Théodebert Ier (IV) : l’église franque

Partie III (voir ici)

. Le rôle central de l’évêque

On a déjà dit que la générosité et le sens de la justice de Théodebert lui valurent le respect et l’amour d’une grande partie de son peuple. Il faut également évoquer les excellents rapports qu’il maintint avec l’Église, dont le rôle politique était alors immense.

Depuis le milieu du 5ème siècle en effet, partout ou presque en Gaule, l’ancienne administration curiale avait cessé de fonctionner1. Accablés de charges et présurés par un Etat romain en faillite, les décurions avaient peu à peu quitté les assemblées municipales et abandonné les magistratures pour aller se réfugier dans leurs domaines ruraux. Cette progressive mais irréversible ruralisation des élites contribua ainsi à ne laisser dans la plupart des cités de la Gaule qu’une seule autorité politique, celle des évêques (episcopus). Les deux phénomènes étaient d’ailleurs intimement liés puisque c’est justement dans le milieu des aristocrates gallo-romains que se recrutaient la plupart des prélats.

C’étaient donc à présent les services de l’évêque qui se chargeaient de l’administration de la ville (ravitaillement, entretien, sécurité), ainsi que de l’assistance aux plus pauvres. Depuis Constantin en effet, l’Église catholique était totalement exemptée d’impôts. Les legs et les dons qu’on lui faisait régulièrement venaient donc accroître un patrimoine qu’à l’inverse rien ne venait jamais amoindrir. Les évêques, qui pour la plupart étaient issus de grandes familles et possédaient en outre d’importantes ressources patrimoniales, disposaient donc d’une aisance financière appréciable. Il n’était d’ailleurs pas rare qu’ils fassent assurer les travaux de défense de la ville à leur seule charge. Ils bénéficiaient aussi de certains pouvoirs judiciaires et notariaux dans le cadre des audiences épiscopales (audientia episcopalis) instaurées elles-aussi par Constantin. Enfin, en tant que « patrons » (patronus) de leur cité, ils en assumaient également la représentation diplomatique et négociaient directement face au pouvoir royal, sans même avoir à passer par les comtes.

Toutefois, et malgré l’ampleur de leurs charges temporelles, les évêques étaient avant tout considérés comme les « pasteurs » du peuple chrétien installé dans le ressort de leur diocèse. Leur mission prioritaire consistait donc à guider leurs ouailles vers le paradis céleste, et donc à vérifier avant toute chose leur adhésion au credo nicéen et leur fidélité à la dispense des saints sacrements, qu’ils étaient en principe les seuls à pouvoir dispenser : baptême, confirmation, eucharistie, ordination, etc. La tradition de l’Eglise faisaient d’eux, en somme, les seuls véritables dispensateurs de la « grâce divine ». Dans certains cas, les évêques dirigeaient aussi des écoles destinées à assurer la catéchèse des enfants, ce qui leur permettait de se constituer ainsi un réservoir de collaborateurs efficaces. Pour les assister dans toutes ces tâches, les évêques avaient en effet besoin de disposer d’un personnel nombreux. Si le terme de chanoine (canonicus) n’était pas encore en usage, on trouvait par contre des prêtres (presbytros) et des diacres. Les chorévêques pour leur part étaient des assistants que l’évêque chargeait d’aller le représenter dans les parties les plus éloignées de son diocèse.

L’évêque résidait en général intramuros, au sein d’un ensemble de bâtiments que les spécialistes appellent le « groupe épiscopal ». Autour de la cathédrale (ecclesia prima), généralement une grande basilique à nef, qui était le siège de l’évêché et dont l’usage était réservé aux seuls baptisés, on en trouvait une autre, plus petite et destinée aux catéchumènes (ecclesia minor). On trouvait aussi le baptistère, en principe construit autour d’un vaste bassin, le palais épiscopal (domus ecclesiae) dans lequel vivait et travaillait le prélât, plusieurs petits oratoires secondaires, et souvent aussi un hospice (xenodichium) destiné au pauvres ou aux pèlerins de passage et dont les dépenses captaient près du tiers des revenus de l’évêché.

