avec son impressionnante silhouette qui culmine toujours à près de trente mètres de hauteur. L’empereur installa également une caserne-écurie, le Bet Afras (litt. la « maison des chevaux »), afin de pouvoir abriter ses gardes et ses chevaux. Plusieurs églises furent édifiées dans la cité de Gondar, dont celles de Fit Keddus Mikael et de Fit Abbo. Au sud, l’enclos palatial donnait sur l’Addabay, la grande place où se tenaient le marché et les grandes cérémonies publiques. Enfin, à l’écart de la cité, le souverain fit également construire un imposant baptistère qui lui aussi est resté en place jusqu’à nos jours. La présence quasi permanente de la cour éthiopienne à Gondar attira marchands et artisans, si bien qu’à la fin du règne, la population de ce qui n’avait été auparavant qu’une modeste bourgade, dépassait sans doute déjà les vingt mille habitants10.

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Le complexe palatial de Gondar au milieu du 18ème siècle

Si l’empereur résidait à Gondar durant toute la saison des pluies (kerent), qui dans la région s’étend de juin à septembre, il passait la saison sèche (octobre-avril) dans ses autres résidences d’Aringo et de Yababa, situées à l’est et au sud du lac Tana, d’où il pouvait plus facilement partir en expédition contre les Gallas si le besoin s’en faisait sentir.

En août 1699, un voyageur français put rencontrer à Gondar le petit-fils de Fasilädäs, l’empereur Iyasu Ier dit « Le Grand » (1658-1706). La description qu’il a faite de cette audience peut aisément servir à évoquer la situation qui devait régner sous Fasilädäs à peine quelques années plus tôt. Après avoir franchi une vingtaine d’appartements, Charles Poncet fut ainsi amené devant l’empereur qui se trouvait11 :

« […] assis sur son trône : c’était une espèce de sofa couvert d’un tapis de damas rouge, enrichi de fleurs d’or, autour étaient placés des coussins brodés d’or. Le trône, dont les pieds étaient en or solide, était placé au haut bout du hall, dans une alcôve surmontée d’un dôme tout brillant d’or et d’azur. L’empereur était en habit de soie, brodé d’or, avec de longues manches, et le manteau qui l’entourait était brodé de la même manière. Il était tête nue, et ses cheveux étaient déposés très agréablement en nattes ; une large émeraude brillait sur son front et répandait un air de majesté. Il était seul dans son alcôve, les jambes croisées à la manière des Orientaux. Les grands seigneurs se tenaient en ligne de chaque côté de lui, les mains croisées et ils observaient un silence respectueux ».

La personne de l’empereur étant sacrée, ses pieds ne devaient jamais toucher le sol et, dès qu’il quittait ses appartements privés, il devait avoir en permanence le visage masqué. Lorsqu’il recevait des audiences, les invités devaient se prosterner devant lui face contre le sol. Lorsqu’il paraissait au milieu de son peuple, Fasilädäs le faisait toujours sur un cheval blanc richement caparaçonné, la tête abritée sous un riche baldaquin, entouré de dignitaires et de gardes du corps portant boucliers, timbales, enseignes (sandak) et parasols d’honneur. Arrosé d’eau de rose, il était aussi accompagné de nombreux chanteurs et de musiciens qui, s’aidant de violons (masenko), de flûtes, de lyres (bagana, kerar) et de tambours (kabaro), chantaient ses louanges (massié) et transformaient ainsi ces apparitions en une longue et bruyante procession.

De ses contacts avec les Portugais, la cour éthiopienne avait hérité quantité de verreries de cristal et de couverts de porcelaines de Chine, qui continuaient de servir à chaque repas12. A la fin de chaque saison des pluies, au mois de maskaram (septembre), les grands dignitaires de la cour étaient contraints d’organiser à leurs frais un grand banquet, le Gebr, au cours duquel on servait à des dizaines de milliers de convives des galettes (injera) faites à base de farine mil (tieff), des légumes et de la viande de bœuf crû (brendo), tout en buvant de la bière (talla), de l’hydromel et du vin. La ménagerie impériale abritait quatre lions apprivoisés, qui suivaient l’empereur à chacun de ses voyages, car ils symbolisaient son titre de « Lion du Juda ». Lorsque la direction des affaires ne l’occupaient pas, l’empereur partait chasser le gros gibier : rhinocéros, éléphant, buffle, hippopotame. Il pouvait aussi assister à des parties de polo éthiopien (goug).

