Baybars (I) : l’Esclave couronné

Sultan d’Egypte de 1260 à 1277, Baybars Ier fut certainement l’une des plus grandes figures de l’histoire médiévale. Vainqueur des Mongols et des Croisés, il réussit à faire de l’Egypte le pays le plus puissant du monde musulman. Souverain intransigeant et parfois cruel, il fut aussi un grand stratège, un soldat extraordinairement courageux et un administrateur hors pair, qui fonda un Etat destiné à perdurer plusieurs siècles. Rarement un destin n’aura été aussi épique que celui de ce petit orphelin aux yeux bleus, né sous la yourte, exhibé les chaînes aux pieds sur les tréteaux des marchés aux esclaves, mais qui, à force de vaillance, de ruse et de fermeté, réussit à devenir un grand roi devant lequel tous se courbaient avec crainte et respect.

  1. L’esclave devenu soldat

Ce n’est pas sur les rives généreuses du Nil, au milieu des dattiers et des felouques, que naquit le futur sultan Baybars, qui allait pourtant devenir l’un des plus fameux souverains de la si longue histoire égyptienne. Non, pour retrouver le lieu où il passa ses premières années, il faut aller bien loin de là, remonter les eaux turquoises de la côte levantine, traverser les hauts plateaux d’Anatolie et franchir la mer Noire, pour enfin, depuis la Crimée, s’enfoncer jusque dans les vastes et sévères steppes d’Ukraine, brûlées par le soleil pendant de cours étés et balayées par un vent glacial le reste du temps.

Au début du 13ème siècle de l’ère chrétienne, ces immenses contrées situées entre le Dniepr et la Volga étaient habitées par un peuple turc, celui des Kiptchaks, que les Slaves appelaient Polovtses et les Grecs Koumans. Les rois Kiptchaks et leurs tribus nomadisaient là où s’étaient jadis établis avant eux tant de peuples qui avaient tous été la terreur de leurs voisins : Sarmates, Huns, Bulgares, Khazars, Magyars ou encore Petchenègues. Les Kiptchaks adoraient le dieu du ciel Tengri, auquel ils offraient régulièrement des sacrifices d’animaux, et notamment de chiens. Ils enterraient leurs princes dans des tombes tumulus richement ornées.

Des parents de l’enfant, on ne sait rien, mais on peut supposer qu’ils devaient mener cette existence simple et rude qui fut depuis toujours celle des nomades d’Eurasie, rythmée par les transhumances, les soins apportés aux chevaux et au bétail, les longues veillées sous la yourte. Mais cette vie paisible prit fin en l’an 1236, lorsque les cavaliers mongols du prince Batu Khan déferlèrent dans la région, pillant et brûlant tout ce qu’ils trouvaient sur leur passage. Le peuple des Kiptchaks fut littéralement décimé et les survivants durent faire leur soumission et rejoindre l’armée de leurs vainqueurs. Des milliers d’infortunés se retrouvèrent enchaînés sur les marchés aux esclaves des ports de la Mer Noire.

Parmi eux, se trouvait, anonyme dans la foule, un jeune enfant marqué du sceau d’un extraordinaire destin. Il portait le nom de Bay-Bars, ce qui dans sa langue signifiait quelque chose comme « riche panthère ». Membre du clan noble des Burtch Ogli, qui nomadisait dans la région du Dniepr, il avait été capturé là-bas avec toute sa famille. Acheté par un marchand génois, il fut d’abord amené à Sivas en Anatolie avant de gagner la ville syrienne de Hama. Là, enchaîné, il passa de mains en mains avant d’être finalement acquis à Damas pour la modique somme de huit-cents dirhams d’argent par un émir d’origine turc, un certain ‘Ala al-Dîn Aydakin, autrement appelé Al-Bundukdar, c’est-à-dire l’arbalétrier1. Cet homme l’enrôla dans sa suite personnelle durant quelques mois, avant que le jeune souverain de Damas, l’ayyubide Nadjm al-Dîn as-Salih Ayyub2, ne le remarque à son tour et ne lui fasse intégrer sa propre garde, le prestigieux corps des Mamluks3.