Hiérarchiquement, les évêques de Gaule dépendaient en principe de la tutelle de l’évêque de Rome mais celle-ci demeurait en réalité purement morale et largement théorique. Les papes, préoccupés par leurs conflits réguliers avec Byzance, n’intervenaient en effet ni pour nommer, ni pour destituer, ni même pour contrôler la façon dont leurs évêques gaulois menaient à bien leur mission spirituelle et temporelle. La véritable autorité était donc celle des conciles provinciaux, ou synodes, qui réunissaient les évêques d’une province, voire du royaume tout entier, sur convocation du roi. A la suite de ce qui avait eu cours depuis Constantin, la tutelle royale sur l’Église était en effet très forte. Pour les évêques, le roi catholique et orthodoxe était une sorte de « nouveau David », chargé de protéger l’Église tandis qu’eux-mêmes, tels de « nouveaux Samuel », devaient veiller à l’éclairer de leurs conseils, tout en appuyant ses décisions. Les évêques étaient ainsi considérés comme des fonctionnaires royaux et même comme des administrateurs privilégiés. En cette qualité, ils étaient par conséquent choisis et nommés, sinon directement par le roi, du moins avec son assentiment explicite. En retour, le souverain s’appuyait sur eux et n’hésitait pas à leur demander de lui venir en aide, aussi bien financièrement que politiquement. De ce fait, nombre de prélats vivaient, ou du moins se rendaient régulièrement à la cour royale, même si parfois on leur demandait de ne pas assister aux banquets où certains propos et certains actes auraient pu choquer la bienséance.

L’Austrasie de Théodebert était constituée de huit évêchés, dont la plupart avaient été restaurés par Clovis ou Thierry après plusieurs décennies d’abandon : Trêves, Metz, Cologne, Mayence, Spire, Worms, Tongres et Verdun. Par ailleurs, le roi austrasien contrôlait on l’a dit les évêchés auvergnats (dont celui de Clermont), ainsi que ceux de Provence, dont le plus grand était celui d’Arles. Durant son règne, Théodebert sut se concilier les bonnes grâces des prélats en les comblant de présents et de terres. Parmi les plus importants évêques de l’épôque, il faut citer Hespérius de Metz (525- 542), Desideratius de Verdun (529-554) et surtout Nicetus de Trêves (m. v. 566), qui fut sans conteste le clerc le plus puissant du royaume d’Austrasie, du moins après la mort du célèbre Remigius de Reims (460-532).

Ce Nicetus, originaire d’Aquitaine, avait été nommé par le roi Thierry en 526. Homme énergique, il sut gouverner son diocèse avec une grande fermeté, multipliant les campagnes d’évangélisation et entreprenant la restauration de plusieurs monuments anciens ainsi que la construction de nombreuses églises, dont celle de Saint-Maximin, où il fut d’ailleurs enterré2. Il agrandit également l’hospice de la cité et, ayant décidé de quitter l’Aula Palatina, où résidaient ordinairement les prélats de la cité, il se fit édifier un beau palais épiscopal à Niederemmel. Il participa à plusieurs synodes généraux de l’Eglise franque, dont ceux de Clermont en 535 et d’Orléans en 549. Durant toutes ces années, il agit comme le véritable porte-parole du clergé franc auprès du souverain3. Théodebert entretint également de bons rapports avec Césaire, le puissant évêque d’Arles (502-542)4. Très influent, ce dernier appréciait fort que la catholicité des Francs ait pu triompher de l’arianisme de ses anciens maîtres ostrogoths. Dans le diocèse d’Arles et dans toute la Provence, l’influence orientale était particulièrement forte et, dans beaucoup d’églises et de monastères (comme celui de Lérins, qui était alors le plus prestigieux des Gaules), la langue liturgique était toujours le grec, et non pas le latin.

Il faut rappeler enfin que les évêques du temps jouaient également un rôle commercial non négligeable. Cela tenait au fait qu’ils étaient souvent de riches propriétaires fonciers, mais aussi parce que la richesse de la liturgie gallicane5 entraînait une forte consommation de produits luxueux : pierres et métaux précieux étaient en effet nécessaires pour orner les reliquaires et les instruments de la messe (calice d’or, autels de marbre, crosse d’ivoire ou d’onyx), seuls les plus brocarts et les meilleurs soieries étaient utilisés pour confectionner les habits de cérémonie et pour les tentures qui séparaient les différents espaces, on avait besoin d’huile et de cire pour les luminaires, de l’encens et de la myrrhe pour les encensoirs, les parchemins étaient nécessaires pour retranscrire les textes religieux, sans parler du marbre pyrénéen, souvent utilisé pour rehausser les structures des bâtiments (colonnes, chancels, ambons, autels, ciborium, etc.). Le trésor de Gourdon, découvert en 1845 et daté des années 520 offre un témoignage concret et inestimable sur la magnificence de ces églises gallo-romaines de la première époque franque.