Mais le choix de ce mode de vie raffiné ne fut pas du goût de tout le monde. Certains critiquaient notamment le luxe « oriental » que semblait apprécié l’empereur et qui, rappelant celui des Ottomans, contrastait avec l’austérité de ses prédécesseurs. Ne possédait-il pas à son service un « chef des eunuques » (djandaraba-azadj), qu’il avait chargé de surveiller le harem impérial comme le faisaient les sultans ? Bientôt des rumeurs malveillantes commencèrent à circuler et l’on accusa le souverain d’être un véritable « Barbe bleu », qui aurait fait systématiquement assassiner toutes ses femmes dès les lendemains de leur nuit de noce, afin d’éviter notamment qu’elles ne puissent révéler au monde la forte pilosité dont il était prétendument recouvert. Mais ces histoires relèvent sans doute de la légende pure et simple. En réalité, on sait que l’empereur n’eut que quatre épouses officielles, qui lui donnèrent pas moins de huit fils et seize filles13.

La fièvre de bâtisseur de Fasilädäs ne s’arrêta pas à la seule Gondar. Outre la cathédrale Sainte-Marie de Sion à Aksum, il fit également restaurer les monastères de Dara Estifanos sur le lac Tana, et de Maryam Sewon toujours à Aksum. Désireux d’imiter l’exemple des Portugais, qui avaient fait construire le grand pont d’Alata sur le Nil Bleu en 1626, Fasilädäs fit à son tour édifier une série de sept ponts à travers les provinces de Begember et de Dambya, sans doute dans le but de faciliter les déplacements de son armée. Faute de datation scientifique précise, il demeure toutefois difficile de savoir si tous ces ouvrages remontent effectivement à son règne.

. Le Kulturkampf éthiopien

Durant sa jeunesse, Fasilädäs avait semble-t-il soutenu la politique pro-catholique de son père. Il est même probable qu’il ait, lui aussi, été converti par le père Paez. Etait-il alors sincère, ou bien avait-t-il simulé cette adhésion par peur d’être dépossédé de son statut d’héritier ? On l’ignore, mais ce que l’on sait par contre, c’est que sa mère était très opposée au catholicisme, au point d’ailleurs qu’elle finit par quitter ostensiblement la cour dans les années 1620. On sait aussi qu’après la bataille de Wayna-Dega, Fasilädäs reprocha à son père d’avoir fait périr de bons chrétiens au lieu d’aller combattre à leurs côtés les « vrais ennemis de la foi ». C’est également sous la pression directe de Fasilädäs que Susenyos promulgua son édit de tolérance juste avant d’abdiquer.

Dès qu’il fut installé sur le trône, Fasilädäs annonça son intention de revenir sur la politique de son prédécesseur. Il ordonna ainsi la confiscation de tous les biens possédés par les jésuites et relégua ces derniers dans leur quartier général de Fremona près d’Aksum14. Les terres et les bâtiments récupérés furent redistribués aux partisans de l’empereur, et notamment à l’église orthodoxe, qui bien sûr lui en sut gré. Cette politique ne fit toutefois pas l’unanimité au sein du cercle dirigeant. Le chef de la faction pro-catholique de la cour, le propre oncle de l’empereur, Zela-Krestos, manifesta son opposition. Il fut donc arrêté et emprisonné dans une « montagne-forteresse ». Trois ans plus tard, lorsqu’il apprit que Zela-Krestos avait réussi à envoyer des missives aux Portugais et qu’il réclamait d’eux une intervention militaire, Fasilädäs ordonna que le traître soit pendu.

En 1634, une fois son pouvoir assuré, l’empereur décida d’expulser de façon définitive tous les missionnaires européens. Escorté par les soldats du monarque, l’archevêque Afonso Mendez fut ainsi raccompagné depuis Fremona jusqu’à Massawa sur la côte, d’où il put ensuite s’en aller rejoindre le comptoir portugais de Goa. Le pape se montra très mécontent lorsqu’il apprit cet échec et blâma fortement les Jésuites. Afonso Mendez lui répondit qu’à son avis, la seule façon de convertir les Éthiopiens serait d’occuper militairement leur pays. Il demanda d’ailleurs au roi d’Espagne d’intervenir en ce sens mais la cour de Madrid, aux prises avec de nombreuses difficultés intérieures et extérieures, ne devait pas donner suite à cet appel.

Le pape s’en remit alors aux franciscains. En 1638, deux pères français, Agathange de Vendôme et Cassien de Nantes, arrivèrent à Masawa en provenance d’Egypte en se promettant de reprendre l’évangélisation de l’Ethiopie là où elle s’était arrêtée. Mais, dès qu’ils pénétrèrent les frontières de l’empire, ils furent immédiatement appréhendés et conduits à Gondar les chaînes aux pieds. Au terme d’un échange tendu avec les deux moines, Fasilädäs décida de les renvoyer d’où ils venaient et de leur interdire de revenir sur leurs pas. Mais, à l’énoncé de ce verdict qu’elle jugea trop clément, la faction anti-catholique s’agita et ameuta le peuple. Finalement, Fasilädäs demanda aux deux Français d’accepter de communier selon le rite copte. Devant leur refus, ils les condamna à être pendus. Après les avoir traînés sur la place publique et entièrement dénudés, leurs bourreaux se rendirent compte qu’ils avaient omis d’emmener avec eux les cordes nécessaires au supplice. Ne manquant pas d’à-propos, ils décidèrent d’utiliser les cordes dont se servaient les deux missionnaires pour attacher leurs habits. Celles-ci étant trop larges pour les faire mourir rapidement, les franciscains furent finalement lapidés par la foule jusqu’à ce que mort s’ensuive. Afin d’empêcher que se produise à nouveau une telle tragédie, Fasilädäs finit par conclure un accord avec les gouverneurs ottomans de Swakin et de Masawa, afin qu’ils empêchent dorénavant tout missionnaire européen de pouvoir se rendre en Éthiopie. A la fin de son règne, en 1665, l’empereur ordonnera même de faire brûler tous les écrits laissés derrière eux par les Européens15.