Le hasard des opérations militaires permit au jeune page (ghulam) de prouver très rapidement sa valeur au combat. La vie frugale qu’il avait menée depuis sa petite enfance et l’habitude du service des armes lui avaient en effet donné une constitution aussi saine que robuste. Les épreuves de la captivité, de la guerre, de l’exil et de la solitude allaient en faire un chef de guerre redoutable.

Alors qu’il venait tout juste d’entrer au service de Salih, ce dernier perdit sa capitale et fut capturé près de Naplouse par l’un de ses cousins, Al-Nasir Dawud, en octobre 1239 (rabi’ I 637 H). Abandonné par ses courtisans, le roi Salih se retrouva alors enfermé dans la forteresse jordanienne d’al-Karak, accompagné seulement par une troupe de quatre-vingt mamluks, parmi lesquels figurait le jeune Baybars. Après six mois de détention, Salih fut cependant libéré en échange d’une belle somme et de vagues promesses de soumission. La destinée lui sourit à nouveau car il fut bientôt approché par des dignitaires égyptiens qui le convièrent dans leur pays pour s’emparer d’un trône devenu vacant depuis la mort du précédent sultan. Salih ne se fit pas attendre pour répondre à cet appel inespéré. Ayant rassemblé une maigre troupe, il s’avança vers l’Egpte et pénétra dans la citadelle du Caire au cours du mois de juin 1240 (dhu l-kada 637 H). Après avoir partagé avec lui les vicissitudes amères de la trahison et de la captivité, Baybars allait bientôt connaître les fastes de la victoire dans le sillage de Salih, dont l’étoile ne cessait de monter. Conscient qu’il leur devait en partie son trône, l’Ayyubide fit bâtir pour ses huit-cents guerriers mamluks d’imposants cantonnements fortifiés (tibak, sing. tabaka) sur l’île d’ar-Rawda4. Les travaux commencèrent dès le mois de février (sha’ban 638 H).

C’est donc là que vécut Baybars au cours des dix années suivantes, et c’est là qu’il compléta sa formation religieuse et surtout militaire, celle-ci étant principalement basée sur l’apprentissage de toutes les subtilités de l’art équestre (furusiyya5). Ayant désormais sous ses ordres près d’un millier de Bahrites, le sultan les affecta à sa garde personnelle (al-khassakiyya) après les avoir solennellement affranchi au cours d’une fastueuse cérémonie. De possessions personnelles du sultan qu’ils avaient été jusque-là, ces mercenaires de toutes origines devinrent dès lors des officiers (umara, sing. amir) puissants et riches. L’avenir allait démontrer la justesse de vue du sultan concernant les qualités militaires de ses recrues.

Dès 1241-1242, les princes ayyûbides de Damas et de Karak se liguèrent en effet contre leur cousin Salih. Le nouveau sultan d’Egypte prit alors une décision qui devait s’avérer lourde de conséquences en faisant appel à des contingents de soldats khawrezmiens pour sceller avec eux une alliance de revers. Chassés d’Asie centrale par les Mongols, ces nomades turcophones s’étaient réfugiés dans le nord de l’Irak. En 1243, appuyés par des tribus kurdes Kaymari et payés par les Egyptiens, les redoutables cavaliers du Khawrezm entrèrent donc en Syrie où ils se divisèrent en deux groupes. Tandis que l’un passait par la plaine de la Bika’a, l’autre fondit sur Damas, dont il s’empara au nom d’as-Salih. La menace ayyûbide étant ainsi écartée, le sultan décida d’utiliser ses nouveaux alliés contre les Francs. En août 1244, les Khawrezmiens attaquèrent donc les chrétiens et s’emparèrent sans coup férir de la ville sainte de Jérusalem, dont ils massacrèrent toute la population franque.

