Théodebert Ier (II) : l’apogée d’une dynastie

Partie I (voir ici)

I. Le prince héritier

Fils du prince Thierry1, qui était lui-même fils aîné du roi Clovis, Théodebert2 est sans doute né aux alentours de l’an 504 de l’ère chrétienne, alors que son grand-père régnait sur les Francs saliens depuis déjà dix-huit ans. Selon toute vraisemblance, il fut le premier petit-fils du souverain franc à voir le jour et l’on conçoit donc que ce dernier ait dû éprouver à son égard une affection toute particulière. Le lieu de sa naissance nous est inconnu, mais comme l’on sait par ailleurs que Soissons était alors la capitale du pouvoir franc, il n’est pas impossible qu’il soit né dans les environs. Nous n’avons aucun renseignement sur sa mère, mais d’aucuns estiment qu’elle était sans doute une princesse franque originaire de la région rhénane3. Quoi qu’il en soit, l’enfant va passer les premières années sur les terres de ses parents situées entre la Meuse et le Rhin, tout en effectuant peut-être de fréquents séjours à la cour de Clovis.

Lorsque le fondateur du royaume franc mourut dans son palais de l’île de la Cité, entouré de ses proches et de ses nombreux serviteurs, Théodebert devait avoir environ sept ans. Bien plus tard, Grégoire de Tours dira de lui qu’à cette époque il était déjà « beau et capable » (elegantem atque utilem). Nul ne sait l’impression que fit sur ce jeune enfant l’image du vieux souverain plein de majesté qu’était devenu Clovis dans ses dernières années, mais sans doute fut-elle très forte.

Après la mort du patriarche, un conseil de famille se réunit afin de procéder au partage du patrimoine royal. Au terme d’un mois de discussions particulièrement serrées, un accord est finalement trouvé et le royaume des Francs est alors partagé à part presque égales entre les quatre fils encore vivants de Clovis : Thierry (24 ans), Chlodomir (16 ans), Childebert (14 ans) et Chlotaire (13 ans). Chacun d’entre eux reçoit ainsi un Teilreich4, c’est-à-dire une part de l’héritage paternel et chacun partira ensuite prendre possession de son nouveau domaine. Chlotaire, le plus jeune, va s’installer à Soissons, Chlodomir prend ses quartiers à Orléans et Childebert à Paris. En tant qu’aîné de la fratrie, Thierry a reçu la portion la plus importante, c’est-à-dire Reims (Remagus) et la vaste région qui devait plus tard prendre le nom d’Austrasie, nom provenant du francique Oster-rike, c’est-à-dire le « royaume de l’Est ». Si les quatre frères gouverneront leur héritage à leur guise, l’unité du royaume ne sera pas brisée pour autant. Chacun des souverains portera en effet le même titre de « roi des Francs » (rex francorum) et, bien qu’il y ait parfois eu entre eux quelques mésententes, on les verra aussi souvent collaborer, notamment pour étendre la domination de leur peuple sur les nations voisines.

Le nouveau roi Thierry d’Austrasie n’est pas dénué de qualités. Bon stratège et vaillant guerrier, il s’est illustré sous les ordres de son père lors de la conquête de l’Aquitaine wisigothique. Mais c’est aussi un prince brutal et sans scrupule. D’après certains chercheurs, il n’est même pas sûr qu’il ait été baptisé. Vrai ou pas, toujours est-il que, contrairement à son jeune frère Childebert par exemple, il montrera bien peu de zèle religieux. Il continuera ainsi d’accueillir à sa cour de nombreux païens, auxquels il accordera même de hautes charges et d’importantes responsabilités. Un temple païen continuera d’ailleurs de fonctionner à Cologne jusqu’en 522, date à laquelle il sera incendié par un clerc gallo-romain dénommé Gallus. Aux dires de Grégoire de Tours, qui n’était autre que le neveu de Gallus, on déposait dans ce lieu des offrandes de la forme du membre que l’on souhaitait voir guérir et l’on y festoyait ensuite joyeusement en l’honneur des dieux. Lorsque les païens de la ville voulurent occire le jeune clerc trop zélé, ce dernier se réfugia auprès du roi Thierry qui lui sauva certes la vie mais exprima aussi son soutien formel aux païens.

Thierry veilla cependant à ce que son seul héritier bénéficiât d’une éducation digne de son rang. Il sera donc d’abord confié aux soins de plantureuses nourrices, qui l’élèveront et lui apprendront les vieilles légendes franques. Il passera ensuite aux mains d’un précepteur (praeceptor), vraisemblablement un laïc, qui lui inculquera des rudiments d’écriture et de lecture, tout en lui faisant découvrir les classiques de la littérature antique. Parallèlement, des clercs vont lui enseigner le credo catholique, les Évangiles du Sauveur ainsi que le respect de l’Église et des choses sacrées. Durant son temps libre, il devait probablement jouer avec les enfants de l’aristocratie et ceux des serviteurs qui vivaient à ses côtés au palais.