Loin d’être marqué par une quelconque xénophobie, Fasilädäs n’avait pourtant rien contre les Européens en tant que tels, mais voulait simplement protéger son pays contre l’ingérence étrangère. Il fut d’ailleurs très proche d’un Allemand, Peter Heyling, qui s’était converti à la foi orthodoxe et put donc résider sans être inquiété à la cour de Gondar entre 1634 et 1656. Maîtrisant aussi bien l’allemand, le grec et le latin que l’arabe et l’amharignya, Heyling se consacra à l’art de la médecine ainsi qu’a la traduction d’ouvrages religieux. Il servit aussi de précepteur aux fils de l’empereur. Et de même, l’empereur Fasilädäs n’hésita jamais à faire appel à tous ceux qu’il estimait capable de soutenir la puissance de son Etat, qu’ils fussent coptes ou non. Il accepta ainsi de confier des postes à responsabilité à des Juifs éthiopiens (Beta Israël), dont beaucoup vinrent travailler à Gondar comme charpentiers et maçons16. La capitale éthiopienne abrita également de petites communautés arméniennes, grecques et parsis.

Malgré tous ces efforts, l’influence des missionnaires européens survécut à leur expulsion. On peut d’ailleurs en déceler de nombreuses traces dans l’art éthiopien de cette époque, marqué par l’apparition de nouveaux thèmes, de nouvelles formes d’expressions et de nouveaux personnages (dont saint Sébastien). C’est ainsi que l’on parle de « premier style gondarien » pour désigner l’art de ce temps, par exemple à propos des peintures du monastère de Qoma Fasilidas17 ou de certains manuscrits enluminés18.

Mais tandis qu’il luttait ainsi activement contre les tentatives de subversion catholique, Fasilädäs était aussi très fermement décidé à restaurer l’autorité de l’église copte traditionnelle. Dès 1634, il entreprit donc d’aller faire rechercher jusqu’en Egypte un nouveau métropolite afin qu’il coiffe l’église d’Éthiopie, suivant là une tradition millénaire qui n’avait plus été pratiquée depuis bien longtemps. Après bien des difficultés, la délégation éthiopienne arriva jusqu’au patriarche d’Alexandrie, Matthieu III, qui accepta d’envoyer sur place l’un de ses moines, qui devint ainsi l’abba Markos (1636)19. Markos allait s’avérer l’un des meilleurs soutiens de Fasilädäs, et ce dernier n’hésitait pas à lui manifester une grande déférence, allant jusqu’à se jeter à ses pieds pour les embrasser chaque fois qu’il le rencontrait.

L’empereur savait aussi qu’il devait pouvoir compter sur un clergé uni s’il voulait préserver son pays de l’anarchie. Afin de mettre fin à une dispute théologique qui opposait de longue date les « Unionistes » (tewahdo) de Debre Libanos aux « Onctionnistes » (qebatoc), principalement implantés dans les monastères du Godjam, l’empereur fit réunir plusieurs synodes, dont celui d’Aringo en 1654, qui s’acheva par la victoire des « Onctionnistes »20. Pour s’être opposé aux décisions synodales, le monastère de Magwina se vit confisquer tous ses biens en 1657.

Fasilädäs tint également à restaurer le prestige du monachisme, qui avait toujours joué un rôle central dans le christianisme éthiopien et avait été l’un des principaux foyers de l’opposition anti-catholique. Pour ce faire, l’empereur pouvait s’appuyer sur l’etchegué, le fonctionnaire qui supervisait tous les monastères (dabr/debre) et les laures (gadam) du pays, y compris les plus vénérables et les plus puissants d’entre eux comme Debre Damo, Debre Estifanos et Debre Libanos (fief du puissant ordre monastique de Tekle-Haïmanot). Alors que l’etchégué avait résidé jusque-là au monastère de Debre Libanos, Fasilädäs lui demanda de venir s’installer à Azazo, tout près de Gondar21. Fasilädäs n’eut pas de mal à se faire obéir de moines qui lui étaient tous redevables d’avoir chassé des missionnaires catholiques auxquels ils s’étaient farouchement opposés. Le souverain reçut également à plusieurs reprises la célèbre nonne Walatta Petros (m. 1642), devenue très populaire auprès du petit peuple grâce au combat pacifique qu’elle avait jadis mené contre les catholiques. Une fois au pouvoir, Fasilädäs la combla de présents et lui offrit des terres afin qu’elle puisse y fonder ses propres monastères.

