Baybars (II) : Chronique d’un règne glorieux

Partie 1

Contre toute attente, Baybars l’esclave, Baybars l’usurpateur, allait régner durant dix-sept longues années et s’avérer un remarquable génie politique. Les péripéties de ce règne ont été si nombreuses que, pour plus de clarté, il vaut sans doute mieux les présenter de façon chronologique.

Voici donc les glorieuses annales du sultan Baybars.

. Dès l’année 1261 (659/660 H), le nouveau prince affirma son ambition de pas faillir devant l’adversité. A l’annonce de la mort de Kutuz, de sérieux troubles avaient en effet éclaté en Syrie. Dans Alep ruinée, des Mamluks appartenant à d’anciens souverains ayyubides, s’étaient emparés du pouvoir et avaient nommé l’un des leurs, Akkush Burli, pour devenir leur nouveau sultan. A Damas, un autre mamluk, Sandjar al-Halabi, s’était fait lui aussi proclamer sultan sous le nom d’al-Malik al-Mudjahid.

Ne pouvant se rendre immédiatement sur place, Baybars choisit d’y dépêcher ses plus fidèles lieutenants. Ces derniers parvinrent à Damas le 17 janvier et, trois jours plus tard, firent arrêter l’impudent Sandjar1. Baybars ordonna que l’on consolide les points d’appui de ses futures offensives : toutes les citadelles qui avaient été dévastées par les Mongols au cours des années précédentes, celle de Hims et de Halab en particulier, furent non seulement remises en état mais aussi pourvues de vivres et de munitions en abondance. Le 30 mars 1261, l’un de ses émirs, Badr al-Dîn Bilik al-Aydmarî, s’empara au nom du sultan de la région stratégique du Shawbak, un territoire fertile situé entre la mer Rouge et la mer Morte.

Au cours du printemps de cette même année 1261, Baybars réussit une belle opération de propagande en recueillant chez lui un membre de la famille abbasside qui s’était fait escorter depuis le ‘Irak par des bédouins de la tribu Banu Muhanna. Après s’être assuré de son identité d’oncle du dernier calife de Baghdâd, Baybars le fit acclamer avec pompe en tant que trente-huitième successeur (khalifa) du Prophète de l’Islam sous le nom d’Ahmad al-Mustansir Billah (juin 1261 [radjab 659]). Des monnaies furent frappées en son nom et les prônes rituels du vendredi lui furent désormais dédiés. Évidemment ce nouveau califat demeura purement théorique car Baybars n’entendait pas se dépouiller d’une once de son pouvoir temporel. Pourtant, le simple fait d’avoir réussi à placer sous sa protection le « prince des croyants » (amir al-mu’minin) rejaillit sur sa propre personne et lui permit de gommer les circonstances il est vrai assez peu glorieuses qui l’avaient amené sur le trône.

Au cours du second semestre 1261, le sultan partit pour la première fois en campagne en tant que chef suprême des armées. Il quitta l’Égypte au mois de septembre et accompagna son nouveau calife jusqu’à Damas. Là, il lui confia une petite troupe en lui donnant pour mission d’aller reprendre Baghdâd aux Mongols (7 octobre). Après quoi, il se rendit à Alep avant de tâter les défenses des Francs dans la région d’Antioche. Il réussit à endommager le port de Suwaydiyya (octobre/novembre) et acheva son expédition en revenant à Damas avant de regagner Le Caire (27 novembre).

Au cours de l’été 1261, le sultan fit envoyer une ambassade auprès de Manfred, roi de Sicile et fils du défunt empereur d’Occident Frédéric II. Pour Baybars, il s’agissait de prolonger les excellentes relations que les Ayyubîdes avaient longtemps maintenu avec les Hohenstaufen. Parvenu à Barletta, l’ambassadeur des Mamluks, Ibn Wasil, rencontra le roi et lui offrit des animaux exotiques ainsi que des captifs mongols pris lors de la bataille d’Ayn Djalut. Il visita également Lucera, une ville située près de Bari où la population était entièrement musulmane et pouvait librement pratiquer sa religion grâce à la protection du souverain éclairé qu’était Manfred. Ce dernier répondit d’ailleurs positivement aux offres d’alliance qui lui étaient faites et accepta de bloquer le cas échéant les ambassadeurs mongols si jamais ils venaient à passer par ses Etats pour se rendre en Occident.

. En 1262 (660/661 H), Baybars choisit de rester en Egypte pour s’occuper de réformes intérieures tandis qu’un de ses lieutenants, Sunkur, partait mener une brève offensive dans la banlieue d’Antioche.

Le calife al-Mustansir s’étant fait tué l’année précédente en tentant de reprendre Baghdâd avec des forces armées il est vrai totalement insuffisantes, Baybars le remplaça dès le mois de novembre 1262 par un autre Abbasside, âgé de seulement quinze ans, Ahmad al-Hakim, qu’il tint personnellement sous sa coupe, lui interdisant de se montrer en dehors des cérémonies officielles.

Preuve du pouvoir qu’il détenait sur cette communauté longtemps revêche à toute autorité extérieure, le sultan ordonna cette année là le remplacement du chef des Ismaéliens, Djamal ad-Dîn Hasan ibn Thabit, à qui succéda Nadjm ad-Dîn Isma’il ibn al-Sharani, un vieil homme de quatre-vingts ans qui devait se montrer bien plus conciliant que son prédécesseur.

Au cours de cette même année 1261, la mort sans héritier du dernier roi (malik) ayyûbide de Hims, al-Ashraf Musa, permit aux Mamluks d’annexer sans combat cette principauté vassale.