Puis, à l’âge de sept ans, Théodebert va passer aux mains des compagnons de son père qui s’attacheront à faire de lui un valeureux guerrier. Les soldats francs, qui se faisaient gloire d’être durs au mal, tenaces, intrépides et braves, tenaient beaucoup à ce que leurs chefs leur ressemblent et possèdent les mêmes qualités qu’eux. On exposait donc les jeunes princes mérovingiens à un mode de vie très rude et on leur faisait fréquemment goûter la morsure du froid et de la faim. Ses maîtres d’armes vont apprendre à Théodebert à lutter au corps à corps, à monter à cheval et à manier l’armement du vrai soldat franc, et en particulier la redoutable francisque. Ils l’emmèneront avec eux à la chasse afin qu’il puisse s’exercer en poursuivant des chevreuils à l’aide d’un pieu pour aiguiser ses sens et sa rapidité. Ils lui enseigneront aussi les coutumes et les hauts faits de son peuple. Très jeune encore, Théodebert aura sans doute le droit d’accompagner son père lors des cérémonies publiques. Dès qu’il sera un peu plus avancé en âge, le jeune prince apprendra aussi à commander les hommes et notamment à célébrer le rite de l’adnunciatio, cette prise de parole que le souverain se doit de faire devant ses guerriers lors des assemblées annuelles. Et ainsi, au fil des années, Théodebert va-t-il un bel homme, grand et fort. Il est l’aîné de la dynastie régnante et l’on met donc beaucoup d’espoirs en lui, d’autant plus qu’il n’a pas de frère.

Comme le veut la coutume, dès qu’il aura atteint l’âge de quatorze ans le jeune prince sera désormais considéré comme majeur. Il recevra alors des mains de son père sa lance, son épée et son bouclier personnel. Il commencera désormais à prendre part aux assemblées du conseil royal et aux expéditions militaires.

La première fois qu’un chroniqueur – en l’occurrence Grégoire de Tours – mentionne le nom et l’action de Théodebert, c’est pour signaler le coup d’éclat qu’il a accompli vers l’an 515 (ou 520 ?). Cette année-là, en effet, une flotte de Danois audacieux va opérer une descente à l’embouchure du Rhin. Les envahisseurs pillent les villages de la côte, mais, une fois rembarqués à bords de leurs vaisseaux, ont du mal à repartir car ils se sont lourdement chargés de captifs et de butins. Ils sont donc contraints d’attendre des vents favorables pour pouvoir enfin quitter le rivage. Ce contre-temps permettra aux Francs de s’organiser et de mettre en œuvre une expédition de représailles dont Thierry confiera la réalisation à son jeune fils. Lorsque le vent finit par se lever, la flotte franque s’est déjà lancée à la poursuite des Danois, qu’elle n’aura pas de mal à rattraper. La bataille était inévitable. Elle tournera vite à l’avantage des Francs. Durant les combats, Chochilaïch, le chef danois, sera tué, ainsi que la plupart de ses hommes. Ce sera une victoire éclatante pour les soldats de Théodebert, qui récupéreront la totalité du butin et pourront libérer tous les captifs.

Désormais aguerri, le jeune homme reçoit bientôt de nouvelles responsabilités à la cour. Il se lie aux puissants et se prépare ainsi peu à peu à son métier de roi. En 530-531, il participe à la difficile campagne militaire menée contre le royaume de Thuringe. La bataille de Burgscheidungen, qui sera le point d’orgue de l’invasion franque, sera terriblement meurtrière. Longtemps indécise, elle s’achèvera finalement par la victoire des soldats de Thierry. Le roi des Thuringiens, Hermanfred, réussit cependant à s’enfuir et parti s’enfermer dans sa capitale. Pour le réduire, le roi des Francs va conclure une alliance avec un chef saxon nommé Hadugat. Grâce à cette collaboration, il parviendra finalement à s’emparer de la cité dont le roi sera tué. Pour le récompenser de son aide, Thierry offre alors à Hadugat une partie de la Thuringe en échange d’un serment d’allégeance et du paiement d’un tribut annuel.