. Encadrement paroissial et piété populaire

L’évêque régnait, comme on l’a dit, sur un diocèse (diocesis). Le maillage paroissial était encore assez ténu à cette époque, notamment dans les régions septentrionales. Au lieu d’une structure globalisante, il faudrait plutpit imaginer un centre nerveux – le siège de l’évêché – entouré de rhizomes plus ou moins développés, plutôt moins d’ailleurs à mesure que l’on s’éloignait de la Méditerranée. Le peuple gallo-franc était donc finalement assez peu encadré sur le plan religieux. Même les chorévêques les plus zélés étaient parfois dépassés par l’ampleur de leur tâche, si bien que, souvent, la population devait utiliser les services de desservants nommés sans intervention de l’évêque. Soit, et c’était le cas le plus fréquent, ces desservants se succédaient en toute autonomie avec l’assentiment des paysans locaux, soit ils étaient nommés directement par les aristocrates des environs. Notons que la plupart de ces prêtres ruraux étaient mariés et peu cultivés6. On utilisait aussi parfois le service des abbayes rurales7.

Qu’ils fussent cénobites ou anachorètes, les moines disposaient souvent d’une petite église à côté de la leur, afin de pouvoir y célébrer la messe pour les habitants des alentours. Mais ces églises privées, que l’on appellera plus tard chapelles, ne possédaient généralement pas de baptistères et les grandes fêtes du calendrier liturgique (Pâques, Nativité, Epiphanie, Ascension, Pentecôte, Saint-Jean-le-Baptiste) n’étaient donc organisées qu’à l’église cathédrale.

Les églises n’étaient pas bâties au hasard, mais souvent sur la tombe d’un « saint » local, dont la renommée rejaillissait sur toute la communauté alentour grâce à la fréquentation des pèlerins qui s’y rendaient en grand nombre. On prêtait en effet aux reliques sacrées des vertus curatives quasi magiques. Certains pèlerins profitaient même de leur visite pour arracher quelques ossements ou fragments de tissus, qu’ils faisaient ensuite monter en pendentif pour les porter comme talismans. Le plus couru de ces pèlerinages était sans conteste celui de saint Martin, l’ancien évêque de Tours, qui était considéré comme le patron des Gaules. Ni les évêques, ni à fortiori les papes, n’avaient encore droit au chapitre en matière de canonisation et partout c’était la voix du seul peuple (vox populi) qui décidait de ceux qu’il fallait considérer comme des saints. Immédiatement après leur mort parfois, les corps de ces nouveaux canonisés étaient exhumés pour être placés dans des reliquaires installés sur les autels des églises et offerts ainsi à la dévotion du peuple.

. Le front missionnaire

De toutes les principautés franques, l’Austrasie était, on l’a déjà dit, la dernière où le paganisme fut encore véritablement implanté. Alors que grâce à l’action de grands évêques comme Martin de Tours, Hilaire de Poitiers ou Victrice de Rouen, l’Aquitaine, la Neustrie et la Burgondie pouvaient être considérées comme très majoritairement chrétiennes dès la fin du 4ème siècle, la cour royale austrasienne elle-même compta des païens jusqu’au début du 7ème siècle8.

Même à l’ouest de l’ancien limes, dans le territoire romain, le christianisme avait parfois fortement reculé, surtout dans les zones rurales. Dans plusieurs régions, il n’existait presque plus d’églises. Les villages païens sont aisément reconnaissables par l’archéologie car ils possédaient des nécropoles installées à leur abord et non pas en leur centre, contrairement à ceux des Chrétiens. Les morts y étaient enterrés entièrement vêtus, les hommes avec leurs armes et les femmes avec leurs bijoux, la tête tournée vers l’ouest. Les corps étaient aussi parfois empilés dans des sépultures collectives.

Il faudra attendre les efforts missionnaires de toute une série de prélats d’exception, souvent d’origine étrangère9, pour qu’au 7ème siècle ces territoires soient de nouveau évangélisés.

A l’est du limes, dans les zones qui n’avaient encore jamais été chrétiennes, la résistance à la conversion était très forte. Si les régions proches du Rhin finirent par être évangélisées durant la première moitié du 8ème siècle10, les Saxons et les Frisons septentrionaux ne se convertiront que sous le règne de Charlemagne.

On trouvait aussi en Austrasie quelques petites communautés juives, dont les membres se livraient essentiellement au commerce avec la région méditerranéenne. S’ils entretenaient généralement de bonnes relations avec les chrétiens, cela n’empêcha pas des persécutions localisées, dues généralement à des évêques plus zélés que d’autres.

Partie V

Notes :

1 Sous l’Empire, les cités étaient dirigées par un sénat (curia), où siégeaient les decuriones membres de la noblesse municipale (ordo), et au sein duquel étaient élus chaque année des magistrats (questeurs, édiles, duumivirs). Ces cités géraient aussi leurs propres archives (gesta muncipalia).