. En 1263 (661/662 H), le sultan quitta Le Caire (18 février) pour se rendre dans la région d’al-Arish, au bord de la Méditerranée, où il organisa de grandes chasses à l’antilopes. Le 24 mars, il partit installer son camp fortifié sur le mont Thabor (At-Tur), qui devait rester sa principale base d’appui au cours des mois suivants.

Etonnamment, le sultan décida tout d’abord d’engager des pourparlers diplomatiques avec les Francs. Il fit preuve à cette occasion d’une clémence inhabituelle chez lui, allant jusqu’à proposer aux envoyés du royaume d’Acre d’échanger tous les prisonniers musulmans qu’ils détenaient en échange de tous les prisonniers chrétiens retenus captifs dans les forteresses mamluks. Les premières réactions chrétiennes furent positives et une rencontre destinée à parachever cet accord eut même lieu le 8 avril sur le mont Thabor. Jean d’Ibelin, comte de Jaffa et Bailan d’Ibelin, comte d’Arsuf prônaient une entente de raison avec Mamluks et l’acceptation de la trêve, mais les Hospitaliers et les Templiers, sans doute de peur de perdre leur main d’œuvre servile, refusèrent catégoriquement et firent ainsi avorter les négociations.

En représailles, le sultan s’avança sur Akka (Saint-Jean-d’Acre) et mit le siège devant la cité. Au cours de l’assaut qui s’en suivit, son armée s’empara d’une des tours de la puissante enceinte mais dut finalement se retirer (16 avril). Baybars se rendit ensuite à Nazareth, dont l’un des ses généraux, ‘Ala ad-Dîn Taybars al-Waziri venait de s’emparer au détriment des Francs. La ville fut mise à sac et la basilique de la Nativité entièrement rasée afin que les Francs puissent mesurer le prix de leur refus de la paix. Le 28 avril 1262, Baybars arriva à Jérusalem, où il accomplit ses devoirs religieux avec un faste sans précédent. Il dépensa notamment cinq mille dirhams annuels pour l’entretien de la mosquée al-Aksa et ordonna la construction d’un vaste caravansérail afin de redynamiser le commerce. Après quoi; il obliqua vers le sud sans tarder.

Dès le 5 mai suivant, après seulement quelques heures de siège, il réussit à obtenir par la ruse la capitulation de la puissante forteresse d’al-Karak, dont le souverain, l’ayyubîde al-Mughtih ‘Umar, fut exécuté sans coup férir pour le punir de s’être allié aux envahisseurs mongols trois ans plus tôt. Dès cet instant, les Mamluks se retrouvèrent avec les mains libres totalement au Levant, où leur pouvoir ne disposa plus d’aucun rival musulman. L’ultime principauté ayyûbide, celle de Hama, leur était en effet soumise et ils étaient par ailleurs en assez bons termes avec les forteresses ismaéliennes.

Revenu au Caire le 27 mai 1263, Baybars y reçut avec beaucoup de pompe les ambassadeurs envoyés par le khan mongol Berke, maître de la Horde d’or. Cela faisait déjà deux ans que Baybars avait initié ses premiers contacts diplomatiques avec ce dernier, dont il savait qu’il était non seulement devenu musulman mais qu’il s’était aussi engagé dans une lutte féroce avec son cousin Hulagu, les deux hommes supportant les candidatures respectives de Khubilay et d’Arik Böke au titre de grand-khan des Mongols. La réponse positive de Berke à ces premiers contacts fut symbolisée par cette ambassade. Ce fut une belle opération pour Baybars, qui obtint à travers elle l’alliance de revers qui lui allait lui permettre de menacer son principal ennemi sur ses arrières. Car Berke devait effectivement tenir sa parole. Il attaqua plusieurs fois Hulagu en Azerbaïdjan au cours des années suivantes, ce qui soulagea considérablement la pression mongole sur la frontière syrienne de l’Egypte.

Baybars quitta sa capitale au mois d’août suivant et mena à nouveau de grandes chasses dans la région du Delta. Après quoi il inspecta les fortifications de la ville d’Alexandrie (6-17 septembre) avant de retourner au Caire. C’est là qu’il accueillit en octobre 1263 les quelques trois mille transfuges mongols qui, sur l’ordre de leur suzerain, Berke, avaient quitté l’Iran et l’armée d’Hulagu pour venir se placer sous sa protection. Après avoir officialiser leur conversion à l’Islam, il les intégra promptement à ses forces armées dont ils devinrent ensuite l’un des fleurons.

Au cours de cette même année 1263, Baybars envoya également de l’argent et des ouvriers spécialisés à Médine afin de faire restaurer la mosquée du Prophète, détruite quinze ans plus tôt par un incendie. Il fit également apporter une nouvelle clé pour la Ka’ba de La Mekke et obtint ainsi que le prêche hebdomadaire soit dorénavant prononcé aux noms du calife abbasside du Caire… et du sien.

. En 1264 (662/663 H), Baybars lança de grands préparatifs militaires afin de mettre sur pied une armée suffisamment puissante pour briser une fois pour toutes les reins des Francs et les rejeter ainsi à la mer. Ces dernier avaient en effet profité du bref répit que Baybars leur avait offert pour mener plusieurs offensives sur les citadelles mamluks d’Askalan (Ascalon) et de Bisan (Bethsan), attaques que Baybars avait prises comme un affront personnel.

Au début de l’année, il mena incognito une inspection à travers la province égyptienne de Gharbiyyah, qui s’étendait du Caire jusqu’à Dumyat, afin de surveiller si les travaux qu’il avait ordonnés avançaient correctement. En septembre 1264, il accomplit un nouveau séjour à Alexandrie, chassa dans le désert et visita les monastères chrétiens du Wadi Natrun. A la fin de l’année, il mena encore de grandes chasses dans la région d’Abbasa. Lorsque la disette menaça Le Caire, il ordonna à ses émirs d’assurer sur leurs revenus personnels l’approvisionnement de la population.