Selon Grégoire de Tours, Théodebert est délégué à Soissons l’année suivante afin de servir d’ambassadeur auprès du roi Chlotaire, son oncle paternel. En 533, le jeune prince s’illustrera à nouveau lors de l’expédition qui va aboutir à la conquête du royaume de Burgondie. Ses oncles, Childebert et Chlotaire, ont en effet décidé d’abattre définitivement cette puissance burgonde qu’ils ne sont pas parvenus à vaincre lors d’une première tentative menée dix ans plus tôt. Cette fois-ci l’armée burgonde est écrasée par les Francs à la bataille d’Autun, ce qui contraint le roi Godomar III à s’enfuir, probablement chez les Alamans. Au même moment, afin d’appuyer ses oncles, Théodebert se dirige vers la Septimanie (Languedoc) dans le but d’empêcher les Wisigoths de venir appuyer leurs alliés Burgondes. A cette occasion, le fils de Thierry va conquérir le Velay, le Gévaudan, le Rouergue et l’Albigeois, s’emparant successivement des cités fortifiées de Rodez (Segodunum), Die (Dea) et Lodève (Luteva). Il s’avance ensuite à travers la plaine du Languedoc et mène la conquête de Béziers (Baeterrae). Repoussés de toutes parts, les Wisigoths du roi Theudis doivent se replier en hâte et transférer leur capitale de Narbonne, trop exposée aux attaques franques, vers Barcelone. Théodebert oblique ensuite vers l’est et s’attaque aux Ostrogoths, s’emparant sans coup férir de la puissante cité d’Arles au printemps 534.

Mais, à peine a-t-il -il achevé ces brillantes opérations militaires qu’un émissaire arrive jusqu’à lui pour l’informer que son père est désormais à l’article de la mort. Pressé de sécuriser son trône, Théodebert quitte immédiatement la Septimanie pour regagner l’Austrasie à la tête de son armée. Grâce à ce coup du sort inespéré, les Ostrogoths pourront reprendre possession d’Arles, tandis que les Wisigoths parviendront à se réinstaller dans Béziers. Le prince fera tout pour arriver en Austrasie avant l’expiration du roi Thierry, mais l’on ne sait pas s’il y parvint effectivement.

A l’âge de trente-quatre ans, Théodebert ers alors proclamé roi des Francs de l’est par les nobles d’Austrasie. Peu de temps après, il reçoit également l’allégeance solennelle de toutes les tribus thuringiennes et alémaniques, qui lui font parvenir des émissaires chargés de divers présents en signe d’obéissance et de joyeux avènement. Il aura plus de mal à se faire reconnaître dans son titre royal par ses deux oncles, Chlotaire et Childebert. Heureusement, après avoir obtenu une entrevue privée avec ce dernier, il parviendra contre toute attente à gagner sa confiance et son amitié. Childebert, qui n’avait pas d’enfants, finira même par lui offrir de devenir son successeur (539). Rendu furieux par cette initiative, Chlotaire décide de fourbir ses armes avec l’objectif d’attaquer Théodebert. Ce dernier fair alors appel à Childebert et les trois hommes vont s’affronter à l’occasion d’une courte guerre. Sèchement battu, Chlotaire, n’aura la vie sauve que par miracle et s’abstiendra dès lors de s’opposer à son neveu.

Mais au fait, de quoi Théodebert est-il devenu le roi ?

II. Le domaine austrasien

Né du partage établi en décembre 511, le royaume d’Austrasie s’étend approximativement sur les bassins de la Meuse, de la Moselle, du Rhin et du Main, ainsi que sur une partie de la Champagne et se prolonge vers l’est jusqu’à la haute vallée de la Weser. Ses principales villes sont Metz (Mettis), Laon (Lugdunum), Reims (Remagus), Mayence (Moguntiacum), Cologne (Colonia) et Trêves (Treverorum). Bien qu’il subsiste ici où là quelques îlots de romanité5, l’Austrasie est, de toutes les principautés mérovingiennes, celle qui a été le plus marquée par la progression des populations germaniques.

Mais, outre l’Austrasie, Thierry a aussi légué à son fils le vaste territoire qu’il s’est acquis en Auvergne au moment de la guerre remportée par son père contre les Wisigoths. Par deux fois, Thierry a d’ailleurs dû défendre par les armes cette riche province d’Auvergne, en 522 d’abord, face à un retour offensif des Wisigoths, puis en 532, contre une révolte de l’aristocratie locale.

