Théodebert Ier (VI) : la transition gallo-franque

. Les statuts fonciers

Dans cette société presque exclusivement rurale, l’une des questions les plus importantes était bien évidemment celle de la propriété foncière. Il existait alors trois grandes catégories de statuts : alleutier, colonial et servile.

Ceux qui détenaient des alleux (allodis) constituaient la partie supérieure du système. Propriétaires de plein droit, ils n’avaient d’autres maîtres que le roi lui-même. Les plus riches étaient à la tête des anciens domaines gallo-romains, les villae, également appelés également locus, fundus, curtis, ou tout simplement ager. Ces grands domaines, qui pouvaient parfois s’étendre sur près de cinq mille hectares, appartenaient à des aristocrates (potens, dominus) qui pouvaient être d’origine franque ou gallo-romaine. Étant donné leur taille imposante, ces domaines fonciers étaient généralement partagés en différentes unités de culture ou manses (mansus). L’un d’eux, en principe le plus vaste et plus fertile, était appelé le « manse du maître » (mansus indominicatus). Il était travaillé le plus souvent par des esclaves (servi). On y pratiquait un type d’agriculture extensive dont la production, céréalière ou viticole, était principalement destinée à alimenter les villes voisines ou bien à être exportée. Mais les cités ayant vu leur taille se réduire et les réseaux commerciaux ayant beaucoup souffert des récentes crises politiques, les débouchés de ces grands domaines s’étaient par conséquent fortement raréfiés. Au cours du 5ème siècle, l’exploitation de type servile devint donc beaucoup moins rentable puisque les maîtres devaient par ailleurs continuer de nourrir, loger et vêtir leurs esclaves, tout en voyant leurs profits s’éroder.

Ils eurent ainsi de plus en plus eu tendance à « chaser » leurs esclaves en leur offrant un statut comparable à celui des colons (fr. laeten, lat. laeti, fiscalinus, colonus). Ces derniers étaient des hommes libres qui exploitaient l’une des « tenures » (colonicae) du domaine en échange d’une compensation financière, c’est-à-dire contre le versement d’une partie de leur récolte, ou encore contre l’accomplissement à titre gratuit de divers travaux (corvées). Si le tenancier avait été à l’origine de condition servile, on parlait alors de mansus servilus. S’il était de condition libre, on utilisait le terme de mansus ingenuilis. Dans tous les cas, les colons ne pouvaient toutefois pas quitter leur terres et c’est leur maître qui était chargé de collecter les impôts qu’ils devaient à l’Etat. Ils étaient également exemptés de service militaire. Contrairement à celle des esclaves des grands domaines, la production de ces colons était essentiellement destinée à l’auto-subsistance ou aux besoins du marché local.

Si l’on connaît un peu l’économie des grands domaines, on est par contre très mal renseigné sur la catégorie des petits alleutiers, qui dut pourtant être l’une des plus importantes en terme numérique. Il semble cependant qu’à l’occasion des troubles des 4ème et 5ème, un grand nombre de ces petits ou moyens propriétaires, après avoir tout perdu ou bien s’être lourdement endettés, aient eu tendance à se placer sous la protection des plus riches, ce qui finit par les rapprocher des colons proprement dits.

Comme la plupart des sociétés traditionnelles, la société mérovingienne était assez fortement hiérarchisée.

La première et la plus importante des distinctions était bien évidemment celle qui séparait les libres des esclaves. Ces derniers, qui n’avaient pas de personnalité juridique au sens strict, étaient donc considérés au même titre que de simples « biens meubles », que l’on pouvait acheter ou vendre. Le concile de Lyon (524) ayant interdit de réduire en esclavage un homme libre, la plupart de ces esclaves étaient donc des païens. La plupart d’entre eux venaient d’Angleterre et surtout des pays slaves, si bien que le terme de sclavus finira d’ailleurs par remplacer peu à peu l’ancien terme latin de servi.

Au sein de la population libre, on faisait ensuite une nette distinction entre les sujets les riches, appelés honestiores ou potentes, et les autres. Appartenaient notamment à cette première catégorie les aristocrates d’origine sénatoriale (optimates), les membres du haut clergé, les ministériaux ainsi que les leudes proches de la cour royale. En dessous d’eux se plaçaient les marchands, les moyens propriétaires, les artisans ainsi que les membres du bas clergé. Encore au dessous prenaient place les pauvres (humiliores), c’est-à-dire essentiellement les petits paysans (paganii). Contrairement aux honestiores, les humiliores pouvaient être soumis à des peines infamantes. Depuis le règne de Constantin, la règle de base était l’hérédité des conditions et, sauf situation exceptionnelle, on reprenait donc à son compte le statut qui avait été celui de ses parents. Les troubles politiques des 5ème et 6ème siècles permirent cependant à quelques personnalités hardies de faire de surprenantes ascensions dans l’échelle sociale. On raconte ainsi que le chef franc Kunda (Condanus), qui occupa des postes de grande importance sous l’administration de Théodebert, était issu d’une famille de condition très modeste1.