2 Dans les années 550-560, les successeurs d’Hesperius, les évêques Villicus et Pierre, entreprendront de grands travaux dans la basilique Saint-Etienne de Metz, faisant de celle-ci l’une des plus vastes du monde chrétien occidental.

3 Ce n’est que plus tard que sera officiellement mise en place la fonction d’apocrisaire (apocrisarius) ou de chapelain (capelanum), qui donnera à son titulaire, outre la direction de tous les clercs attachés au palais, le pouvoir de représenter le haut-clergé auprès du roi et, inversement, celui de représenter le roi auprès du haut-clergé. Fulrad de Saint-Denis exerça ainsi cette très importante fonction sous les règnes de Pépin le Bref et de Charlemagne.

4 Né en 470 près de Chalon-sur-Saône (Cabillonum), la capitale burgonde, Césaire appartenait à l’aristocratie gallo-romaine. Moine à Lérins (490), il s’installa en Arles, où il devint diacre puis prêtre et finalement abbé d’un monastère. Élu évêque de la cité en 502, il siégera jusqu’à sa mort et se rendra à Italie en 513 pour recevoir le pallium des mains du pape Symmaque. Grand prédicateur, il est considéré comme l’auteur de plus de deux cents homélies et sermons ainsi que de plusieurs traités de théologie et de deux règles monastiques destinées au monastère Saint-Jean, futur monastère Saint-Césaire. Homme d’église influent, il présida plusieurs conciles (Agde 506, Arles 524, Vaison 529, Orange 529, Clermont 535) et mena une habile politique de bascule entre Wisigoths, Ostrogoths, Burgondes et Francs. Il parvint aussi à mettre un terme à la querelle pélagienne qui durait pourtant depuis plus d’un siècle. Son histoire est bien connue grâce à la Vie de Saint-Césaire, une hagiographie rédigée à la demande de sa sœur, Césaria.

5 La liturgie utilisée dans le royaume franc était dite gallicane (ordo gallicanus). Grandiose et pétrie d’usages orientaux, elle se rapprochait beaucoup de la liturgie wisigothique et différait par contre assez sensiblement de la liturgie romaine. Pour être menée à bien, elle supposait la participation d’un grand nombre d’assistants, tous dévoués à une tâche liturgique précise : acolytes, vigiles, portiers, exorcistes, lecteurs, etc.

6 Avant l’an 600, le célibat des prêtres était considéré comme une chose certes importante mais non pas encore comme une obligation. Beaucoup d’hommes ne rentraient d’ailleurs dans les ordres qu’à la suite d’un veuvage par exemple. Ils avaient donc déjà eu des enfants, y compris dans le cas des évêques. On verra ainsi se créer ici ou là de véritables dynasties épiscopales.

7 Il y avait encore assez peu de grands monastères en Austrasie sous le règne de Théodebert Ier, si ce n’est peut-être Saint-Maximin de Trêves. Il existait par contre une foule d’oratoires ruraux, habités par des ermites le plus souvent gyrovagues, c’est-à-dire non rattachés à une abbaye ou à un ordre.

8 La conversion de Boson-Landegisel, comte d’Amiens, est ainsi datée de l’an 614. Les trois tombes franques découvertes à Saint-Dizier 2002 pourraient avoir appartenu à des aristocrates païens membres de la cour de Théodebert.

9 Au 6ème siècle, l’Austrasie fut sillonnée par plusieurs moines évangélisateurs irlandais, tels que Fridolin (m. 540), Phal (m. vers 550), et plus tard Colomban (m. 615), Basle (m. 630) et Fursy (m. 640).

10 Les Ardennes seront évangélisées par Remaclius (m. 669). L’évangélisation de la Flandre actuelle fut surtout due au travail d’Amand (m. 676) et celle de l’actuelle Hollande à celui de Willibrord d’Utrecht (m. 739). Celle de l’Alémanie fut conduite par Pirmin (m. 753). Celle de la Hesse, de la Franconie et de la Thuringe fut l’œuvre du célèbre Willibrord, dit Boniface (m. 754). La Saxe ne sera évangélisée que sous Charlemagne et principalement par la force. Vers 800, le paganisme germanique avait donc pour ainsi dire disparu.

Crédit photographique : l’église de Saint-Pierre-aux-Nonnains, à Metz. L’un des très rares exemples d’architecture religieuse du Bas-Empire conservée en France. By Chris06 (Own work) [CC BY-SA 4.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)%5D, via Wikimedia Commons

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