L’Etat de Thierry et de Théodebert, partagé entre l’Auvergne et l’Austrasie, est donc en quelque sorte un Etat bicéphale. Thierry est d’ailleurs parfaitement conscient du handicap que représente cette discontinuité territoriale entre les deux parties de son royaume. Heureusement pour lui, il trouvera le moyen d’y remédier dès l’an 524. Cette année-là, en effet, son frère cadet, Chlodomir, meurt en combattant les Burgondes de Gondemar III. Childebert et Chlotaire profitent de cette occasion pour éliminer leurs neveux et se partager les domaines de leur frère défunt. On ne sait pas ce que Thierry a pensé de ces assassinats mais toujours est-il qu’il ne fit rien pour les empêcher, à la condition toutefois qu’il pût annexer pour lui le Berry, le pays de Troyes, l’Auxerrois et le Sénonais. L’acquisition de ces excellentes terres agricoles lui permettra aussi de relier pour la première fois les deux parties de son royaume par un véritable corridor terrestre6. Dix ans plus tard, la participation déterminante des vaillants Austrasiens à la conquête de la Burgondie apportera également son lot de récompenses au royaume de l’Est. Au terme de l’accord qui a mis fin à la guerre, Théodebert pourra ainsi étendre son contrôle sur les cités d’Autun, Avenches, Sion, Langres, Dijon, Vienne, Viviers, Besançon et Chalon-sur-Saône.

De tout cela il ressort que Théodebert, même s’il ne règne pas seul sur l’ensemble du Regnum francorum, comme l’avait fait son grand-père Clovis, peut néanmoins être considéré dès son avènement, et à juste titre, comme le plus riche et le plus puissant des princes mérovingiens de son époque.

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Le royaume de Théodebert vers 547. La carte ne mentionne pas que l’Alémanie et la Bavière lui étaient vassales.

III. Le roi de paix

Dès son arrivée au pouvoir, le nouveau roi choisit de placer sa politique intérieure sous le signe de la pacification et de la réconciliation. Il fait ainsi rappeler en Austrasie la plupart des hommes jadis exilés par son père. Le jeune Sigvald, fils du gouverneur d’Auvergne que Thierry avait fait exécuter en 531, sera l’un des premiers à pouvoir bénéficier de la clémence royale. Théodebert met également un terme à l’exil de l’évêque de Verdun, Desiderius, qui s’était vivement opposé à son prédécesseur. Quelques années plus tard, considérant que son père avait décidément été injuste envers le prélat, il lui offrira même sept mille sous d’or en guise de compensation.

Dès qu’il aura bien en main le gouvernement, Théodebert s’attachera également à supprimer certaines des taxes les plus impopulaires que Thierry avait instaurées afin de punir les territoires auvergnats rebelles à son autorité. Il fera également restaurer les différents sanctuaires auvergnats autrefois incendiés sur l’ordre de Thierry. Enfin, il autorisera les moines du monastère de Saint-Maurice d’Agaume à pouvoir récupérer le corps de leur fondateur, feu le roi Sigismond de Burgondie, odieusement assassiné par Chlodomir en 524. Conjuguant habilement ces mesures d’apaisement et une politique par ailleurs très ferme dans la conduite de l’Etat, Théodebert parviendra à prévenir les révoltes et les séditions, dont aucune ne devait éclater au cours de son règne.

IV. La famille royale

Comme nombre d’autres princes francs, le roi Théodebert aura une vie maritale somme toute assez agitée.

En 533, bien que fiancé depuis peu à la princesse lombarde Wisigardis (510-540)7, il s’éprend d’une aristocrate gallo-romaine, Déotéria, qu’il a rencontré durant la campagne de Septimanie. Une fois sur le trône, il oblige cette dernière à quitter son mari, maître de la forteresse de Cabrières, et à venir le rejoindre à Trêves. Celle-ci s’exécute et emmène avec elle sa fille Adia. Devenue une concubine officielle, Déotéria donnera naissance vers 535 un fils, Théodebald, dont le roi fera immédiatement son héritier officiel8.

Les jalousies que suscite la place que Déotéria occupait à la cour et dans le cœur du monarque expliquent peut-être le terrible épisode qui s’est produit vers 536. Cette année-là en effet, la jeune Adia, alors encore une adolescente, se tue lorsque son chariot tombe dans la Meuse près de Verdun. On accuse alors sa mère d’avoir délibérément assassiné celle qui aurait pu un jour constituer pour elle une rivale. Suite à cette sombre affaire, et face à la pression des siens, le roi n’aura d’autre choix que de répudier et d’exiler Déotéria, qui partira finir sa vie dans l’obscurité9.

Par dépit, il se résout à épouser enfin la Lombarde Wisigardis, qui attendait depuis près de sept ans de pouvoir enfin rejoindre son époux. Après la mort précoce de cette infortunée Wisigardis, le roi va prendre une troisième épouse, dont nous ignorons tout et dont les chroniqueurs ne nous ont même pas conservé le nom. Toujours est-il qu’elle accompagnera probablement le souverain pour le reste de son règne.