Les femmes franques demeuraient quant à elles sous la tutelle juridique de leur mari. Ordinairement, on attendait d’elles qu’elles se consacrent uniquement à l’intendance de la maison, à l’éducation des filles et des jeunes garçons, et qu’elles passent leur temps libre à se livrer à des travaux d’aiguille. L’Église, qui privilégiait alors toujours la virginité en tant qu’idéal de vie, n’avait pas encore défini une réelle doctrine du mariage. Celui-ci n’était pas considéré comme un sacrement et demeurait donc un acte soumis au seul droit privé. La pratique des concubines officielles et les répudiations étaient la norme dans la plupart des familles aristocratiques franques. L’époque était violente et le rapt des femmes demeurait une coutume largement pratiquée, notamment dans les milieux aristocratiques2.

. La paysannerie

Les paysans (pagani) formaient probablement 90 à 95% de la population. Leurs conditions de vie étaient très difficiles. L’étude des sépultures de l’époque a ainsi permis de révéler de très fréquents cas d’arthrose, des problèmes dentaires, d’ostéites mandibulaires, de fractures, de luxations, etc. L’espérance de vie était assez peu élevée et on estime que près de 40 à 50% des personnes décédaient avant d’atteindre l’âge de vingt ans.

Ces paysans vivaient regroupés dans des villages (vicini) aux contours assez lâches et dont la physionomie était donc bien loin de celles des villages médiévaux ramassés sur eux mêmes ou bien serrés au pied d’une forteresse. Ces hameaux comportaient tout au plus quelques dizaines de maisons, chacune entourée d’un enclos, dotée d’une basse-cour et pourvue d’un grenier, généralement monté sur pilotis. Si très peu de ces établissements avaient une église, tous par contre possédaient un cimetière. Les intérieurs des habitats ruraux étaient très spartiates. Les sols étaient en terre battue et recouverts de paille séchée. Dans ces véritables maisons-étables, les animaux vivaient pour ainsi dire au contact direct des hommes. Il n’y avait qu’une ou deux pièces sans fenêtres. Il n’y avait pas non plus de cheminée et la fumée du foyer central s’échappait simplement par une fine ouverture faite à travers le toit de chaume. L’odeur mêlée dégagée par les bêtes, les hommes et la cuisine rendait l’atmosphère étouffante, surtout en hiver, si bien que la plupart des activités avaient lieu à l’extérieur. Beaucoup de familles possédaient des métiers à tisser rudimentaires, à l’aide desquels elles confectionnaient leurs propres vêtements en lin et en laine : braies (bracca), tunique (cotta), cape (capa), etc.

Autour du village s’étendait l’espace agricole (ager). Les surfaces cultivées étaient de petite taille et généralement encloses par des talus ou des haies. L’assolement se faisait de façon plus ou moins aléatoire, chaque récolte étant suivie de deux ou trois années de jachère. Les rendements étaient maigres car les paysans demeuraient très mal équipés. Si certains utilisaient une araire à soc de bois tirée par un bœuf, beaucoup labouraient encore à la main, à l’aide d’une simple bêche. Les paysans mérovingiens cultivaient principalement des céréales : froment, épeautre, seigle, avoine et orge. Les moissons de printemps et d’été se faisaient à la faucille ou bien avec une serpe. Faute de moulins (molendinum) à eau (encore rares), ou de moulins à vent (inexistants), c’étaient encore les ânes (ou les femmes) qui aidaient à moudre les grains. La farine ainsi obtenue était consommée sous la forme de pain de méteil, de galettes ou de bouillies. En cette matière comme dans bien d’autres, l’unité de mesure était toujours le modius (muid) romain. Pour confectionner la bouillie, plat ordinaire du pauvre, on faisait cuire de l’eau, des légumes et du lard dans une marmite (olla) de bronze ou de terre cuite pendue à une crémaillère.

