Théodebert Ier (V) : l’Etat mérovingien

. La cour royale  

En ce milieu du 6ème siècle, l’administration royale était encore assez sommaire et la cour royale (curia regis ou palatium) regroupait sans doute à peine plus d’une centaine de personnes, du moins de façon permanente. L’étiquette était réduite à peu de choses et le roi se comportait généralement avec les siens comme l’aurait fait un simple maître de maison (lat. dominus), à ceci près toutefois que son pouvoir et sa richesse étaient sans commune mesure avec ceux d’un simple propriétaire foncier.

Le souverain et la famille royale formaient l’élément central de la cour. Ils étaient entourés par le vaste groupe de ceux qu’on appelait les « nourris » (lat. nutriti). Il s’agissait de jeunes gens de bonne famille, âgés en général de sept à dix-huit ans, qui avaient été envoyés à la cour royale par des leudes (et parfois aussi par des princes étrangers) afin de parfaire leur éducation et leur formation militaire. Plus prosaïquement, le roi se servait aussi d’eux comme otages afin de mieux surveiller le comportement d’une aristocratie dont la fidélité n’était pas forcément la principale des qualités. Le souverain, qu’ils considéraient officiellement comme leur « père nourricier » (nutritor), devait leur fournir des précepteurs afin qu’ils apprennent à se battre mais aussi à lire, écrire et compter. En échange, ces jeunes hommes le servaient en tant que pages à sa table et dans ses appartements. Au terme de leur séjour, le roi devait leur attribuer une épouse d’un bon rang, mais aussi leur donner des terres et éventuellement leur trouver un poste dans son administration. C’est en effet au sein du groupe des « nourris » que le souverain recrutait l’essentiel de son personnel comtal ou ecclésiastique.

Les plus brillants d’entre eux pouvaient espérer intégrer sa garde personnelle (fr. trust, lat. comitatus). Appelés antrustion, les soldats appartenant à ce corps d’élite étaient choisis au sein de la meilleure aristocratie franque et devaient accompagner leur chef en toute occasion, prêts en permanence à défendre sa vie au péril de la leur, en particulier dans la bataille. Tous les membres de la trust avaient d’ailleurs prêté un serment de fidélité absolue au roi lors de son avènement. Ils avaient reçu en échange un anneau d’or qui symbolisait la force de leur engagement et que certains faisaient monter en bijou sur leur épée. Lors des opérations militaires, les antrustion participaient au conseil de guerre et allaient à cheval aux côtés du roi. Selon la loi salique, le meurtre d’un antrustion valait au coupable une somme trois fois plus élevée que celui d’un simple homme libre.

. Le personnel administratif

Ceux qui n’avaient pas les qualités guerrières requises, mais dont les compétences étaient néanmoins solides, pouvaient se voir nommés en tant que « ministériaux » (ministeriales) du roi. Ils vivraient à la cour de façon quasi permanente, soit dans le palais lui-même, soit dans des maisons attenantes.

Parmi ces « ministres » figurait en premier lieu le secrétaire personnel du roi (secretarius regi), également dénommé référendaire (referendarius, qui portera plus tard le titre de chancelier, cancelarius). Son rôle consistait à superviser la rédaction des lettres envoyées par le souverain ainsi que la confection des diplômes royaux, généralement écrits sur du papyrus et plus rarement sur parchemin1. Ce fonctionnaire, toujours un laïc2, détenait également la garde des sceaux royaux (gerulus annuli regii), qui servaient à identifier tous les actes officiels. Sous sa direction évoluaient de nombreux scribes (scribus, notarius, cancelarius), répartis en différents bureaux (scrinia) chargés pour chacun d’un travail spécifique : relations avec les comtes, les évêques, les administrateurs des domaines royaux, les souverains étrangers, etc. Une copie de leurs actes était déposée dans une pièce appelée secretarium, qui faisait office de salle d’archives mais dont il fallait déplacer le contenu à chaque départ de la cour, ce qui ne facilitait guère la bonne conservation des documents.