D’après les historiens, le corps de la « Dame de Cologne », qui a été découvert lors de fouilles effectuées en 1959 sous le parvis de la cathédrale de Cologne, pourrait bien être celui de la reine Wisigardis. Sur une chemise de laine, cette femme portait une tunique de soie chinoise teinte de pourpre ainsi qu’un voile de satin maintenu par un bandeau de fils d’or tissé. La souveraine portait de nombreux bijoux : fibules, agrafes, boucles d’oreilles, bracelets, médaillons, pendentifs, croix pectorales, épingles à cheveux, garnitures de ceintures et de couteaux. La plupart étaient en or cloisonné et serties de grenats, d’améthystes, d’émeraudes et de cristal de roche. A ses côtés était placé le corps d’un petit garçon en armure, dont on ne sait rien sinon que l’analyse ADN a prouvé qu’il n’était pas son fils.

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Image 1 : la « Dame de Cologne »

V. Le roi de guerre

. Le maintien de la suprématie franque

Tout au long de son règne, Théodebert développera une politique extérieure très active et qui sera généralement couronnée de succès.

Sur leur frontière orientale, les Austrasiens ont pour voisins deux peuples germaniques qui leur  sont soumis, les Alamans et les Thuringiens. Le royaume de Thuringe, on l’a vu, a été anéanti et annexé par Thierry en 530-531. L’Alémanie, quant à elle, est devenue vassale des Francs après avoir été défaite par Clovis en 496. Etablis entre le Neckar, le Rhin et le Danube, les Alamans paient depuis cette date un tribut annuel au roi des Francs mais ont obtenu de pouvoir leur conserver autonomie sous la direction d’un duc héréditaire. Toujours largement païens, les Thuringiens et surtout les Alamans demeurent turbulents et doivent donc être surveillés de près.

Au nord de son Etat, Théodebert doit aussi tenir en respect les puissants Saxons, qui sont, et de loin, les plus remuants et les plus dangereux de tous les peuples germaniques. Malgré leur reconnaissance de la suzeraineté franque, les Saxons, qui sont divisés en quatre tribus principales10, ont conservé intacts leurs cultes païens, leurs langues, leurs lois et leurs coutumes et défendent farouchement leur indépendance. Depuis la victoire qu’ils ont remportée sur la Thuringe en 531, les Austrasiens exercent certes sur eux un certain ascendant mais cette suprématie demeure toujours fragile et, dès que les Austrasiens montrent quelques signes de faiblesse, ils peuvent être sûrs que les Saxons chercheront à en profiter pour attaquer leurs villes frontalières.

Afin de parer à cette menace, Théodebert entreprend donc de nouer une alliance de revers en prenant langue avec le prince des Warnes, Hermenegisel, qui contrôle une région correspondant à l’actuel Mecklembourg. Pour consolider ce rapprochement, Théodebert lui offrira la main de sa jeune sœur, Theodechildis, qui partira donc rejoindre son nouvel époux dans les lointaines brumes de la mer Baltique.

Grâce à la puissance de son armée et à son propre renom, Théodebert va développer l’influence franque encore plus loin vers le nord et l’est. Parmi les peuples dont on sait qu’à un moment où à un autre ils lui ont rendu hommage, on peut notamment citer les Frisons, les Wendes11 et les Angles, non seulement ceux du Schleswig-Holstein, mais également ceux installés depuis peu sur l’île de Bretagne, ce qui amènera d’ailleurs Théodebert à se présenter dans une lettre à Justinien comme le souverain de l’île, ce qui était quelque peu présomptueux !

A partir de 536, compte tenu des difficultés rencontrées par les Goths en Italie, Théodebert va aussi chercher à étendre son influence sur toutes les tribus germaniques qui avaient été jusque-là dans la dépendance de la couronne de Ravenne, en commençant par les Bavarois de Norique, les Longobards de Rhétie et même les Gépides de Pannonie. Partout, ses envoyés seront reçus avec une grande déférence et leurs propositions d’alliance acceptées sans coup férir12.

. La conquête de la Provence

Si l’on excepte celle de la Burgondie, qui de déroula essentiellement sous le règne de son père, la prise la plus appréciable réalisée par l’Austrasie durant le règne de Théodebert fut certainement celle de la Provence.

Cette riche région, dont la capitale est située en Arles, est certainement la plus romanisée de Gaule, et en tout cas celle qui a le moins souffert des conséquences de la chute de l’empire d’Occident. A partir de 508, elle a été  administrée par les Ostrogoths qui ont placé à la tête du pays un exceptionnel administrateur en la personne du fameux préfet Libérius, qui présida notamment aux fameux conciles d’Arles (524), de Vaison (527) et d’Orange (529).

De même que son ancêtre Clovis avait su profiter de la mort du roi Euric pour s’imposer aux Wisigoths, Théodebert tentera de mettre à profit le chaos engendré par la disparition de Théodoric le Grand pour dominer les Ostrogoths. A la disparition de Théodoric en effet, le puissant édifice politique et diplomatique qu’il avait patiemment édifié se détériora rapidement. Mais si les Francs y virent effectivement une opportunité à saisir, ils ne furent par les seuls cependant. En 535, l’empereur Justinien envoya ainsi en Italie son meilleur général, Bélisaire, ce qui marqua le début d’une guerre qui devait durer près de vingt ans et entraîner la ruine quasi-totale de la péninsule.