Il envoya également sa flotte en mer Rouge afin qu’elle s’empare du port de Sua’kin. Pour augmenter les chances de succès de l’opération, une attaque terrestre conjointe fut menée par le gouverneur de Kus et l’un de ses généraux, Ikhmin. Le prince de Sua’kin, Al’a ad-Dîn al-Asba’ani, fut ainsi rapidement mis en fuite2.

. Baybars se décida ensuite à porter l’estocade. Le 21 janvier 1265 (1er rabi’ II 663 H), une immense armée commandée par le sultan en personne quitta le Caire pour débuter une grande offensive contre le royaume de Jérusalem3, le principal Etat croisé. Le but était également d’impressionner les Mongols. Ces derniers se montraient en effet toujours menaçants sur la frontière septentrionale et venaient d’ailleurs de mener une offensive limitée sur la forteresse de Biredjik – qui avait été bien défendue par le prince de Hama.

Après être passé par Gaza (9 février), le sultan lança ses forces sur l’ensemble des fronts. Les places fortes ennemies furent enlevées les unes après les autres, à commencer par le port de Césarée, autrefois fortifié par Louis IX de France, et dont la prise, dès le 5 mars, au terme d’une semaine de siège, coupa en deux les possessions franques et isola Jaffa. Après quoi, les avant-gardes mamluks lancèrent de puissants raids sur la forteresse de Château-Pèlerin et jusque dans les faubourgs d’Haïfa, sans toutefois réussir à s’emparer de ces deux avant-postes. Au lieu de quoi, le gros de leurs forces armées fit volte-face vers le sud et, après quarante jours de siège, enleva le 29 avril le port d’Arsuf (Appolonia), avant de se présenter sous les remparts de Saint-Jean-d’Acre, dont l’attaque ne donna par contre aucun résultat. Le 11 mai, Baybars donna donc l’ordre de repli et, le 29 du même mois, il était déjà revenu au Caire.

Que ce soit à Arsuf, à Haïfa ou à Césarée, le sultan avait ordonné à chaque fois le démantèlement complet de toutes les enceintes fortifiées, qui furent remplacées par de simples tours de garde en bois. Ce faisant, il tirait habilement la leçon des guerres de 1191-1192, au cours desquelles Salah ad-Din, malgré ses succès, et pour n’avoir pas su s’emparer des ports de la côte, avait ensuite dû affronter un retour offensif des Croisés.

Après cinq années de perplexité et de fébrilité relative, les Francs venaient enfin de comprendre quel danger mortel leur faisait courir ce redoutable adversaire qu’était Baybars. Plusieurs chrétiens d’Europe ou de Chypre entendirent l’appel au secours de leurs frères en péril. Olivier de Termes et Eudes de Nevers, fils du duc de Bourgogne, débarquèrent ainsi dès le printemps 1265 avec d’importants contingents.

. Le 12 mai 1266 (664/665 H), le sultan quitta de nouveau l’Égypte avec son armée. Après être passé par Hébron (al-Khalil) et Ayn Djalut, il mena un nouveau raid dans la région d’Acre. Au même moment, ses soldats lancèrent des attaques simultanées sur l’ensemble du front franc, tout en portant leur effort principal sur la ville de Safed (Saphet), située au bord du lac de Tibériade. Tenue par les Templiers, l’énorme place fut rapidement cernée par d’immenses trébuchets (mandjanik) et bombardée sans relâche à l’aide de naphte enflammé projeté dans des récipients de terre cuite. Arrivé sur place, Baybars participa lui-même aux combats. Il n’hésita pas à s’approcher des murailles pour encourager ses hommes et inspecter le travail des sapeurs. Finalement, la citadelle fut emportée au cours du mois de juillet, après six semaines d’une lutte acharnée. Sur ordre du sultan, la population mâle fut décapitée dans sa quasi-totalité pour prix de sa résistance opiniâtre. Dans la foulée, la forteresse de Toron (Tibnin) dut-elle aussi se rendre aux Mamluks. Ces deux forteresses prises à l’ennemi furent immédiatement restaurées, agrandies et pourvues de garnisons imposantes. Le 3 juillet 1266, Baybars était à Damas, où il passa l’été à chasser et à régler le tout venant des affaires.

Plus au nord, al-Mansur, roi ayyûbide de Hama et le général mamluk Kalawun profitèrent de l’absence du souverain Héthum de Petite-Arménie pour s’attaquer à son royaume. Le 25 août 1266, l’armée arménienne fut sévèrement battue. Le prince Thoros, l’un des fils du roi, fut tué dans les combats tandis que son frère Léon était capturé. Les principales cités du pays (Sis, Mamistra, Adana, Ayas/Lajazzo, et Tarsus) furent investies et méthodiquement ravagées. L’Arménie dut abandonner le comté d’Antioche à son sort en échange de sa propre évacuation. Le 8 septembre 1266, le sultan se rendit dans la cité d’Afamiya afin de récompenser personnellement ses généraux et ses soldats victorieux. Le 26 septembre, il était de retour à Damas, qu’il quitta le 3 octobre pour regagner Le Caire qu’il devait atteindre un mois plus tard. Le 28 octobre, pendant son absence, un important détachement franc, venu d’Acre pour ravager la région de Tibériade, était par ailleurs tombé dans une embuscade et avait été entièrement passé au fil de l’épée.

Au cours de cette même année 1266, Baybars instaura également la nouvelle pratique de l’envoi vers La Mekke du convoi du mahmal. Parti d’Egypte, celui-ci emportait notamment la kiswa, ce voile brodé destiné à recouvrir la Ka’ba4. Il transportait aussi des clés symboliques destinées à ouvrir la porte du célèbre monument. Par ce geste, Baybars entérinait en quelque sorte la prise de contrôle des lieux saints par les Mamluks. Les aristocrates (shurafa) de Médine et Le Mekke furent d’ailleurs invités à se prosterner aux pieds du chameau qui portait le mahmal, en signe de soumission au calife abbasside du Caire.