Le chambrier, également appelé trésorier ou encore sacellaire (camerarius, cubicularius, sacellarius), s’occupait quant à lui des finances et de la garde du trésor royal, qui se trouvait placé bien à l’abri dans une pièce spéciale, qui jouxtait en principe la chambre royale. Grâce aux revenus des impôts et au butin des guerres, il obtenait des lingots de métaux précieux que des artisans spécialisés, les monetarii, faisaient ensuite fondre et frapper dans des ateliers afin de fournir au roi suffisamment de numéraire pour qu’il puisse payer ses ministres, ses soldats, ses fournisseurs et ses débiteurs. Le roi était en effet un homme riche et Théodebert par exemple n’hésitera pas à accorder un crédit de 7 000 sous d’or à des marchands de Verdun qu’on lui avait dit être en difficulté. Lorsque le numéraire venait à manquer, le roi se contentait de cadeaux en nature.

Dévoué à des tâches plus prosaïques, le bouteiller (buticularius) était quant à lui chargé d’approvisionner la cour en eau et en boissons diverses que ses adjoints, les échansons (skankjo, pincernae, cellerarius), servaient lors des banquets. A côté d’eux travaillait le sénéchal (fr. siniskalk, lat. senescalum), le fonctionnaire qui veillait à l’entretien matériel de toute la cour royale. Ce dernier avait sous ses ordres une foule de serviteurs qui détenaient des rangs plus ou moins élevés dans la hiérarchie : garde-vaisselle (fr. skap-ward, lat. scapoardus), gardes-logis (mansionarium) ou encore « douzains » (decani), sortes de contremaîtres qui avaient eux-mêmes autorité sur les domestiques de rang inférieur, les juniores. Le sénéchal dirigeait aussi toutes sortes d’artisans : forgerons, cordonniers, potiers, joailliers, etc., qui vivaient également près du roi. Il était enfin responsable de la discipline générale des serviteurs et du versement de leur salaire. Les veneurs (venatores) s’occupaient quant à eux de l’organisation des chasses royales et de l’approvisionnement de la table en gibiers de toutes sortes.

D’autres fonctionnaires avaient des attributions plus spécifiquement militaires, comme le « comte de l’étable » (comes stabuli, d’où provient le terme de connétable), qui gérait les écuries et les haras royaux avec l’aide de ses palefreniers (poledrarii). En temps de guerre, il détenait généralement le commandement de la cavalerie, qu’il assumait avec l’aide de ses auxiliaires, les maréchaux (mariskalki). Il faut ainsi imaginer le palais royal comme une véritable ruche où chacun s’activait pour assurer le bon séjour du roi. Au sommet de cette curia regis figurait le comte du palais (comes palati), qui veillait sur la sécurité de la cour et présidait également le tribunal royal en l’absence du roi.

Suivant une tendance déjà présente dans l’Empire romain depuis le règne de Dioclétien (m. 311), mais qui fut grandement accentuée par la conquête franque, la caractéristique principale de l’Etat franc tenait à son caractère fortement patrimonial. Cela explique  qu’à la cour franque, les fonctions régaliennes aient été exercées directement par les domestiques du roi et non par des ministres au sens strict du terme, ou encore que la terre publique (fiscus) fut considérée comme une terre royale, tandis que les comptes de l’Etat et les comptes personnels du prince formaient dans la réalité un seul et même ensemble. De la même façon, le conseil de gouvernement était constitué, non pas de fonctionnaires et de spécialistes rémunérés, mais de membres de la famille royale et d’amis personnels du souverain, tandis que son armée était directement commandée par ses propres compagnons d’armes. Même les ministres du roi, malgré le pouvoir et l’argent dont ils disposaient, n’étaient jamais que ses « obligés » (vassi). C’est d’ailleurs en vertu de ce caractère patrimonial que Clovis avait divisé son royaume entre ses quatre fils, comme s’il s’était agi d’un simple domaine agricole.