Ils obliquèrent ensuite vers Gaza où vinrent les rejoindre les contingents Mamluks envoyés par Salih et au sein desquels se trouvait sans doute le jeune Baybars. Une grande bataille opposa ensuite cette armée turque aux chevaliers francs venus de toute la Palestine. L’affrontement eut lieu près de Gaza, à Harbiya (La Forbie), les 17 et 18 octobre 1244. Il tourna rapidement à l’avantage des musulmans, les Francs subissant une cuisante défaite6. Menacés, les princes ayyubides de Syrie acceptèrent d’abandonner plusieurs places aux Latins dans l’espoir qu’ils viennent les aider à lutter contre les Khawrezmiens. En 1246, les princes de Hims et d’Alep parvinrent ainsi à battre les Khawrezmiens et à les chasser définitivement de la région. Au cours des années suivantes cependant, les Mamluks profitèrent de l’affaiblissement de leurs adversaires pour s’emparer des cités d’Ascalon et de Tibériade. Ils défirent également le puisant souverain Salik Isma’il, prince de Damas et de Ba’albik.

Une trêve n’intervint que lorsque les Égyptiens apprirent l’arrivée d’une gigantesque force d’invasion franque. Le roi de France Louis IX, le plus puissant des princes chrétiens, avait en effet embarqué depuis le port d’Aigues-Mortes en août 1248 à bord d’une flotte composée de trente-huit grandes nefs et plus de cent vaisseaux, à bord desquels il avait fait monter 2 500 cavaliers, 2 500 écuyers et valets d’arme, 1 000 fantassins, 5 000 archers et arbalétriers ainsi que 8 000 chevaux. La rumeur de l’arrivée imminente des Francs fut confirmée lorsqu’en juin 1249 [safar 649], cette puissante flotte partie de Chypre débarqua en Egypte avec armes et bagages. Après s’être emparé sans coup férir du port fortifié de Dumyat (Damiette), situé en bordure du Delta, elle décida d’attendre de nouveaux renforts, ce qui permit au sultan Salih de mettre en état de défense les zones alentours. Cette fois-ci, les Francs étaient venus, non pas seulement pour tenter de conquérir l’Egypte, mais également pour coloniser le pays, comme l’indiquaient les socs de charrue qu’ils avaient emmenés avec eux.

Les renforts qu’ils attendaient étant finalement arrivés, ils s’avancèrent vers le sud à marche forcée. Le sultan Salih partit vers eux à la tête de son armée mais, tuberculeux au dernier degré, il mourut en chemin (novembre 1249). Sa veuve, une femme d’origine kurde surnommée Shadjarat ed-Dûr (« Arbre de perles »), décida habilement de cacher la mort de son mari et d’engager tout de même le combat. Dès le début de celui-ci, le généralissime des forces égyptiennes, l’émir Fakhr al-Din, périt dans une embuscade. La situation, déjà critique, tournait ainsi à la catastrophe.

En raison de l’arrivée des crues automnales, les Francs furent cependant contraints de faire une halte devant la cité de Mansurah. Trop sûrs d’eux, ils commirent alors une erreur fatale lorsque leur avant-garde pénétra dans Mansurah, tandis que le reste de l’armée campait toujours de l’autre côté du guet (février 1250 [dhu l-kida 647 H]). C’est donc là, dans les ruelles étroites de cette cité désertée par ses habitants, que la cavalerie mamluk décida de lancer sa contre-offensive. Baybars et ses camarades firent barrer les portes de la ville dont l’enceinte se referma ainsi comme un piège sur les six cents chevaliers francs qui s’y étaient engouffrés. Très mobile, appuyée par l’utilisation de produits enflammés dévastateurs et par la présence d’archers idéalement placés sur les terrasses, la cavalerie mamluk ne fit qu’une bouchée des Croisés, qui furent anéantis ou se replièrent en désordre. Le propre frère du roi Louis, le comte Robert d’Artois, périt dans la bataille aux côtés d’autres chefs prestigieux7.

Soumis à d’incessants harcèlements de la part des petites escouades de cavaliers mamluks, l’armée franque commença alors à effectuer une manœuvre de repli vers Dumyat. Rapidement, cette marche se transforma en un véritable chemin de croix. Coupés de ses bases côtières par les embuscades de l’ennemi, minés par les fièvres et le typhus, condamnés à boire une eau saumâtre où croupissait des cadavres d’hommes et d’animaux, englués dans les méandres du Nil par de trop lourdes armures, un grand nombre de soldats ne devaient jamais revoir la Méditerranée. En fin de compte, le roi Louis IX finit par être capturé dans le village de Sharamsah, le 5 avril 1250 (1er muharram 648 H).