. En 1267 (665/666 H), Baybars quitta le Caire (25 mai) pour Gaza puis Damas. Il passa par Safed et tenta pour la troisième fois de prendre Acre, sans plus de succès que précédemment. Il profita cependant de l’occasion qui lui était donnée pour transformer méthodiquement la campagne environnante en un véritable désert, rasant les vergers, brûlant les récoltes, s’emparant du bétail et pillant les faubourgs dans l’espoir de ruiner définitivement les ressources économiques de ses adversaires. Il conclut ensuite une trêve avec les Hospitaliers au terme de laquelle ces derniers renoncèrent au tribut que leur versaient jusque-là les forteresses ismaéliennes. Il parvint également à obtenir des principautés franques de Tyr et de Beyrouth qu’elles signent une paix séparée, ce qui les détacha de leur alliance avec le royaume d’Acre. Baybars demeura ensuite à Safed jusqu’au mois de novembre afin de diriger les travaux de rénovation de la forteresse, après quoi il regagna l’Égypte.

. En 1268 (666/667 H), le sultan quitta Le Caire (19 février) et s’avança vers l’enclave de Jaffa, qui ne résista pas plus d’un jour5 à l’assaut mené contre elle (28 février). Quelques semaines plus tard, une nouvelle ligne de défense franque fut enfoncée lorsque les Mamluks franchirent le fleuve Litani et arrivèrent devant le puissant château de Beaufort (Kala’at ash-Shakif / Arnum), situé en face de Tyr et contrôlé par les Templiers. Les vingt-six machines de siège que Baybars avait fait convoyer sur place, au prix de terribles et patients efforts, se montrèrent redoutablement efficaces et la citadelle finit part tomber le 15 avril.

Dans la foulée, les troupes du sultan passèrent devant Beyrouth et Tripoli au début du mois de mai, avant de se replier, après quelques accrochages, sur Hims, Hama puis Alep. Tout le monde semblait convaincu que les opérations des Mamluks étaient terminées lorsqu’ils présentèrent soudainement devant Antioche, à la pointe septentrionale des possessions latines. Les forces du connétable d’Antioche, Simon Mansel, furent écrasées et lui-même capturé. Dans la foulée, l’orgueilleuse cité tomba après un bref assaut. La ville basse se rendit le 18 mai tandis que la citadelle résista encore deux jours. Cent-soixante et onze années de domination franque sur la ville venaient ainsi se s’achever après un court siège de seulement quatre jours. Comme à son habitude, Baybars donna cette fois encore l’ordre de ne faire prisonnier aucun des combattants. Le massacre de 1268 fut si terrible que la ville, littéralement noyée dans le sang, ne devait jamais se relever. On a parlé de dix-sept-mille francs tués et de plus de cent-mille prisonniers réalisés au sein de la population chrétienne. Cette conquête eut un retentissement considérable en Orient comme en Occident, plus encore peut-être que la chute de Jérusalem en 1244. L’ancien port d’Antioche, Saint-Siméon, fut également occupé et les navires qui s’y trouvaient furent saisis avec toutes leurs cargaisons. Les forteresses environnantes, toujours aux mains des Templiers – dont celle stratégique de Gastein (Baghras) – ne résistèrent pas davantage.

A la fin du mois de mai 1268, Baybars profita de son triomphe pour signer la paix avec le roi de la Petite-Arménie qui fut contraint de céder une partie de ses domaines au sultan, et en particulier la puissante forteresse de Trapesac. C’est donc un Baybars particulièrement fier de lui qui revint sur ses pas en passant successivement par Shayzar, Hama et Hims, avant de faire son entrée dans Damas le 9 juin. Il accorda alors une trêve aux Francs du royaume de Jérusalem au terme de laquelle Haïfa leur fut laissée, ainsi que Sidon (sauf l’arrière-pays) tandis que les revenus fiscaux du territoire d’Acre étaient partagés à égalité entre Francs et Mamluks. Le 30 juillet 1268, Baybars fit une magnifique entrée au Caire.

. En 1269 (667/668 H), Baybars quitta sa capitale le 16 février et, passant par Gaza puis Arsuf, arriva à Damas. En avril, il quitta la ville incognito et revint secrètement au Caire afin de s’assurer que celui à qui il avait laissé la régence du pays s’acquittait de sa tâche avec toute la rigueur requise. Après quoi, une fois rassuré, il s’avança vers al-Karak, qu’il atteignit le 2 juillet 1269.

Mêmes ses intimes ignoraient encore tout de son véritable but lorsqu’il obliqua brusquement vers le sud à la tête d’une faible escorte. Le 27 juillet 1269, il était déjà à Médine et, le 5 août, à La Mekke, où il arriva juste à temps pour accomplir les rites du grand pèlerinage (dhu al-hijjah 667). Il y fut reçut par les princes hachémites Idris et Abu Numay, qui lui renouvelèrent leur allégeance. Durant son pèlerinage, le sultan conserva une attitude excessivement humble et accomplit ses devoirs religieux sans gardes du corps pour écarter les importuns, affirmant n’avoir que Dieu pour seul protecteur. Assis à la porte de la Ka’ba, il prenait la main de ceux qui se présentaient et les aidait à se hisser afin qu’ils puissent en toucher le seuil. Il visita tout ce que la ville comptait de savants religieux. Ce fut l’un des pèlerinages les plus magnifiques organisés depuis bien longtemps. Les aumônes (en ar. surra, en turc sürre) du souverain furent distribuées en grande quantité aux pèlerins, qui obtint aussi l’allègement de la taxe que devaient acquitter les Egyptiens pour pouvoir entrer dans la ville. Baybars ordonna que l’on fasse restaurer les puits, les gîtes d’étapes et les pistes qui permettaient d’atteindre La Mekke à partir du Caire en moins de quarante journées de marche. Après plusieurs décennies de fermeture due à l’insécurité que faisaient régner les Croisés dans la région, la « route égyptienne » du Hadj fut ainsi à nouveau ouverte aux voyageurs venus de la vallée du Nil, mais aussi d’Afrique du Nord et d’Andalousie. Cela entraîna une spectaculaire augmentation du nombre de pèlerins, qui dépassa bientôt les cent-mille.