Et c’est ainsi qu’à la chose publique (res publica), au sens romain du terme, s’était donc peu à peu substituée une fidélité de type dynastique. Face à la légalité abstraite d’un Etat, on privilégiait désormais les liens de confiance, personnels et viagers, ceux qui reliaient un homme à un autre homme plus puissant. Mais ce « patrimonialisme » ne doit cependant pas être interprété de façon anachronique comme une pratique totalitaire. L’Etat mérovingien était véritablement un Etat minimal, qui n’assurait qu’un tout petit nombre de fonctions régaliennes (haute justice, émission de monnaie, fiscalité, défense des frontières, etc.) et ne se préoccupait nullement de la plupart des activités humaines. Lorsqu’un conflit opposait des familles entre elles, il était rare d’ailleurs qu’elles fassent appel à la justice royale, car elles préféraient régler leurs différends en recourant à un simple arbitrage privé (convenientiae). De fait, la grande partie des sujets de Théodebert a dû ignorer jusqu’à son nom, tant son action influait peu sur leur vie quotidienne. Et même les grands nobles, bien qu’ils fissent de fréquentes visites à la cour, demeuraient la plupart du temps sur leurs terres, bien à l’abri du roi et de son pouvoir de coercition.

. Les résidences royales

Comme son père Thierry, Théodebert visitait régulièrement les grandes villes de son royaume, mais il eut apparemment une préférence marquée pour Cologne, Trêves et surtout pour Metz, où son père s’était d’ailleurs fait bâtir une vaste résidence à l’emplacement d’anciens thermes, le fameux « Palais d’Or » (Domus aurea). Situé au nord de la cité, au sommet du « mont de Jupiter » (Mons Jovis), ce palais dominait de toute sa majesté le cours de la Moselle.

Il n’empêche que, comme tous les rois francs, Théodebert résidait essentiellement dans ses domaines ruraux (villa rustica). Il en possédait en tout près d’une centaine, répartis à travers son royaume, mais seule une dizaine d’entre eux offraient suffisamment de place pour pouvoir accueillir toute la cour et c’est dans ceux-là qu’il demeurait donc le plus souvent. Au fil des saisons, le roi et les siens se déplaçaient à travers ce vaste chapelet de résidences. En véritable chef de clan, le souverain voyageait accompagné de sa famille, de ses amis et de ses conseillers, escorté par ses soldats et suivi de ses nombreux domestiques. Ces longues files de chars à bœufs, qui s’étiraient sur plusieurs centaines de mètres le long des voies romaines, étaient donc un spectacle fréquent pour les gens de l’époque.

L’emplacement de ces domaines royaux ne devait rien au hasard et, bien que dispersés à travers tout le territoire, ils étaient généralement tous situés tout près de forêts giboyeuses, non loin de cours d’eau navigables, à proximité de terres cultivables, mais aussi des principales routes.

Ces établissement reprenaient le plan des villae romaines, avec trois ailes disposées en forme de « U » autour d’une cour centrale, chaque aile étant dotée d’un portique à colonnade qui assurait le lien avec les dépendances. A l’instar des domaines ruraux de l’époque romaine, l’ensemble palatial mérovingien était divisé entre d’une part les logements et les appartements (pars urbana), et d’autre part les bâtiments destinés à abriter des activités plus prosaïques (pars rustica).

La pars urbana était composée d’une grande salle rectangulaire, l’aula palatina, qui servait de salle du trône, de salle de banquet et parfois aussi de tribunal. On trouvait généralement à proximité de ce bâtiment une chapelle richement pourvue qui servait pour les cérémonies religieuses. C’est dans un bâtiment séparé, l’aula regia, que vivait le roi lui-même et sa proche famille. Ce bâtiment avait souvent plusieurs étages et disposait même parfois d’un balcon. Les fenêtres étaient vitrées, ce qui était très rare, tandis que de fines colonnes ouvragées supportaient la charpente. L’ameublement intérieur était constitué de meubles de bois, souvent finement sculptés : tables, bancs, tabourets, lits et surtout des coffres, où l’on rangeait les vêtements, les ustensiles de cuisine, le service de table ainsi que les tapis et les tentures dont on ne se servait pas. En ce qui concerne les éléments décoratifs, l’heure était à la synthèse entre les éléments tardo-antiques (motifs floraux, rinceau de vigne, pampres, acanthes, palmettes, strigiles, chrismes, fontaine de vie, lions, bœufs, aigles, rosettes, etc.) et les éléments d’origine proprement germanique, souvent influencés par l’art des steppes et le monde celtique (figures zoomorphes, entrelacs complexes, etc.). L’autel de l’église de Saint-Marcel de Crussol, ou encore le fameux « pupitre de Sainte-Radegonde », un des rares meubles du 6ème siècle encore conservé de nous jours, permettent de se faire une bonne idée de l’iconographie alors en usage. Des cheminées, des torches et des braseros assuraient le chauffage des lieux, tandis que les lampes à huile fournissaient l’éclairage.