Afin de manifester sa foi, l’empereur écoutait scrupuleusement les conseils de son confesseur (kes-hatié). Il assistait sans sourciller aux longs offices d’une liturgie copte, célèbre pour l’abondance de ses hymnes dont les mélopées sont scandées par des laïcs, les chantres (dabtaras), qui s’appuient sur leur bâton de prière (mekwamiya) et s’aident de leurs sistres et de leurs tambours. L’empereur respectait aussi les nombreux jours de jeûne imposés par l’Église22 et, revêtu de la tenue noire des pénitents, allait passer chaque carême dans l’un des monastères du lac Tana afin d’y multiplier les exercices de piété. Il assistait aussi au premier rang aux grandes fêtes de l’année liturgique : la Sainte-Croix (Maskal), qui s’achevait par un grand feu de joie, l’Épiphanie (Timkat), qui permettait d’obtenir l’absolution des péchés et s’accompagnait du renouvellement des vœux du baptême, la Nativité du Seigneur (Genna), la Transfiguration (Buhe), le dimanche des Rameaux (Hosanna), la Nativité de Marie (Gennata Maryam), l’Assomption (Nahase), etc. A chaque fois qu’il en avait l’occasion, l’empereur faisait distribuer des dons aux pèlerins ainsi qu’aux membres du clergé.

. Une politique internationale active

Afin de parer un éventuel retour offensif des Hispano-Portugais, Fasilädäs chercha également à nouer des liens avec différents pouvoirs étrangers, y compris lorsqu’ils étaient musulmans.

Fasilädäs entretint ainsi d’assez bonnes relations avec les Ottomans qui contrôlaient les côtes de la mer Rouge depuis 1517. Chaque année, le pasha (gouverneur) de Swakin faisait d’ailleurs envoyer à la cour du souverain éthiopien divers présents en gage d’amitié et de bonne entente. Dès qu’il les recevait, l’empereur éthiopien devait cependant répondre en faisant partir à son tour vers Swakin une ambassade du même genre. Tout manquement à ce rituel très codifié aurait signifié une reprise de la guerre entre les deux puissances. En 1650 et 1660, le souverain éthiopien délégua également deux ambassades auprès du sultan d’Istanbul afin de lui proposer son amitié.

Mais Fasilädäs n’était pas prêt à s’installer dans un périlleux tête-à-tête avec les Turcs. En 1642, puis à nouveau en 1647, il dépêcha donc des délégations auprès de leur plus sérieux adversaire, l’imam Zaydite du Yémen, Al-Mu’ayyad Muhammad. En 1648, il accepta même de recevoir à Gondar l’un des ambassadeurs de l’imam, Hassan ibn Ahmad Al-Haymi, qui devait d’ailleurs livré un très intéressant récit de son séjour. En 1664 et 1665, l’empereur d’Éthiopie fit également partir des ambassades vers l’Iran et l’Inde. L’une d’entre elles, après avoir débarqué à Surate, parvint à gagner Delhi, où elle put rencontrer l’empereur moghol, Awrangzab, à qui elle apporta de nombreux présents luxueux, dont plusieurs chevaux de grand prix. En gage d’amitié, le Grand Moghol la renvoya alors vers l’Éthiopie chargée de nombreux cadeaux, dont un manuscrit du Kur’ân et plusieurs autres livres religieux musulmans23. Il semble également que l’Éthiopie soit demeurée en bons termes avec le sultan des Fundjs dont la capitale, Sennar, était située en aval du Nil Bleu.

Cette proximité du souverain éthiopien avec les princes musulmans qui l’entouraient suscita bien évidemment l’ire des Jésuites, qui n’hésitèrent pas à dénoncer Fasilädäs comme étant en réalité un crypto-musulman. Cette accusation n’était nullement étayée et ne reposait sur rien d’autre en réalité que la rancœur accumulée par les missionnaires à l’égard de celui qui les avait chassé du pays. Pour conduire sa politique étrangère, Fasilädäs employa les services d’un habile marchand arménien, Khodja Murad. Originaire d’Alep en Syrie, ce dernier lui servit à plusieurs reprises d’ambassadeur et voyagera même jusqu’en Indonésie afin d’y représenter les intérêts de son maître.