Il existait aussi des potagers, où l’on cultivait des légumes rustiques : choux, poireaux, raves, pois-chiches, fèves, navets, vesces, bettes, salades, cardons, citrouilles, orties, panais/carottes, ainsi que des plantes aromatiques : oignon, échalote, persil, coriandre, ail, menthe, sauge. Dans les vergers, divers arbres et arbustes étaient élevés pour leurs fruits et leurs graines : pommes, châtaignes, cerises, poires, noix, coings, nèfles, pêches, noisettes, etc. La vigne servait quant à elle à la fabrication du vin et du vinaigre de vin. Les fibres du chanvre et du lin étaient utilisées pour le tissage. Dans les enclos situés près des fermes on élevait principalement des porcs. Le plus gras du troupeau était abattu au début de l’automne. On ramassait le miel dans des ruches artificielles ou sauvages. Enfin, on pêchait dans les étangs et on élevait des poissons dans des viviers naturels ou artificiels.

A côté des champs s’étendaient de vastes espaces ouverts (saltus), faits de landes et de prairies (prata). Ces terrains communaux étaient considérés comme les propriétés indivises des communautés locales, qui y faisaient paître ses bœufs, ses moutons et ses chèvres. Ces animaux donnaient du lait dont on faisait le beurre et les fromages, une laine que l’on tissait, et des peaux dont on obtenait du cuir après tannage. Les espèces domestiques d’alors avaient assez peu de choses en commun avec celles d’aujourd’hui. C’étaient des animaux de petite taille, peu prolifiques mais très rustiques et qui nécessitaient donc assez peu de soins.

Dernier espace typique des milieux ruraux, la forêt (sylva). C’est là que les paysans allaient nourrir leurs cochons, mais aussi ramasser des champignons, des baies, des herbes médicinales, des racines, ou bien chasser le petit gibier (cailles, lapins, lièvres, etc.)3.

. L’économie marchande

Dans les marchés de la Gaule du roi Théodebert, il n’était pas rare de croiser des commerçants (negociatores) que l’on qualifiait de « Syriens » (syri). Ce terme générique servait en réalité à désigner des Grecs, des Chrétiens orientaux ou encore des Juifs (judaei). Venus de l’Orient lointain, ils s’étaient installés à demeure en terre franque et notamment à Marseille, où ils formaient une diaspora très bien implantée. Plutôt que de payer des taxes à chaque point de passage, ces marchands se regroupaient généralement au sein de corporations qui payaient une redevance annuelle au souverain afin de pouvoir bénéficier ensuite d’une exemption fiscale. Grâce à eux, des produits venus du bassin méditerranéen (miel de l’Hymette, fromages d’Etrurie, vins du Latium ou de Gaza, papyri d’Egypte, olives d’Afrique) ou de plus loin encore, comme le clou de girofle, le gingembre, la cannelle ou les dattes, faisaient parfois leur apparition à la table des aristocrates francs. Dans les tombes des princes et des princesses mérovingiens de l’époque, on a d’ailleurs retrouvé de nombreux bijoux sertis de grenats venus d’Inde, preuve que des échanges commerciaux continuèrent à relier la Gaule à l’Orient le plus lointain au moins jusqu’à la fin du 6ème siècle. Cette influence orientale se manifestait aussi dans l’utilisation ponctuelle de chameaux pour le travail de bât.

Les régions septentrionales du royaume franc étaient elles aussi le théâtre d’un trafic commercial très actif. Les commerçants francs et gallo-romains en faisaient venir du sel, de la laine, de l’ambre, de l’étain et des poissons salés. Ils y exportaient en retour du bois, du blé, du vin et des objets manufacturés, y compris des armes. Ils acheminaient toutes ces cargaisons en descendant les cours de l’Escaut, de la Meuse et du Rhin, jusqu’à de grands ports fluviaux (emporium), comme Dorestad ou Quentovic, qui allaient connaître un spectaculaire développement au 7ème siècle, au point de dépasser en importance les ports méditerranéens.

. L’hypothèse d’Henri Pirenne

En 1937, dans un ouvrage posthume intitulé Mahomet et Charlemagne, l’historien belge Henri Pirenne (1862-1935), reprenant ce qu’il avait déjà écrit dans un article daté de 1922, émettait l’hypothèse que l’avènement de l’empire musulman, à partir des années 650, avait brutalement stoppé les nombreux liens qui unissaient encore le domaine des Francs au monde méditerranéen, en particulier les routes d’approvisionnement en or. Selon lui, ayant désormais perdu leurs débouchés méridionaux, les commerçants francs auraient alors eu tendance à reporter leurs activités vers la Manche et la mer du Nord, mais avec des volumes d’échange moindres.