Parmi les bâtiments de la pars rustica, on trouvait des cuisines (coquinae), des silos à grains, des granges (scura) à foin, des celliers destinés à entreposer la nourriture, des pressoirs (torticularia) pour fabriquer le vin ou de l’huile de noix, des meules pour moudre les céréales, des brasseries nécessaires pour la fabrication de la cervoise, des fours pour cuire le pain, des fumoirs pour fumer la viande et le poisson, divers ateliers d’artisanat : forge, tannerie, savonneries (saponeria), ainsi que des remises à outils. On trouvait aussi des bâtiments destinés aux animaux : étables (stabula), écuries, bergeries, porcheries, volières, etc. Le tissage, activité féminine par excellence, se faisait dans des ateliers spéciaux, appelés en francique screona. C’est là que les fileuses passaient le plus clair de leurs journées sous la conduite de leurs contremaîtres. On trouvait aussi parfois des halles destinées à abriter les foires locales. En somme, les palais francs possédaient tout ce qui était nécessaire à la vie économique d’une vaste exploitation agricole. L’essentiel de ces constructions étaient en bois ou en torchis, la pierre et la brique étant réservées pour la chapelle et une partie de la grande salle royale3. Les solins étaient en terre battue, parfois en pierre et exceptionnellement carrelés. Les toits étaient recouverts de chaume ou de tuiles. L’usage de la mosaïque avait par contre quasiment disparu.

En l’absence de la cour, ces villae étaient administrées par des intendants (vilicus, domestici, judex villae), qui devaient veiller à ce que tout soit fin prêt pour pouvoir éventuellement accueillir le souverain et les siens, aussi bien le gîte (gistum), que le couvert (fodrum). Ces intendants présidaient donc aux travaux agricoles ainsi qu’à l’entretien permanent des bâtiments. Ils faisaient également respecter le droit d’usage des forêts (glandées, ramassage du bois) et menaient des inventaires réguliers afin de vérifier que les droits du roi étaient fidèlement respectés. Ils étaient tous placés sous les ordres d’un personnage très important appelé le « maire du palais » ou « majordome » (major domus), qui résidait quant à lui auprès du roi. Ce super-intendant du domaine royal était ainsi l’équivalent du curopalate (cura palatii) byzantin. Ce poste éminent était souvent détenu par un aristocrate de haut rang4.

A la cour mérovingienne, si l’essentiel de la vaisselle était en terre cuite ou en bois, le roi et ses courtisans utilisaient aussi très souvent des ustensiles de bronze, des céramiques peintes, des gobelets d’or et d’argent venus de Byzance et d’Italie, mais aussi des verres soufflés, qui étaient produits par les ateliers locaux de Rhénanie. Les tables étaient recouvertes de nappe de toiles fines et brodées de motifs en forme de pampre et d’oiseaux. On buvait en abondance du vin (vinum), de la cervoise (cervisia, un breuvage faiblement alcoolisé, épais et brunâtre, non houblonné), de l’eau-de-vie (sicera), du cidre (pomatium), du poiré (piratium), de l’hydromel (medo), du vin de mûre (moratum) et du lait caillé. On mangeait beaucoup de viandes : du bœuf et du porc principalement mais relativement peu de volailles (poules, canards, oies). On dégustait également les produits de la chasse : sangliers, cerfs et chevreuil, mais aussi lièvres et lapins. Des cailles, paons, perdrix, tourterelles, et faisans étaient élevés dans des volières (brogilus). Les plats principaux étaient les rôtis, les ragoûts, la soupe de légumes, ainsi que la bouillie de céréales, le tout accompagné d’herbes aromatiques, de lard (lardum) et de graisse d’oie. La moutarde et le raifort étaient utilisés pour relever le goût. Le tout était bien sûr accompagné de pain et de galettes de froment, de seigle, d’avoine, d’orge ou d’épeautre. Les fromages (formaticum) de toutes sortes étaient fort appréciés. La pêche au saumon, qui se faisait au filet, se pratiquait dans le Rhin et la Meuse. D’autres poissons, des carpes notamment, étaient élevés dans des viviers (piscationes, vivarius). Ils étaient consommés grillés ou fumés. Les fruits (pommes, poires, prunes, pêches, fraises, noix, baies diverses, raisins secs, etc.) et les gâteaux (souvent à base de miel), faisaient quant à eux office de dessert. Enfin, un ou plusieurs puits creusés dans la cour répondaient aux besoins quotidiens en eau. La plupart des activités humaines se faisaient à l’extérieur des habitats et, à la belle saison, les repas communs étaient généralement célébrés en plein air.