. Complots familiaux et fin de règne

S’il fut donc globalement en paix avec ses voisins, Fasilädäs dut néanmoins souvent se méfier des membres de sa propre famille. Depuis le règne du négus Zara Yakob, la coutume successorale éthiopienne voulait d’ailleurs qu’à son avènement un empereur fasse systématiquement déporter tous ses frères sur une « montagne-forteresse » (amba), afin de prévenir toute révolte de leur part. Les princes y finissaient leur vie sous bonne garde, tout en se consacrant à la lecture d’œuvres religieuses jusqu’à ce que, parfois, l’un d’eux se retrouve finalement appelé sur le trône par la mort sans héritier du précédent titulaire24. Il est d’ailleurs probable que Fasilädäs ait agit ainsi à l’égard de la plupart de ses frères dès qu’il fut monté sur le trône.

On sait toutefois qu’il épargna l’un d’entre eux, Galawdewos (fr. Claude), à qui il confia d’importantes responsabilités. Durant plusieurs années, l’entente entre les deux hommes sembla sans nuage mais, en novembre 1646, Fasilädäs accusa soudainement Galawdewos d’avoir cherché à le renverser. Agissant avec sa fermeté coutumière, il le fit promptement arrêter et interner dans la « montagne-forteresse » de Wahni. Mais, en septembre 1648 et pour une raison inconnue, Fasilädäs changea brutalement d’avis et ordonna que son frère et le fils de ce dernier, un certain Elfeyois, soient tous les deux mis à mort. La sentence fut appliquée malgré les tentatives désespérées menées par la reine-mère, Wald Sa’ala, dans l’espoir de sauver la vie de sa progéniture. Il semble bien que l’abuna Markos, qui avait trempé lui aussi dans le complot de Galawdewos, fut également exilé et sans doute exécuté. Il sera cependant bientôt remplacé par un autre Égyptien, le patriarche Mikael (1649). A la fin de son règne, Fasilädäs dut une nouvelle fois affronter l’un de ses proches lorsque son propre fils, Dawit, se révolta contre lui. Capturé, l’impudent se retrouva relégué à son tour dans la « montagne-forteresse » de Wahni, où il devait demeuré jusqu’à sa libération en 1698.

L’empereur Fasilädäs mourut à Azazo, près de Gondar, le 18 octobre 1667, à quelques jours de son soixante-quatrième anniversaire. Son fils, Yohannes, lui succéda sans difficulté et poursuivit globalement la politique de son père25. Après son avènement, il présida aux funérailles de Fasilädäs et décida de faire enterrer ce dernier à Azazo même, dans l’église de Ganata Yasus (« Paradis de Jésus ») où reposait déjà son grand-père Susenyos26. Et c’est ainsi qu’au milieu des concerts de pleurs et d’éloges funèbres disparut celui qui avait veillé pendant trente-cinq ans aux destinées du vénérable empire éthiopien. Il n’avait pas démérité car il laissait derrière lui un Etat bien plus fort et une société bien plus pacifiée que ceux qu’il avait trouvés en montant sur le trône.

Épilogue, la place de Fasilädäs dans l’histoire mondiale

Aux 15ème et 16ème siècles, profitant de la supériorité militaire qu’une série d’innovations technologiques leur avaient permis d’acquérir, plusieurs pays européens se lancèrent à l’assaut du monde. L’Espagne et le Portugal au premier chef, mais également les Pays-Bas, l’Angleterre, la France et la Russie, parvinrent ainsi en à peine quelques années, non seulement à reconnaître et à cartographier la quasi-totalité de la planète, mais également à implanter leur administration et leur armée dans de vastes régions qui leur étaient pourtant totalement inconnues jusque-là. Mais, alors que les États pré-colombiens devaient rapidement succomber aux attaques hispano-portugaises, les puissances d’Afrique et d’Asie se montrèrent autrement plus coriaces et surent brillamment résister à ces assauts.

Une série de retournements politiques et de révoltes contraignit alors les Européens à renoncer à leurs espoirs de conquête et de conversion. En 1641, le shogun japonais Tokugawa Iemitsu ordonna ainsi que tous les Européens encore présents dans le pays, ainsi que tous les Japonais qui s’étaient convertis au christianisme, soient purement et simplement mis à mort. Des décisions du même ordre furent prises par la Thaïlande en 1674, ainsi que par la Chine, le Vietnam et la Corée. Au cours de la même période, plusieurs tentatives d’invasions occidentales furent stoppées net par des armées indigènes. Ainsi, en 1622, les Iraniens réussirent-ils à chasser les Portugais du golfe Persique. En 1698, les Omanais parvinrent à reprendre Zanzibar à ces mêmes Portugais. De leur côté, les sultans alaouites du Maroc remirent successivement la main sur Tanger (1684) et Larache (1689), tandis que les Ouzbeks repoussaient une tentative d’invasion russe en 1718. En 1739 enfin, dans un remarquable sursaut d’orgueil et après plusieurs lourdes défaites, les Ottomans parvinrent pour leur part à reprendre la grande cité de Belgrade aux Autrichiens. Le 17ème siècle s’acheva ainsi sur l’échec de la première tentative européenne de conquête du monde et l’action de Fasilädäs s’inscrit pleinement au sein de cette trame. Il restera sans aucun doute dans l’histoire comme celui qui a sauvé son empire d’une première tentative de colonisation européenne.