Baybars quitta La Mekke le 21 juillet et atteignit Al-Karak dès le 30 du mois, ravi de constater que, grâce aux multiples précautions qu’il avait prises, son absence n’avait entraîné aucune vacance du pouvoir. Il entama alors une grande tournée à travers tout le Levant, passant par Damas, Alep, à nouveau Damas, al-Khalil (Hébron) et Jérusalem.

En septembre 1269, le sultan fut informé qu’une armée aragonaise commandée par le vieux roi Jacques (Jaime) en personne venait de prendre la mer à Barcelone avec pour objectif la reconquête de la Terre Sainte. Il ordonna immédiatement la destruction des ports de Damiette et d’Ascalon afin d’éviter qu’ils ne puissent servir de relais aux chrétiens si jamais ils réussissaient à s’en emparer. Quelques semaines plus tard, on lui annonça qu’une grande tempête avait décimé quasiment toute la flotte ennemie et que seuls quelques bateaux étaient finalement parvenus à destination, le souverain espagnol ayant quant à lui préféré rebrousser chemin.

Rassuré, Baybars regagna Le Caire en octobre. Il n’y resta que peu de temps. Après une tournée d’inspection à Alexandrie, il arriva à Damas (4 décembre) et, dans la foulée, contra de haute lutte un assaut franc devant Safed au cours duquel l’envoyé personnel du roi de France en Terre sainte, Robert de Cresèques, trouva la mort. Il retourna ensuite à Damas et de là, se dirigea vers le nord de la montagne libanaise où il parvint au début de l’année suivante.

. En janvier 1270 [668/669], après être passé sans s’y attarder devant le château de Margat puis sous les murailles du Krak des Chevaliers, Baybars attaqua les Ismaéliens, dont il détruisit la principale forteresse, Masyaf (février)6.

Alors qu’il était revenu au Caire, on lui apprit que son vieil ennemi, le roi de France Louis IX, avait débarqué à Tunis le 17 juillet précédent à la tête de vingt à trente-mille soldats francs, dont sept-mille chevaliers. Le sultan décréta une mobilisation générale de ses troupes afin de venir en aide au roi Muhammad ibn Yahya, le souverain hafside de Tunis, principale cible du débarquement chrétien. Il donna des directives pour que l’on fasse creuser des puits tout au long de la côte libyenne en prévision de son futur passage dans la région. Cependant, au moment même où il s’apprêtait à se mettre en route pour Tunis, on lui apprit que le roi de France était mort (25 août). La mobilisation égyptienne perdit sa raison d’être et Baybars put s’en retourner tranquillement au Caire. En septembre, il mena une inspection à Askalon pour surveiller la démolition de la citadelle et le comblement du port. Le 25 octobre, il était de retour au Caire.

En cette année 1270, Baybars envoya sa flotte s’attaquer au port chypriote de Limassol. Si l’expédition fut un sévère échec, puisqu’elle se termina par l’échouage de la plupart des vaisseaux et la capture ds équipages avant même qu’il n’y ait eu le moindre combat, elle n’en eut pas moins un certain impact psychologique. C’était en effet la première fois depuis des lustres qu’une flotte musulmane se montrait menaçante en Méditerranée orientale.

. En 1271 (669/670 H), une nouvelle offensive en terre franque amena les Mamluks à réaliser d’importants gains territoriaux. Parti du Caire le 24 janvier, le sultan arriva à Damas le 20 février. Après être passée par Hims, l’armée musulmane entama les défenses lointaines de Tripoli puis s’empara en février de la place franque de Chastel-Blanc (Safita), qui capitula sans résistance et dont la garnison fut autorisée à se replier les armes à la main en hommage à sa vaillance.

Le 3 mars 1271, le sultan et son armée apparurent au pied du fameux Krak des Chevaliers. Ce splendide château, devenu depuis longtemps le fief des Hospitaliers, était de loin la plus imposante des citadelles chrétiennes implantées en Terre Sainte. Les défenseurs du Krak avaient jadis repoussé avec vaillance les attaques du prince Nur ad-Dîn, comme ils l’avaient fait ensuite des tentatives de Salah ad-Dîn. Le défi était donc de taille à satisfaire les ambitions du souverain mamluk, qui ne négligea aucun détail dans la conduite de l’assaut. Dès le 4 mars, une brèche fut faite dans l’enceinte extérieure. Le lendemain, une première barbacane fut prise. Après quelques jours d’interruption pour cause de pluie, l’assaut reprit avec une nouvelle vigueur. Le 15 mars, une deuxième barbacane fut enlevée. Le 30, une équipe de sapeurs força la troisième barbacane, celle là même qui défendait l’accès au château proprement dit. Les ultimes défenseurs se barricadèrent alors dans le donjon central. Pressé d’en finir, le sultan employa la ruse et fit parvenir aux assiégés une fausse lettre prétendument écrite par le comte de Tripoli et leur enjoignant de se rendre. Ce qu’ils firent le 8 avril, au terme de cinq semaines d’une lutte éprouvante7.