Le souverain des Francs passait la plupart de son temps libre à chasser dans les immenses forêts d’Austrasie. A cette époque, en effet, les surfaces boisées étaient bien plus vastes qu’elles ne le sont aujourd’hui. La forêt des Ardennes (Arduenna silva) se poursuivait ainsi sur la quasi-totalité de l’actuel Brabant, presque jusqu’à la mer du Nord, pour former la vaste forêt Charbonnière (Carbonaria silva). La forêt des Vosges (Vosegus silva) et la Forêt-Noire (Negra silva) étaient également bien plus étendues. Outre le fait de se maintenir en bonne forme physique entre deux campagnes militaires, la chasse était aussi un moyen pour les hôtes du souverain d’illustrer leurs compétences et leur dévouement au roi. C’était aussi une importante occasion de convivialité et de sociabilité. Les chasses royales se pratiquaient toute l’année, mais la période la plus propice allait de la fin août jusqu’au début du mois d’octobre. Seul le roi était en principe autorisé à chasser de très gros gibiers comme l’auroch ou le bison d’Europe. Passer outre à cette prérogative royale était d’ailleurs un crime grave, passible de la peine de mort5. Des fonctionnaires spéciaux, les forestiers (custos silvae), veillaient à empêcher que le braconnage et les défrichages illégaux ne s’attaquent à la forêt royale (sylva regis, forestis) qui, de fait, s’opposait donc à la forêt commune (sylva communis). Il semble ainsi que chaque résidence royale ait eu une forêt qui lui fut rattachée. Le roi entretenait pour ses chasses de vastes meutes de « lévriers gaulois » (vertagus gallicus), d’une taille prodigieuse et qui étaient capables de mettre un loup en pièce.

Lorsqu’il rentrait de la chasse, et qu’il en avait fini avec ses tâches gouvernementales, le souverain présidait au banquet rituel, qui réunissait ordinairement un grand nombre d’invités appelés convives (convivium). Et puisque l’on mesurait généralement la puissance et le crédit d’un prince à la générosité dont il savait faire preuve, il était de bon ton d’avoir à ses côtés des dizaines de convives à chaque repas. Si les mœurs du temps pouvaient à la rigueur tolérer un certain arbitraire de la part du souverain, elles n’auraient certainement pas accepté qu’il puisse faire preuve de pingrerie. Sa table devait donc être toujours prête ! Tandis qu’ils dégustaient les produits de la chasse et du domaine royal, le souverain et ses invités écoutaient les musiciens jouer de la lyre et de la harpe, accompagnant de leurs instruments les bardes, qui contaient les grands exploits des anciens princes ou les légendes franques des temps reculés, de cette époque où leurs ancêtres affrontaient encore les Romains et les autres Barbares6. Les combats d’animaux étaient également très populaires, qu’il s’agisse de faire s’opposer entre eux des chiens ou d’opposer des chiens à des ours par exemple.

. L’administration provinciale

Dans son royaume, le souverain était essentiellement représenté par les comtes (lat. comes, litt. « les compagnons »), dont l’autorité s’étendait sur un territoire appelé comté (comitatus). Les comtés mérovingiens recoupaient approximativement le territoire des anciennes cités romaines (civitates), qui elles-mêmes avaient servi de base pour constituer les diocèses ecclésiastiques, il y avait donc généralement une correspondance étroite entre les deux. Dans les territoires germaniques, presque essentiellement ruraux et quasiment dépourvus de ville, les comtes étaient remplacés par des grafios, dont l’autorité s’étendait sur alors un « pays » (pagus, pl. pagii). A l’apogée de son pouvoir, le roi Théodebert contrôla environ une centaine de comtes et de grafios, qu’il choisissait aussi bien parmi les membres de l’aristocratie franque que parmi l’élite gallo-romaine.