A long terme cependant, cette politique de claustration ne s’avéra pas un choix judicieux. Car en se fermant ainsi aux Européens, l’Éthiopie, le Japon ou la Chine, avaient certes pu protéger leur culture et leur souveraineté, mais ils n’avaient fait que reculer une échéance devenue inéluctable. Au milieu du 19ème siècle, grâce au surcroît de puissance que lui avait apporté la révolution industrielle, l’Europe vint à nouveau frapper à la porte du monde, et le fit cette fois-ci avec des arguments d’un autre poids. En à peine quelques décennies, la plupart des États non-occidentaux furent balayés.

Certains cependant réussirent à résister à cette deuxième vague, dont le Japon de Meiji mais aussi l’Éthiopie de Ménélik II. Pour mettre toutes les chances de leur côté, ces deux souverains avaient compris qu’il ne fallait pas parier sur la claustration mais bien sur la modernisation. Et pour y parvenir, ils n’hésitèrent pas à faire appel à des spécialistes étrangers et à s’attaquer à certains aspects de leur culture traditionnelle dans le but de pouvoir sauver l’essentiel. En 1896, la spectaculaire victoire que remporta son armée à la bataille d’Adwa face à l’armée d’invasion italienne vint démontrer que Ménélik avait eu raison. Mais alors, Fasilädäs, s’était-il donc trompé ? Non, sans aucun doute, car il est parfaitement évident si l’Europe avait pu imposer sa domination sur le monde deux siècles plus tôt qu’elle ne l’a finalement fait, alors l’histoire des hommes aurait été totalement différente et bien des cultures humaines se seraient évanouies sans laisser de traces.

Notes :

1 Comme les Arabes, les Éthiopiens appelaient les Européens les Frandjs (« Francs »). Les premiers contacts entre l’Europe médiévale et l’Éthiopie semblent remonter à l’ambassade que l’empereur Wedem Arad envoya en Avignon en 1309. Ce séjour fit naître la fameuse légende du « royaume du prêtre Jean », dont on retrouve une première trace écrite dans l’ouvrage du dominicain Jourdain Cathala de Séverac, Les Merveilles d’Asie (1330). Étant donné l’éloignement et les difficultés de communication, il fallut ensuite attendre l’année 1402 pour qu’une seconde délégation éthiopienne ne parvienne à nouveau à se rendre en Europe, à Venise cette fois. En 1441, une troisième mission éthiopienne participa au concile de Florence et, dix ans plus tard, le pape Nicolas V en reçut une quatrième. A partir de là les contacts devinrent plus fréquents et plusieurs Européens réussirent pour la première fois à gagner l’Éthiopie, dont le Portugais Pero de Covilha en 1490.

2 Les églises éthiopiennes renferment toutes des tabot, de petites arches contenant des reproductions des tables de la loi qui sont promenées à l’occasion des grandes fêtes liturgiques.

3 La pratique du « double sabbat » (sanbat), ou repos consécutif du samedi et du dimanche, avait été défendue par un moine éthiopien du 14ème siècle, Ewostatewos (Eustathios, 1272-1352). Elle fut rendue licite par l’empereur Zera Yakob, à l’issu du concile de Debre Mitmak en 1450. L’église d’Éthiopie conservait déjà un grand nombre d’usages empruntés au judaïsme comme la pratique de la circoncision des garçons au huitième jour, l’égorgement rituel du bétail et l’abstinence de viandes impures (porc, oies, lapin, lièvres, canards, etc.), l’interdiction des statues, l’interdiction pour les femmes d’entrer dans les lieux de culte pendant leurs menstrues, etc.

4 Retiré dans son palais de Dankaz, Susenyos y mourut le 17 septembre 1632. Il fut enterré dans l’église de Ganata Iyasus à Azazo et ses funérailles furent alors présidées par son fils, preuve que les deux hommes n’avaient pas totalement rompu malgré leurs divergences.

5 Le bâtiment, qui avait subi les déprédations des armées du Gragne, n’avait jamais été correctement restauré depuis. Les travaux ordonnés par Fasilädäs durèrent jusqu’en 1655. L’empereur ne put assister à la dédicace mais envoya sur place sa fille Yodith afin de le représenter. De nos jours, les lieux sont encore tels qu’ils étaient à l’époque.

6 Les détails de cet épisode majeur de l’histoire éthiopienne sont exposés dans l’œuvre d’un contemporain, le moine Rufin d’Aquilée (345-411).