Les Chrétiens orientaux de la ville voisine de Kara furent sévèrement punis pour avoir accordé du soutien aux Francs. Dans la foulée, la citadelle toute proche de Gibelcar (‘Akkar al-Atika) ne put que succomber sous le poids du nombre (11-12 mai). Le principal fief des Chevaliers Teutoniques en Terre sainte, le château de Starkenberg (également connu sous les noms de Montfort et de Kala’t Kurayn), ne résista pas beaucoup plus longtemps car il tomba le 12 juin, après une semaine de siège. Contrairement au Krak des Chevaliers, Starkenberg fut entièrement démantelé.

En s’emparant d’un si grand nombre de places stratégiques en un temps aussi bref, Baybars venait incontestablement de frapper un très grand coup. La grande cité côtière de Tripoli, privée de tout son arrière-pays, comptait à présent les jours qui la séparaient encore du désastre. Une délégation mamluk fut envoyée dans la ville pour négocier une trêve durable. La légende raconte que Baybars aurait accompagné ses ambassadeurs dans la cité ennemie en se déguisant en soufi. Revenu à Damas, il mena ensuite un raid rapide dans la région d’Acre avant de repartir vers Le Caire (23 juillet).

A nouveau, il n’y demeura que peu de temps, puisque dès le 13 septembre il était déjà de passage à Al-Karak. Une semaine plus tard, on le voyait à Damas, et trois jours après à Hama, où il reçut l’allégeance d’un chef bédouin rebelle.

Les Croisés, stupéfaits et exsangues, tentèrent alors le tout pour le tout et, profitant de l’arrivée d’importants renforts en provenance d’Angleterre – le prince Edouard avait débarqué à Acre au mois de mai précédent – et d’une opportune attaque mongole sur Ayntab, Harim et Alep (octobre)8, ils montèrent au mois de novembre une grande expédition en direction de Nazareth et de Kakun, au cours de laquelle ils tuèrent un assez grand nombre de soldats et de civils musulmans.

Dès le mois de décembre, après avoir repoussé les Mongols et leurs alliés anatoliens, le sultan orchestra sa riposte dans la région d’Acre. Mais les pluies torrentielles gênèrent son armée et il dut finalement se replier sans avoir pu atteindre ses objectifs. Une fois rentré en Egypte, il reçut des émissaires de Charles d’Anjou, roi de Naples, qui parvinrent à le convaincre d’établir une paix durable avec ce qu’il restait du royaume d’Acre.

A l’heure où la « grande guerre » entamée en 1265 semblait devoir faire une pause, il n’y avait pour ainsi dire plus d’Etats latins en Terre sainte, mais seulement des établissements épars, fragilisés et qui plus est toujours rivaux entre eux. La principauté d’Antioche avait tout simplement cessé d’exister et la frontière méridionale des possessions chrétienne était passée de Jaffa à Saint-Jean-d’Acre. Dans l’ensemble, les Croisés ne possédaient plus désormais qu’une étroite bande de littoral, alors même que les Mamluks tenaient fermement les crêtes et le fertile arrière-pays. L’autosuffisance dont avaient bénéficié jusque-là les Latins d’Orient appartenait désormais au passé. A présent, l’argent, les hommes, les armes et les vivres, tout allait devoir leur être envoyé directement d’Europe. Or l’Occident était lui-même confronté à une crise économique de plus en plus aiguë, qui allait bientôt l’empêcher d’intervenir Outremer pour y organiser une nouvelle croisade.

. L’année 1272 (670/671 H) fut consacrée à une inspection générale du dispositif militaire syrien. Le sultan quitta Le Caire le 5 mars. Après être passé par Césarée, il arriva à Damas le 2 mai. La paix avec les Chrétiens d’Acre fut officiellement signée le 25 mai. Elle instaurait une trêve de dix ans, avalisait les conquêtes mamluks (hormis celle de Nazareth, qui fut généreusement laissée aux Chrétiens), interdisait aux Francs de construire de nouvelles places fortifiées ou de réparer les anciennes, et les obligeait également à avertir le sultan contre tout nouveau projet de croisade. En outre, elle faisait de Baybars le suzerain de nombreux fiefs dont les revenus seraient à l’avenir partagés entre leurs propriétaires francs et les caisses du sultan.

Le 12 juin 1272, le prince Edward d’Angleterre, principal chef croisé, réchappa à une tentative d’empoisonnement mais resta malade pendant près de six mois et préféra finalement quitter la Palestine en septembre. On accusa bien évidemment Baybars d’avoir orchestré l’opération. Pendant ce temps, le sultan partit inspecter l’ancien Krak des Chevaliers (12 juillet), où il supervisa l’avancée des travaux de rénovation et d’agrandissement de cette forteresse qui désormais était la sienne. Après quoi, il rentra à Damas (2 août) puis au Caire (10 août !).

A peine une semaine plus tard, apprenant que les Mongols avaient déclenché une nouvelle attaque dans la région de l’Euphrate, il revint précipitamment en Syrie. Il battit les forces ennemies sur les bords du fleuve et les força à lever le siège de Biredjik. Après quoi, il regagna Damas (26 décembre) puis Le Caire (17 janvier 1273).

Au cours du mois d’août suivant, le roi Dawud de Nubie lança un raid sanglant sur le port égyptien de ‘Aydhab, situé en bordure de la mer Rouge. Les Égyptiens, qui s’étaient désintéressés jusque-là du sort de ce lointain royaume, ne purent accepter qu’une telle menace pèse sur l’artère principale de leur commerce avec l’Inde et la Chine, et ils préparèrent donc consciencieusement leur riposte.