Les comtes avaient pour charge de faire appliquer les ordres royaux et possédaient donc de vastes attributions militaires, fiscales et judiciaires. Sur le plan militaire, c’est à eux qu’il revenait d’organiser, à chaque printemps, les levées d’hommes en armes et leur acheminement auprès de l’ost royal.

Sur le plan fiscal, ils faisaient remonter chaque année le produit des impôts. Le principal impôt direct hérité de l’époque impériale était la jugatio-capitation. Instauré en 297 par Dioclétien, c’était à la fois une contribution foncière (jugatio) et une taxe personnelle (capitatio). Il voyait son assiette ré-établie tous les quinze ans à la faveur d’un recensement général des hommes et des terres (indictio). Cependant, faute d’avoir pu conserver tous ces anciens registres fiscaux, et surtout d’avoir suffisamment de personnels pour en établir de nouveaux, les Francs ne prélevaient sans doute plus cet impôt que très localement. A la place, ils se contentaient de lever une contribution foncière générale (census), dont les Francs eux-mêmes étaient toutefois exemptés. A la fin de son règne, Théodebert demanda d’ailleurs à son chambrier, Parthenius, de mettre fin à cette situation et d’exiger le paiement du census par les Francs. Dès l’annonce du décès royal, une grave émeute populaire éclata à Trêves et coûta la vie à Parthenius. Malgré l’intervention de plusieurs évêques, ce dernier fut en effet lapidé par une foule de Francs en colère. Cette résistance paya puisque la mesure fut finalement abandonnée.

Les impôts indirects étaient principalement les tonlieux (ou teloneum), c’est-à-dire des droits de péage perçus sur les marchandises et prélevés par des officiers spéciaux (telonarii) à des endroits de passage stratégiques, tels que les ponts, les frontières, les cols, les foires, les ports, etc. Le souverain mérovingien tirait également d’importants revenus des terres royales (fiscus), souvent d’anciennes propriétés impériales, ou encore des terres tombées en déshérence (mansi absi), ou confisquées à leurs propriétaires rebelles. Ces fiscus étaient considérés comme inaliénables et devaient donc passer en intégralité au nouveau roi à la mort de son prédécesseur. Enfin, il fallait compter avec le produit des amendes (fredus), les butins de guerre, les tributs imposés aux peuples vassaux, les subsides impériaux envoyés par Constantinople et surtout sur les contributions « volontaires », appelées annuis, que les grands du royaume venaient apporter au roi lors de chaque assemblée de printemps. Le chambrier utilisait tout cet argent pour effectuer des prêts à intérêt qui lui permettait de faire d’appréciables profits qui seraient ensuite reversés au trésor.

Les comtes assuraient également le maintien de l’ordre public, notamment en luttant contre le brigandage. C’est à ce titre qu’ils présidaient le tribunal comtal (mall), où ils rendaient la justice au nom du roi7. En vertu du régime de la personnalité des lois en vigueur à l’époque mérovingienne, chaque sujet du royaume devait pouvoir être jugé en fonction de la loi de sa communauté d’appartenance. La première question que l’on posait à l’accusé ou au plaignant était ainsi de savoir « sous quelle loi il vivait ». Selon la réponse qu’il faisait, il ne risquait d’ailleurs pas la même peine. Les Romains étaient régis par le droit romain, tel qu’il était exposé dans le Bréviaire (Brevarium), vaste corpus compilé à la demande du roi wisigoth Alaric II. Les Francs saliens étaient pour leur part gouvernés par la loi salique (Lex salica), un texte mis par écrit à la fin du règne de Clovis et où certains spécialistes ont voulu voir une sorte de règlement de bonne conduite conçu à l’époque où les Francs venaient tout juste d’être intégrés dans l’armée romaine. Les Burgondes quant à eux obéissaient à la Loi Gombette (Lex Gundobada). Les Francs rhénans, les Alamans, les Thuringiens et les Bavarois avaient par ailleurs leurs propres lois orales. D’abord attachées à un peuple, ces législations deviendront peu à peu territoriales et seront pour partie à l’origine des futures coutumes médiévales.