Dès le début de ce conflit, Libérius est rappelé en Italie avec une grande partie de ses troupes et la Provence se retrouve donc plus que jamais à la merci d’une attaque franque venue de Burgondie. Plutôt que de la subir sans pouvoir réagir, Vitigès, le nouveau chef des Ostrogoths, choisit de la devancer. En 536, il avalise donc la cessation du territoire provençal au bénéfice des Francs, auxquels il fait par ailleurs livrer près de cinq cent trente six kilogrammes d’or. En échange, il obtient non seulement leur neutralité dans la guerre qui l’oppose aux Grecs mais aussi l’envoi d’un contingent de soldats francs afin de renforcer l’armée des Ostrogoths. Vitigès profitera de cette aide pour rependre la ville de Milan, qui s’était insurgée contre lui.

Au cours de l’hiver 536-537, Théodebert joint ses forces à celles de ses oncles Childebert et Chlotaire13 et entre donc avec eux en Provence le plus pacifiquement du monde. Suivant le même principe que celui appliqué précédemment en Burgondie, les trois rois francs se partagent équitablement leurs nouvelles possessions14. Après l’annexion de la Thuringe, de la Burgondie et maintenant de la Provence, le royaume franc issu de Clovis a ainsi pratiquement doublé de superficie en seulement sept années ! Et surtout, pour la première fois de son histoire, il se voit attribuer un débouché sur la Méditerranée et donc la possibilité de pouvoir commercer directement avec l’Empire byzantin.

. L’ambition italienne

Bien installé au nord des Alpes, le roi franc se maintient tout d’abord dans une prudente position d’arbitre. Ainsi, tout en profitant de la faiblesse des Ostrogoths pour leur arracher la Provence, il envoie son ministre Secundinus à Constantinople pour formaliser la cessation de la Provence aux Mérovingiens mais aussi peut-être dans l’espoir de nouer une possible alliance de revers avec Justinien.

L’occasion tant attendue se produit au printemps 539, lorsque Vitigès se retrouve assiégé dans Ravenne par les Byzantins. S’estimant délié que la promesse qu’il lui a faite de demeurer à l’écart du conflit, Théodebert passe les Alpes à la tête d’une puissante force de dix mille hommes. Il écrase l’armée des Ostrogoths près de Pavie, occupe la Ligurie, pille Gênes, puis s’avance dans la plaine du Pô jusqu’en Vénétie, écrasant au passage une troupe grecque près de Ravenne et ravageant tout sur son passage. Au bout de quelques mois cependant, le manque de vivres et la virulence du paludisme qui frappe ses troupes, l’amènent finalement à repasser les Alpes avec un immense butin (printemps 540). Il se contentera de laisser des garnisons pour surveiller les cols alpins, notamment dans le Val d’Aoste et la Maurienne.

En 540, Secundinus est de nouveau envoyé en ambassade auprès de Justinien. A cette occasion, l’envoyé franc apportera à l’empereur une lettre de Théodebert qui a été miraculeusement conservée15. En 542, Théodebert dirige une nouvelle expédition en Ligurie et ne se retirera qu’après s’être fait céder plusieurs places fortes en Italie. Vers la même époque, et contre toute attente, les Ostrogoths opèrent un redressement spectaculaire sous la conduite de leur nouveau souverain, Totila. En quelques années, celui-ci parvient même à reprendre aux Grecs l’essentiel de la péninsule italienne. Cette nouvelle donne freinera momentanément les ambitions franques et stoppera, au moins pour un temps, leurs interventions armées16.

VI. Une fin prématurée

Même si l’on a prêté à Théodebert le rêve de pouvoir entrer un jour à Rome ou même à Constantinople à la tête de ses armées, le valeureux prince franc n’aura pas eu le temps de mettre ces grandioses dessein à exécution.

En effet, alors qu’il règne depuis quatorze ans sur l’Austrasie et la moitié de la Gaule, Théodebert meurt soudainement, sans doute au début de l’année 548, à seulement quarante-quatre ans. Selon l’historien grec Agathias, il serait mort accidentellement alors qu’il chassait le bison dans la forêt des Ardennes. Son cheval serait passé sous une branche basse qui aurait heurté de plein fouet le front du cavalier, provoquant une commotion mortelle. Selon d’autres auteurs cependant, dont Grégoire de Tours, qui semble ici plus crédible, le roi mourut tout simplement d’une « fièvre ».