7 Les deux principales langues parlées sur les hauts plateaux éthiopiens sont le tigraniya (au nord) et l’amharignya (au sud). Toutes les deux appartiennent au rameau méridional des langues sémitiques et sont donc relativement proches de l’arabe, de l’araméen et de l’hébreu. On a longtemps pensé qu’elles dérivaient toutes les deux du guèze. Il semble pourtant que seul le tigraniya soit bien issu du guèze tandis que l’amharignya a évolué conjointement à partir d’une autre langue parente du guèze.

8 N’en déplaise à leurs partisans, on pense plutôt que les Salomonides constituaient en réalité une lignée autochtone. Ayant renversé par la force la précédente dynastie, ils éprouvèrent le besoin de légitimer leur coup de force en se trouvant des ancêtres prestigieux et reprirent donc la légende des origines bibliques qui semble d’ailleurs avoir été forgée à l’origine par et pour les Zagwé.

9 L’icône la plus sacrée de la chrétienté éthiopienne, le Kouer’ata Ra’asu, censée avoir été peinte par saint Luc, fut justement perdue au cours d’une bataille menée à la frontière soudanaise en 1745.

10 Gondar restera la capitale de l’Éthiopie jusqu’en 1855.

11 Extrait de la Relation abrégée du voyage que Monsieur Charles Poncet, médecin français, fit en Éthiopie en 1698, 1699 et 1700, publié dans les Lettres édifiantes et curieuses écrites des missions extérieures par quelques missionnaires de la Compagnie de Jésus, IVeme recueil, IIème partie, pp. 251-443.

12 Privilège royal, le souverain et les princes buvaient dans des cornes de bœufs.

13 Sa première épouse, Ihata Krestos, était la fille du noble Akorewos de Walaka. Zehila et Meliha, sa seconde et sa troisième épouse étaient sœurs et il s’agissait sans doute de métisses européennes. Sa quatrième épouse enfin, Sabla Wangal (m. 1690), fut son épouse principale. Fille du prince Gabre Maskal de Madabay, elle régna sous le titre de « A’alaf Mogassa ». Après la mort de Fasilädäs et comme le voulait l’étonnante coutume royale, elle se remaria avec son beau-fils, Yohannes.

14 Parmi les personnes ainsi expulsées figuraient plusieurs Éthiopiens convertis. En 1649, le savant allemand Hiob Ludolf (1624-1704) rencontra à Rome l’un d’entre eux, le moine Gregorius. Les deux hommes sympathisèrent et Gregorius apprit à Ludolf les secrets de la langue amharique dont l’Allemand devint ainsi le premier spécialiste européen.

15 Seuls les Européens et quelques Éthiopiens avaient été expulsés mais pas les Éthiopiens descendants de colons portugais. En 1668-1669, le successeur de Fasilädäs ordonna cependant à ces derniers de communier selon le rite orthodoxe. Ceux qui refusèrent furent arrêtés et abandonnés en pleine savane à la frontière soudanaise.

16 Susenyos avait mis fin à l’autonomie politique dont avaient longtemps bénéficié les Beta Israël en conquérant leurs places fortes et en annexant purement et simplement leurs territoires en 1627.

17 C’est sous le règne de Fasilädäs et de ses successeurs immédiats que se répandit la tradition des églises rondes, qui sont devenues si typiques du paysage religieux éthiopien. Ces églises rondes sont constituées de deux déambulatoires concentriques. Dans le premier (kenié-mahlet), le plus extérieur, se tiennent les chantres (dabtara). Dans le second (keddest) évoluent les communiants. Au centre du monument se trouve l’espace sacré (makdas), qui renferme l’armoire et le tabernacle (tabot) et se trouve surmonté d’un baldaquin. N’y accèdent que les membres du clergé. Ces églises rondes remplacèrent ainsi peu à peu les édifices cruciformes dont on peut trouver des exemples à Lalibela.

18 La British Library de Londres abrite certains des plus célèbres, comme l’Oriental 641 (« Miracles de Marie ») et l’Oriental 510, qui contient les quatre évangiles. Ces manuscrits, qui appartenaient au trésor impérial, ont été emportés par les Britanniques après qu’ils se sont emparés de la forteresse de Magdala en 1868. S’ils ont fini par restituer certains des biens volés à cette occasion, les Britanniques détiennent toujours plusieurs trésors du patrimoine éthiopien. Les Éthiopiens n’eurent pas non plus besoin des Européens pour produire de grands penseurs. C’est en effet sous le règne de Fasilädäs qu’œuvra le moine Zera Yakob (1599-1667), auteur d’un fameux traité philosophique rédigé en guèze, le Hatata (« L’Enquête »).

19 Comme les abuna d’origine égyptienne étaient souvent peu au fait des réalités éthiopiennes, c’était la plupart du temps leur assistant, le grand vicaire (edug), qui dirigeait en réalité la vie du clergé paroissial (gatar).