Pour le meurtre d’un homme libre, la compensation ou wergeld, prévue par la loi salique s’élevait à deux cents sous d’or, soit environ un demi-kilo d’or ou bien huit mille deniers d’argent. C’était une somme extraordinairement élevée et qui nécessitait donc, pour pouvoir être acquittée, la mobilisation de toute la parentèle (sippe). Un tiers de cette somme revenait aux héritiers de la victime et un autre aux membres de sa famille. Le dernier tiers (fridum, ou fredus), était prélevé par le comte et partait remplir les caisses royales. Outre l’avantage financier certain que ce prélèvement représentait pour la couronne, c’était également un symbole important. Il signifiait que, même indirectement, c’était toujours le souverain qui était censé rendre la justice entre ses sujets. Il marquait aussi que le roi était le véritable garant de la paix public et que toute atteinte portée à celle-ci constituait un crime contre la majesté royale8. Si le coupable n’arrivait pas à s’acquitter de la somme prévue, les peines pouvaient être très sévères : l’œil était ainsi arraché au premier vol, le nez au second et la tête au troisième. Enfin, si l’on n’arrivait pas à dégager la culpabilité d’un homme, on en appelait alors au « jugement de Dieu » ou ordalia. Accusé et accusateur devaient ainsi s’affronter et le vainqueur était acclamé comme ayant été dans son droit, car jamais pensait-t-on la Providence divine ne pourrait laisser un innocent périr de façon injuste.

En échange de l’accomplissement de tous ces services, le roi accordait aux comtes ce que l’on appellera plus tard un honor, c’est-à-dire l’usufruit de certaines terres publiques (fiscus), ainsi que le produit de certaines amendes9. Le comte utilisait notamment ces revenus pour pouvoir rémunérer ceux qui formaient sa cour personnelle (camera comitis) et l’assistaient dans ses tâches : hommes d’armes, secrétaires, notaires, etc. A l’époque de Théodebert, le titre de comte n’était encore ni viager ni héréditaire, comme il finira par le devenir par la suite. C’est donc le roi, et lui seul, qui décidait qui devait exercer les fonctions comtales et pendant combien de temps. Lorsqu’il ne pouvait pas se déplacer pour régler personnellement une question, le comte envoyait ses adjoints, les viguiers (vicarii, sing. vicarius). Il s’appuyait aussi sur les centeniers (lat. centenarii, franc. thungin), qui avaient pour tâche de le représenter à l’échelon local et avaient autorité sur un certain nombre de manses et de villages. Comme leur nom l’indique, les centeniers devaient pouvoir rassembler sous leurs ordres une centaine d’hommes en armes lors des levées annuelles. Enfin, les tribuns du fisc (tribunus), faisaient remontrer les impôts à la cour et servaient aussi d’agents de liaison entre la cour royale et les comtés.

Notes :

1 Après 640, la conquête de l’Egypte byzantine par les Arabes priva la Gaule de sa principale source d’exportation en papyri, si bien que l’usage du parchemin dut se développer en compensation. Cela explique que l’on possède beaucoup plus de diplômes mérovingiens pour le 7ème siècle que pour le 6ème, alors même que l’administration royale connut pourtant à cette époque un net rétrécissement de son activité.

2 A partir du règne de Charles Martel et de Pépin le Bref, la chancellerie franque sera confiée aux seuls clercs et il faudra attendre la fin du 13e siècle pour que des laïcs soient nommés à la tête des services de la chancellerie royale (ex. Pierre Flote, m. 1302).

3 La modestie des matériaux utilisés pour les construire expliquent que les bâtiments des villae ne servaient pas plus d’un siècle ou deux. Passé ce délai, on en construisait de nouvelles.