. En 1273 (671/672 H), Baybars quitta Le Caire (12 août) et partit de Damas (septembre) pour se rendre à Biredjik (al-Bira), où on lui avait signaler la présence d’un important détachement mongol. Obliquant ensuite vers le sud, il se lança personnellement à la conquête des dernières forteresses ismaéliennes. Comme à son habitude, il ne fit aucun quartier et ordonna la destruction totale de Kalat al-Khaf (juillet), l’ultime bastion des Ismaïliens syriens, dont il fit passer tous les défenseurs au fil de l’épée9. Après quoi, il regagna sa capitale (3 janvier 1274).

. L’année 1274 (672/673 H) fut calme et ne vit pas d’opérations militaires majeures. Le sultan profita de cet état de fait inédit pour aller inspecter personnellement les défenses de Karak et du Shawbak, puis celle d’Alexandrie. Il dépêcha également des avant-gardes aux frontières de la Cilicie afin de préparer une future offensive contre le sultanat de Rum, allié des Mongols. Comme il avait appris la venue en Irak du khan mongol Abagha, il envoya des contingents de Bédouins mener un raid audacieux à travers le désert jusqu’à al-Anbar, à seulement quelques lieues de Baghdâd. L’objectif était clairement de démontrer aux Mongols que leur domination sur le Moyen-Orient ne serait jamais autre chose que temporaire et qu’ils ne seraient nulle part à l’abri des attaques de l’Égypte.

. En 1275 (673/674 H), le sultan reprit le chemin du djihad. Il quitta sa capitale le 1er février et arriva à Damas le 27 du même mois. Présent à Hama le 6 mars, il pénétra ensuite personnellement en Petite-Arménie afin de punir les Arméniens pour avoir récemment renouveler leur alliance avec les Mongols. Il enleva successivement les villes de Sis (30 mars), d’Adana et de Tarsus, ainsi que le port de Ayas (Lajazzo). Le 11 juin 1275, il était de retour à Damas, où pour la première fois, il nomma l’un de ses lieutenants, Sunkur al-Ashkar (litt. le « Faucon roux ») comme régent (na’ib) de la cité avec autorité sur toute la province de Syrie. Le 11 janvier 1276, il était de retour au Caire.

Cette année-là, une nouvelle attaque nubienne menée contre la ville d’Aswan entraîna une rapide riposte du gouverneur de Kus, ‘Ala al-Dîn, qui s’avança jusque dans la banlieue de Dunkula (Dongola), d’où il ramena de nombreux prisonniers. Un prince de la dynastie locale nommé Shakanda, rival du roi Dawud, en profita alors pour se réfugier auprès du sultan et lui demander de l’aide afin de s’emparer du trône. Baybars s’en montra fort satisfait et répondit favorablement à cette offre. Il ordonna de préparer une grande expédition méridionale.

. Au début de l’année 1276 (674/675 H), Baybars envoya deux de ses généraux vers la Haute-Egypte avec pour mission d’en finir avec la menace nubienne. L’entreprise réussit parfaitement : la capitale du pays, Dunkula, fut prise d’assaut au cours mois d’avril, avant les grandes chaleurs, et le royaume devint dès lors un Etat satellite du Caire sous l’autorité de son nouveau roi, Shakanda.

Le 7 juillet 1276, le sultan arriva à Damas puis se rendit à Alep, où il débuta les préparatifs de la grande expédition septentrionale qu’il avait l’intention de mener depuis déjà plusieurs années. De retour au Caire au cours du mois d’août, il organisa une inspection générale de l’armée et, peu de temps après, il fit célébrer avec une grande solennité le mariage de son fils aîné, Baraka Khan, avec la fille de son meilleur général, Kalawun.

. Au début de l’année 1277 (675/676 H), le sultan quitta Le Caire (23 février), passa par Damas (24 mars) puis par Alep (6 avril), avant de s’avancer profondément en Asie Mineure. Il avait en effet noué des contacts avec plusieurs émirs seldjoukides de la région et ces derniers l’avaient assuré de leur collaboration et de leur aide dans sa lutte contre les Mongols, dont ils subissaient la domination avec de plus en plus de réticence. Peut-être lui avaient-ils également promis de lui conférer le prestigieux titre de sultan de Rum ?

Toujours est-il que l’armée de Baybars pénétra en Anatolie et engagea le combat contre les turco-mongols près d’Elbistan (18 avril).  Malgré son âge avancé, Baybars n’hésita pas à se lancer lui-même dans la mêlée. Les Mamluks triomphèrent sans grande difficulté de leurs ennemis dont la plupart furent exécutés. Baybars entra ensuite en vainqueur dans la grande cité de Césarée de Cappadoce (la moderne Kayseri). Mais les princes tant attendus ne bougèrent finalement pas. Le régent du sultanat de Rum, Muhyi Dîn Pervane, s’était enfuit à Tokat, et Baybars, qui venait d’apprendre qu’une armée de secours mongole venue d’Iran avançait à marche forcée vers l’Anatolie, préféra prudemment se retirer.

Il revint donc vers Antioche, puis, de là, à Damas, où il parvint le 17 juin 1277 (14 muharram 676). Mais à l’issue du dîner qu’il avait célébré au soir de son arrivée dans la ville, le sultan tomba brusquement malade. Les soins que ses médecins lui apportèrent ne permirent par de le rétablir et il mourut finalement treize jours plus tard, le jeudi 30 juin 1277 (27 muharram 676 H), un peu après le coucher du soleil, à l’âge de cinquante quatre ans environ.

Une anecdote, rapportée par l’historien Yununi prétend qu’il serait mort, tel un véritable héros shakespearien, après avoir bu une coupe de poison destinée à un autre. Elle n’a aucun fondement historique et relève sans doute de la simple légende. Certains évoquent un abus de kumis10 tandis que d’autres, plus prosaïquement, parlent des conséquences d’une banale crise de dysenterie. Et ainsi, celui dont le corps était pourtant couvert de blessures mourut-il non pas au combat mais dans son lit.