Les rois mérovingiens, qui tiraient une bonne partie de leurs revenus des péages, et qui avaient l’habitude de payer leurs fonctionnaires en monnaie d’or, auraient alors commencé à puiser dans leurs propres ressources foncières (fiscus) afin de pouvoir rémunérer leurs fidèles. Ils se seraient ainsi peu à peu affaiblis, d’autant plus qu’ils multipliaient les dons aux églises et qu’ils avaient mis un terme aux expéditions guerrières capables de leur rapporter du butin. Cet appauvrissement chronique, aggravé par une succession de minorités royales, aurait permis la montée en puissance d’une aristocratie terrienne dont les Pippinides devaient réussir à prendre la tête.

Tout en validant certaines de ces conclusions, comme l’évidence d’un basculement progressif du centre de gravité de l’économie franque vers les régions septentrionales, les historiens postérieurs ont malgré tout modéré certaines des propositions d’Henri Pirenne. En particulier, ils n’imputent plus uniquement ces processus à l’avènement de l’Islam, car ils estiment que d’autres facteurs, comme la détérioration des conditions climatiques et les séquelles de la « peste justinienne »4 ou bien encore de la longue guerre irano-grecque (302-630), ont eu sans doute autant, si ce n’est encore plus d’effets que la création du califat.

Toujours est-il que le règne de Théodebert représenta bel et bien une époque charnière de l’histoire européenne. En s’emparant de la Provence en 536, le souverain avait certes pu unir pour la première fois le royaume franc à l’espace méditerranéen. Mais en soutenant comme il l’avait fait le processus de latinisation et de christianisation des régions rhénanes, il prépara aussi la translation de la culture antique vers de nouvelles zones où elle allait pouvoir se conserver avant de renaître sous Charlemagne.

Aussi est-il légitime d’affirmer qu’au milieu des cantiques et des volutes d’encens, ceux qui mirent en terre son corps par une journée printanière de l’an de grâce 548, ne firent pas seulement qu’enterrer un grand souverain et le digne héritier de Clovis, ils inhumèrent aussi celui qui peut-être le dernier prince de l’Antiquité et le premier roi du Moyen Âge.

Notes :

1 Dans l’un de ses poèmes (XVI), Venance Fortunat a résumé la carrière de Kunda : d’abord tribun du fisc sous Thierry/Théodoric, il devint comte puis majordome sous Théodebert. A la mort du roi, il fut nommé régent d’Austrasie et aida Chlotaire à prendre le contrôle du royaume en 555. Ce dernier le remercia en le prolongeant dans ses fonctions. Mis à la retraite sous Sigebert, il continua cependant de partager la table du roi, dont il demeura un conseiller écouté. Il avait perdu deux de ses fils lors de combats contre les Saxons.

2 Théodebert eut un bon exemple en la matière en la personne de son oncle, Chlotaire Ier, qui devait se rendre célèbre pour la dureté dont il fit preuve à l’égard de la gent féminine

3 C’est probablement vers l’an 500, au terme du catastrophique 5ème siècle, que la forêt gallo-romaine atteignit son extension maximale. Le 6ème siècle fut une période de relative reprise économique et démographique et l’on note ici où là quelques timides tentatives de défrichements, du moins en Gaule du Nord. Il faudra cependant attendre le 9ème siècle pour observer le même phénomène en Gaule méridionale.

4 Le règne du fils de Théodebert fut en effet assombri par l’arrivée en Gaule franque de la peste dite de « Justinien ». Cette pandémie, après avoir frappé l’Orient en 541, se répandit ensuite dans tout le monde méditerranéen avant de toucher la Provence puis le couloir rhodanien dès les années 548-549. Elle continua de sévir par intermittence jusque dans les années 790. En raison de la faiblesse des sources disponibles, il n’est pas possible de chiffrer l’excès de mortalité qu’elle provoqua. On ne peut pas exclure que celle-ci ait été aussi élevée que lors de la tristement fameuse « peste noire » qui devait toucher l’Europe neuf siècles plus tard.

Bibliographie :

. Beisel, Fritz : Theudebertus magnus rex Francorum. Persönlichkeit und Zeit. Schulz-Kirchner, Idstein 1993.

. Dumézil, Bruno : Servir l’Etat barbare dans la Gaule franque, IVe-IXe siècle, Tallandier, 2013.

. Heuclin, Jean : Hommes de Dieu et fonctionnaires du roi en Gaule du Nord du Ve au IXe siècle (348-817), Presses Universitaires du Septentrion, 1998.

. Heuclin, Jean : Les Mérovingiens, Ellipses, 2014.

. Riché, Pierre (sous la direction de) : Dictionnaire des Francs, Tome 1, Les Mérovingiens, Bartillat, 2013.

. Crédit photographique : maison rurale d’époque franque reconstituée à Bajuwarenhof-Kirchheim, près de Munich (By LepoRello (Own work) [CC BY-SA 3.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0)%5D, via Wikimedia Commons)

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