4 Dès la la fin du 6ème siècle, les majordomes finiront par réunir sous leur autorité les fonctions du sénéchal et celle de comte du palais. Devenus les représentants officieux de l’aristocratie, ils s’empareront peu à peu des leviers de commandes du pouvoir royal : gestion des terres publiques, contrôle des finances, commandement de l’armée, etc. A compter du milieu du 7ème siècle, ils profiteront de minorités royales pour se faire nommer en tant que régents. La famille des Pippinides, issue des maires du palais d’Austrasie, renversera finalement la dynastie des Mérovingiens en 751.

5 La chasse au loup n’était toutefois pas réservée au souverain. Tous les aristocrates s’y livraient régulièrement, souvent à la demande des paysans et des bergers des environs.

6 Soucieux d’honorer le passé tudesque de ses ancêtres, Charlemagne avait d’ailleurs fait mettre par écrit certaines de ces légendes. Hélas, son fils Louis le Pieux trouva bon de faire détruire ces « reliques païennes ». De ce fait, on n’en conserve presque aucune trace hormis le fameux Chant de Hildebrand, daté des années 830 ou encore le Chant de Walter, rédigé un siècle plus tard. Toutefois, il n’est pas interdit de penser que certaines des grandes épopées germaniques qui ont été mises pas écrit à partir du 12e siècle, comme celles des Nibelungen ou de Gudrun, puissent conserver la trace des récits jadis récités dans les cours franques.

7 Le tribunal comtal (mallus) n’existait que dans le cadre des anciens pagi romains. Au-delà du Rhin continuait d’exister les « collines du discours » (mallberg). Dans les deux cas cependant, c’était le comte ou le graffio, représentant du roi, qui siégeait publiquement aux côtés de sept assesseurs locaux, les rachimbourgs (rachimburgi, boni vires), choisis parmi des notables des environs réputés pour leur bonne connaissance des lois. Ces tribunaux étaient itinérant. Le comte se déplaçait dans les centaines dans son comté, décrétait le rassemblement des hommes libres et invitait les plaignants à venir se faire connaître. Les accusés qui ne se présentaient pas étaient déclarés hors-la-loi (weargas) et pouvaient être assassinés par quiconque. Le roi, assisté par le « comte du palais », se réservait le droit de juger personnellement les cas les plus graves, ou bien la possibilité d’intervenir en appel. Ce système juridique avait essentiellement pour but d’empêcher la poursuite des vengeances privées (faïda), qui étaient courantes entre grandes familles (sippen) souvent rivales et tenues à une stricte solidarité (magsühne). Les questions d’argent, de pouvoir, mais aussi de réputation (fama) donnaient ainsi lieu à des luttes fréquentes, que le roi se devait de limiter au maximum en imposant sa médiation. L’Eglise avait quant à elle ses propres tribunaux, car ses membres jouissaient du privilège de l’immunité juridique (immunitas) depuis l’époque de Constantin.

8 Afin de régler les vieilles querelles, on pratiquait aussi les « rituels de paix », au cours desquels les convives ennemis devaient boire ensemble dans une même coupe qui leur était tendue par la maîtresse de maison. Le roi était le premier à pratiquer ce genre de tentative de réconciliation, afin de manifester sa volonté de paix et de fraternité.

9 Avant d’aller prendre sa nouvelle charge, le titulaire devait s’engager oralement à servir son maître avec fidélité et discipline. Il mettait alors ses mains dans celles de son souverain (immixtio manuum) et prononçait la formule convenue. Sur l’ordre du roi, il recevait en récompense l’usufruit d’une terre publique, ce que l’on appelait un bénéfice (beneficium). A l’époque des premiers rois mérovingiens, l’abondance des terres publiques disponibles (celles prises notamment aux Wisigoths ou aux Burgondes) rendait les largesses du prince acceptables. En outre, les fonctionnaires étaient révocables de façon discrétionnaire (ad nutum). Plus tard cependant, lorsque les terres disponibles se firent plus rares, que la fin des guerres extérieures mit un terme aux possibilités de butin et qu’en outre des princes mineurs montèrent sur le trône, alors la dynastie mérovingienne entama son lent déclin.

Crédit photographique : la Villa Borg (Sarre, Allemagne), tentative de reconstitution d’une villa d’époque romaine implantée au cœur de ce qui deviendra le pays franc (By Carole Raddato from FRANKFURT, Germany [CC BY-SA 2.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/2.0)%5D, via Wikimedia Commons)

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