Son trésorier (khazindar), Badr al-Dîn Bilik, cacha la nouvelle aux émirs mamluks et fit enterrer secrètement la dépouille du souverain dans l’enceinte de la citadelle de Damas, là même où le décès avait eu lieu. Il se rendit ensuite rapidement au Caire avec le trésor et c’est alors seulement qu’il annonça à tous la mort de son maître. Immédiatement, les grands du royaume prêtèrent publiquement allégeance au fils aîné de Baybars et le jeune homme lui succéda sans heurts sous le nom d’al-Malik as-Sa’id Baraka Khan.

L’une de ses premières mesures fut d’ordonner la construction à Damas d’un grand mausolée en l’honneur de son père. Le gouverneur de Damas, l’émir Aydamur, racheta la maison Akiki, située juste face de la madrasa al-‘Adiliyya, et ‘architecte Ibrahim ibn Ghana’im convertit bientôt les lieux en un mausolée, qui devait également servir de madrasa et de librairie.

Au bout d’un mois et demi, le vendredi 5 radjab 676, la dépouille de Baybars fut exhumée de l’enceinte de la citadelle et portée de nuit, à dos d’hommes, jusqu’à la mosquée des Omeyyades, où l’on accomplit sur elle la prière des morts. Après quoi, elle fut ré-inhumée dans l’enceinte du nouveau bâtiment qui reçut le nom de Zahiriyyah. Le grand kadi, ‘Izz al-Dîn Muhammad ibn ‘Abd al-Kadir, eut le privilège de descendre le corps dans la fosse et de présider la cérémonie. Le surlendemain, on fit placer, près de la sépulture, des lecteurs du Kur’ân, et l’ensemble des lieux fut constitué en bien de mainmorte (wakf). Et c’est ainsi que Baybars eut le privilège de pouvoir être enterré tout près du tombeau de ses illustres prédécesseurs, les princes Nur ad-Dîn et Salah ad-Dîn. Il y repose encore aujourd’hui.

Notes :

1 Sandjar al-Halabi passa les trente dernières années de sa vie dans la prison de la citadelle du Caire, comme un vivant symbole de ce qui était censé arriver aux mamluks trop ambitieux. Effectivement, ce fut la première et la dernière révolte de ce type contre le pouvoir « baybarside ».

2 Baybars finira par accepter le retour au pouvoir du prince déchu, à la condition toutefois qu’il devienne son vassal.

3 Bien que la ville sainte ait été reprise par les musulmans en 1244, ses princes en titre continuèrent de se faire appeler « rois de Jérusalem ».

4 Cette procession du mahmal depuis Le Caire jusqu’à La Mekke fut organisée jusqu’au milieu des années 1920. Dans le cadre de la caravane, il représentait le pouvoir politique qui avait autorité sur les pèlerins et en assurait la protection auprès d’éventuels pillards.

5 Et pour s’en convaincre il faut lire le bulletin de ce glorieux fait d’armes, encore visible de nos jours sur la porte de la grande mosquée de Ramlah en Palestine, et ainsi conçu : « Il mit le siège devant la place de Jaffa à l’aube du jour et l’emporta avec la permission de Dieu, exalté soit-Il, à la troisième heure de ce même jour « .

6 Il semble également que le sultan ait utilisé les compétences de ses nouveaux vassaux en les faisant assassiner Philippe de Montfort à Tyr, le 17 août 1270, afin de prévenir une possible alliance entre celui-ci et Hugues III de Lusignan.

7 Baybars installa ensuite une importante garnison dans la place dont il fit même agrandir l’enceinte.

8 Lorsqu’il apprit que dix mille Mongols, aidés par des contingents du sultanat de Rûm, avaient franchi l’Euphrate et s’étaient emparés d’Alep, Baybars monta immédiatement une rapide contre-attaque. Il arriva cependant dans la région au moment où ses ennemis avaient déjà repassé le fleuve avec leur butin (novembre 1271). C’est également pendant cette absence que les Francs organisèrent leur attaque contre Kakun (Caco), près d’Acre.

9 Les Ismaéliens (ou Nizaris, ou encore Assassins) appartenaient à une secte musulmane hétérodoxe fondée en Iran septentrional par Hassan i-Sabah à la fin du 11ème siècle. Présents à Alep dès 1090, des missionnaires ismaéliens avaient dû quitter cette cité pour Afamiya (1103), puis pour Baniyas (1113). Chassés de ces lieux, ils s’étaient alors réfugiés vers 1130 dans la région isolée du Djabal Ansarieh, située à la frontière entre les Etats latins d’Antioche et de Tripoli. Dans les années 1160 leur chef Rashid al-Dîn Sinan (connu comme le « Vieux de la Montagne » par les Croisés) fit de Masyaf sa capitale avant de semer la terreur dans la région, multipliant les assassinats et résistant victorieusement aux forces de Salah ad-Dîn en 1176. Parmi les autres forteresses ismaéliennes on comptait Kadmus, Rusafa, Kalat al-Kahf, Kalat al-Khawabi, Kalat Abu Kubays et Kalat Manayka. Elles furent toutes réduites les unes après les autres par Baybars qui mit ainsi un terme à l’Etat ismaélien de Syrie.

10 Du lait de jument fermenté, une boisson typique des steppes que le sultan n’avait jamais abandonné et dont le rite hanafite autorisait d’ailleurs la consommation tant qu’elle n’apportait pas l’ivresse.

Crédit photographique : Le Krak des Chevaliers, Syrie (Gianfranco Gazzetti / GAR [CC BY-SA 4.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)%5D, via Wikimedia Commons)

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