D’après ce que l’on sait des funérailles des princes mérovingiens, on peut imaginer qu’une fois constaté le décès, le corps du défunt à d’abord été lavé puis revêtu de ses plus beaux vêtements avant d’être placé dans un cercueil de bois garni d’aromates. Après avoir été longuement veillé, il est monté sur un char à bœuf et conduit jusqu’à l’église choisie pour devenir le lieu de son dernier repos. Au milieu d’un clergé abondant et en présence de tous les grands du royaume venus lui rendre un dernier hommage, le corps du roi est alors lentement descendu et soigneusement placé dans un grand sarcophage de marbre17 installé dans une fosse que l’on recouvre ensuite de terre et enfin d’une dalle de pierre soigneusement scellée.

Le lieu d’inhumation de Théodebert demeure encore inconnu à ce jour, car les sources anciennes sont muettes sur le sujet et la critique moderne hésite toujours entre diverses localités : Metz, Reims, Cologne ou bien encore Trêves ? Le problème est que les rois mérovingiens avaient pour habitude de se faire enterrer dans une église qu’ils avaient personnellement fondée, ou du moins qu’ils avaient comblée de leurs bienfaits de leur vivant. Or, aucune fondation religieuse, monastique ou non, n’a été attribuée à Théodebert, pas plus qu’à son père Thierry ou encore à son fils Théodebald, ce qui complique singulièrement la tâche de l’historien. Il est néanmoins à peu près certain qu’il fut enterré chrétiennement et ad sanctos apud ecclesiam, c’est-à-dire près de la tombe d’un saint, soit dans le chœur de l’église à proximité de l’autel, soit dans un mausolée attenant. Quoi qu’il en soit, cette tombe fut vraisemblablement pillée et détruite lors des invasions vikings au 9ème siècle et le souvenir en a été définitivement perdu.

Son fils Théodebald, âgé de seulement treize ans, lui succéda sans difficultés particulières18. Sa tante, sœur de Théodebert, la princesse Théodechildis, devenue récemment veuve du roi des Warnes, reçut la garde (custodia) de son neveu19 tandis que le major domus Condanus (Kunda) se retrouva chargé d’administrer les affaires courantes.

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Notes :

1 Le prénom de Thierry vient du francique Diet-Rich, de theud, « lignée/peuple » et rik, « puissant » (c’est-à-dire « puissant dans le peuple »). Thierry Ier était issu du mariage de Clovis avec une princesse franque au nom inconnu mais vraisemblablement apparentée à la famille de Sigebert le Boiteux. Ce mariage, célébré aux alentours de 485, fut considéré comme un « gage de paix » (friedelehen), ce qui permit à Clovis d’avoir les mains libres avant d’affronter Syagrius l’année suivante. Lorsque l’on sait que la première épouse de Thierry – et mère de Théodebert – était elle aussi probablement issue de Cologne, on conçoit aisément que Théodebert ait eu de solides appuis familiaux dans l’aristocratie franque de la région rhénane.

2 Du francique Theud-Berth, de theud, « lignée/peuple » et berth, « brillant » (c’est-à-dire « brillant dans le peuple »).

3 Dans un second temps, vers 510, Thierry se maria avec la princesse Suavegotha, fille du roi Sigismond de Burgondie et petite-fille du roi des Ostrogoths, Théodoric le Grand (m. 525). Vers 523, Suavegotha donna à son mari une fille, Théochildis, qui fut donc la demi-sœur de Théodebert.

4 Il semble que cette première division du royaume franc a été pratiquée sur le modèle des partages impériaux effectués depuis le 3ème siècle par les Romains. Au terme d’un compromis politique, chacun des héritiers recevait ainsi son lot de cités (civitas) avec les revenus fiscaux attenants. Il bénéficiait aussi d’une série de places fortes, d’une capitale située en zone sûre et d’une zone frontière à surveiller, et éventuellement à étendre. Ces partages se faisaient à partir de listes (descriptiones) de diocèses et non pas sur la base de cartes topographiques, ce qui explique l’excentricité géographique de certains d’entre eux.

5 On sait ainsi que la langue romane se maintint à Mayence et Salzburg jusqu’au 7ème siècle et à Trêves jusqu’au 12e siècle ! A l’inverse, des îlots de germanité existaient parfois en pays roman. Certaines zones étaient en effet peuplées par les descendants des « fédérés » (ou « lètes »), qui avaient été installés là par les armées romaines aux 4e et 5e siècles. Parmi eux notamment les Warasques (Warisker) du Doubs, les Burgondes de Savoie, les Alains de la Loire, les Saxons de Normandie ou de Vendée, et bien sûr les Francs eux-mêmes. A la différence des Wisigoths ariens, les Francs catholiques, du moins partout où ils étaient minoritaires, se romanisèrent rapidement. Ils se marièrent avec des femmes romaines dont ils adoptèrent la langue et les mœurs. De leur côté, les Gallo-Romains usèrent de plus en plus fréquemment des noms d’origine francique et, bientôt, ils n’hésitèrent plus à user du nom de « Francs » pour se désigner collectivement, à tel point que ce terme finit par devenir synonyme d’abord puis d’homme libre puis tout simplement d’habitant. Au milieu du 7ème siècle, au moment même où les dernières tombes « à mobilier » disparaissaient du nord de la Gaule, ce processus de fusion romano-franque était sans doute en passe de s’achever.