20 Pour faire simple, disons que les deux écoles défendaient toutes l’union consubstantielle du divin et de l’humain dans la personne du Christ. Mais tandis que les Unionistes défendaient son caractère éternel, les Onctionnistes mettaient en avant le rôle joué par l’onction du Saint-Esprit lors du baptême du Jourdain. Ils parlaient ainsi des deux ou même des trois naissances du Christ. La querelle, insoluble par définition, se poursuivit jusqu’au 19ème siècle.

21 Chaque province ecclésiastique disposait d’un responsable des affaires monastiques, le lika-hakenat. Les chantres (dabtara) rattachés aux églises locales ne dépendaient pas de l’abuna mais de l’etchégué. Pour l’assister dans ses tâches, ce dernier pouvait compter sur plusieurs assistants, dont un grand vicaire (savati-guiéta). Les sempiternelles querelles qui agitaient le monde monastique entraînaient une grande instabilité et l’etchégué devait être très souvent démis par l’empereur pour ramener un peu de calme.

22 Le calendrier éthiopien, basé sur le calendrier julien, comptait trois cent soixante journées de douze heures chacune. Sur ce total, il incluait cent trente à cent soixante jours de jeûne complets par an répartis sur quatre périodes principales. Il comptait également un certain nombre de jours maigres pendant lesquels les viandes, mais aussi le beurre, le lait et les œufs étaient interdits. Le christianisme éthiopien était si rigoureux que, paradoxalement, certains de ses rites fondamentaux étaient peu pratiqués par les fidèles. En effet, si tous les chrétiens portaient une croix à leur cou et manifestaient un grand respect devant les choses saintes, bien peu communiaient et très peu se mariaient religieusement, afin d’éviter d’avoir à respecter les nombreux interdits qui accompagnaient ces sacrements.

23 Pour faciliter cette bonne entente, les ambassadeurs éthiopiens faisaient souvent remarquer à leurs hôtes que plusieurs dires prophétiques (hadith) concernaient la nécessité pour les musulmans de conserver de bonnes relations avec le « pays des Habasha ». Le Prophète de l’Islam n’aurait-il pas dit : « laissez en paix les Ethiopiens, tant qu’ils vous laissent en paix » (utruku’ al-habasha, mâ tarakûkum). Cette tolérance, exceptionnelle en milieu islamique, provenait du fait qu’un roi d’Aksum (le nadjashi), avait jadis sauvé la vie des premiers musulmans en leur permettant de se réfugier auprès de lui pour échapper aux persécutions mekkoises.

24 En 1508, à la mort sans héritier du négus Eskander, on était ainsi allé chercher son neveu, Lebna Denguel, qui avait été jusque-là enfermé dans une forteresse.

25 Considérant que son père avait été trop favorable aux musulmans, Yohannes ordonnera que ces derniers soient consignés dans des quartiers spéciaux, notamment à Gondar (Islam-Biet). Il intimera aussi l’ordre aux descendants de Portugais et d’Éthiopiens de rejoindre l’église orthodoxe ou de quitter le pays sous peine de mort.

26 Les moines de Daga Estifanos prétendent cependant que l’un des corps momifiés exposés dans leur monastère est celui de l’empereur Fasilädäs. Si cela est vrai, on ne sait pas à quelle date il y a été transféré. Esitafanos expose également les corps de Yekouna Amlak, Zera Yakob, Dawit Ier et Za Denguel.

Sources :

. Akyeampong, Emmanuel & Gates, Henry Louis Jr. : Dictionnary of African Biography, vol. 6, Oxford University Press, 2012.

. Beguinot, Francesco (traducteur): La Cronaca abbreviata d’Abissinia, Rome, 1901.

. Bruce, James : Voyage en Nubie et en Abyssinie, tome 4, Paris, 1791.

. Doresse, Jean : La vie quotidienne des Éthiopiens chrétiens aux 17ème et 18ème siècles, Hachette, 1972.

. Pierard, Alain : Un martyr du XVIIe siècle, le révérend père Agathange de Vendôme, Bulletin de la société archéologique et littéraire du Vendômois, Devaure-Henrion, 1996.

. Perruchon, Jules : , in Revue Sémitique, 1893-1901.

. Trimingham, Spencer : Islam in Ethiopia, Routledge, 1952.

. Wion, Anaïs : « Why did king Fasilädäs kill his brother ? Sharing power in the Royal family in Mid-Seventeenth Century Ethiopia », in Journal of Early Modern History, 8, 2004. pp. 259-293.

Crédit photographique :

. Image de présentation : By A. Davey from Where I Live Now: Pacific Northwest (Astride The Lion Uploaded by Elitre) [CC BY 2.0 (http://creativecommons.org/licenses/by/2.0)%5D, via Wikimedia Commons.

. Image 1 : https://upload.wikimedia.org/wikipedia/am/3/3e/FasilGhbi.jpg

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