6 A la suite de ce décès, Childebert et Chlotaire s’étaient partagés le reste des territoires de leur défunt frère, non sans avoir pris la précaution d’assassiner deux de leurs neveux. Tandis que Childebert avait eu Orléans et Chartres, Chlotaire s’était emparé de Tours et de Poitiers.

7 Fille du roi Waccho (m. 539).

8 Elle lui donna également une fille, prénommée Bertha (ou Berthoara), qui mourut après 566/567 et dont Fortunat nous dit qu’elle était très pieuse et qu’elle paya personnellement la construction du baptistère de l’église de Mayence. En 540, le prince des Ostrogoths, Totila, la demanda en mariage à Théodebert, mais ce dernier refusa au motif qu’il estimait alors très faibles les chances de Totila de vaincre les Byzantins et de devenir roi d’Italie.

9 En fait, le roi considéra peut-être aussi la maladie de son fils Théodebald comme le châtiment que Dieu lui avait infligé pour son mariage hors-norme. Dans ce cas, la répudiation de Déotéria en serait la cause. Cette explication moins romancée semble aussi plus juste que celle fournie par la tradition.

10 A savoir : Ostphaliens, Nordalbingiens, Westphaliens et Angrariens.

11 Ce nom était donné de façon générique par les Francs aux tribus slaves installées au-delà de l’Elbe.

12 Le protectorat franc sur les Bavarois ne sera toutefois officialisé que sous le règne du roi Chlotaire Ier en 555.

13 En 540, Childebert et Théodebert s’allieront brièvement contre Chlotaire et tenteront même de le renverser, sans succès. Ce dernier ne devra sa survie qu’à une fuite précipitée dans la forêt d’Arelanum (auj. Brotonne).

14 Théodebert hérita au passage des cités d’Aix-en-Provence, Digne, Avignon, Glandèves, Uzès et Senez. Childebert reçut pour sa part le littoral avec Marseille, Arles, Toulon, Fréjus, Vence, Antibes et Nice. Chlotaire enfin obtint l’arrière-pays avec Embrun, Gap, Carpentras, Sisteron, Orange, Vaison-la-Romaine et Trois-châteaux.

15 Monumenta Germaniae Historica, Epistolae Merowingici, III Epistolae Austriacae, n°20, p. 133.

16 Sous le règne de Théodebald, en 553-554, une nouvelle intervention franque se produisit sous la conduite des généraux alamans Bucelin et Leuthari, accompagnés du Franc Hatning et du Romano-Burgonde Mummolus. Après quelques succès, les Francs furent finalement vaincus près de Capoue par l’armée byzantine du général Narsès et durent repasser les Alpes. Ce fut la dernière intervention franque en Italie jusqu’au règne de Pépin le Bref.

17 Les sarcophages mérovingiens étaient souvent produits dans des ateliers de taille spécialisés installés le plus souvent au sud de la Loire. Mais le roi pourrait tout aussi bien avoir été inhumé dans un sarcophage de marbre antique réemployé pour l’occasion.

18 De santé apparemment fragile – pour une raison inconnue, il était en partie paralysé des jambes – Théodebald devait mourir à l’âge de vingt ans, après seulement sept ans de règne. Comme il n’avait pas laissé d’héritier mâle, son royaume échut à son grand-oncle, l’ambitieux et cruel Chlotaire Ier (m. 561), qui en profita d’ailleurs pour épouser la veuve du défunt, la princesse lombarde Vuldetrada.

19 Ce fut d’ailleurs là l’un des premiers exemples de régence de l’époque médiévale. Il s’autorisait du précédent créé lorsque le roi des Ostrogoths, Théodoric le Grand, proclama sa fille Amalasonthe régente en attendant la majorité de son petit-fils Athalaric.

Crédits photographiques :

. Image de présentation : solidus du roi Théodebert. Frappé à Mayence aux environs de l’an 534. Propriété de la Bundesbank (Par DALIBRI [Public domain], via Wikimedia Commons).

. Image 1 : reconstitution de la « Dame de Cologne ». Archäologisches Museum Frankfurt.

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