Entre-temps, le jeune fils de Salih, le prince héritier Turanshah était arrivé de Syrie et s’était fait introniser sultan (28 février). Désemparés par la mort de leur maître bien-aimé, mais sûrs de leur force après la magnifique victoire qu’ils venaient de remporter sur les Francs, les Bahrites réagirent très mal aux volontés hégémoniques du nouveau souverain, qui se permit de les menacer en favorisant ouvertement ses propres Mamluks. Ce fut une erreur de trop. Préférant tuer plutôt que de l’être, Baybars prit les devants et, au cours d’un banquet, lui et quelques autres émirs firent assassiner le jeune étourdi (1er mai 1250 [27 muharram 648 H]). La dynastie kurde des Ayyubides avait vécu, les Turcs mamluks prenaient à présent le pouvoir.

2. Un mercenaire en exil 

Le principal chef bahrite, Aybak al-Turkmani épousa alors la veuve d’as-Salih, Shadjarat ad-Dûr, et tous les deux, mari et femme, régnèrent conjointement sur l’Egypte. L’une de leurs premières décisions fut de faire libérer leur royal prisonnier en échange d’une forte rançon, dont le montant leur permit d’acheter quelques fidélités bien utiles8. Car ce ne furent pas des acclamations qui accueillirent la nouvelle de l’assassinat du roi Turanshah, mais bien plutôt un tonnerre de protestations. L’arrivée au pouvoir d’une femme et d’un mercenaire turc avait de quoi susciter le courroux de bien des gens et, bientôt, c’est le pays tout entier qui entra en ébullition. En Moyenne-Egypte, plusieurs tribus arabes se révoltèrent et il fallut y dépêcher une armée qui, sous la conduite de Baybars, réussit à venir à bout des rebelles dans la région du Fayyum après de durs combats. Le changement de règne ne fut pas non plus du goût des Ayyubides de Syrie qui, rangés derrière la figure du régent d’Alep, Shams al-Dîn Lu’lu, s’emparèrent sans coup férir de Damas (juillet 1250). Conscients de la dangerosité de ce « légitimisme » ayyûbide, les deux amants crurent alors souhaitable de laisser le titre de sultan à un jeune prince issu de l’ancienne dynastie, Al-Ashraf Musa, afin de sauver ce qui restait des apparences de la légalité. Cela ne suffit cependant pas aux Syriens qui, au début de l’année 1251, lancèrent une vaste offensive en direction du Caire. Il fallut toute la détermination des forces mamluks, dont faisait partie Baybars, pour stopper cette armée à la bataille d’al-Abassa (2 février 1251).

Le pouvoir turc étant désormais sauvé, il était temps de sonner la contre-offensive. En avril 1253, Aybak envoya ses hommes reprendre pied en Palestine jusqu’au Jourdain. Ayant désormais fermement assuré sa mainmise sur l’Egypte, il destitua le jeune et insouciant Musa (qui passait ses journées à monter sur des ânes et à jouer dans les jardins du palais avec ses oiseaux et ses esclaves9) et se fit acclamer sultan par ses officiers. Après quoi, ayant subitement pris confiance en lui, le souverain décida de passer à l’étape supérieure en se débarassant de ses anciens camarades. Aybak avait-il eu vent d’un complot de leur part ? Toujours est-il qu’en 1254 (652 H), il crut bon de faire assassiner le redoutable Aktay, principal chef des Bahrites, tout en procédant à l’arrestation de la plupart de ses proches, dont un grand nombre fut exécuté. Mais cet audacieux coup de force ne réussit qu’à moitié, car Baybars et deux centaines d’émirs réussirent in extremis à fuir l’Egypte pour gagner le Levant. L’alerte passée, certains s’y transformèrent en bandits de grand chemin, d’autres allèrent s’engager comme mercenaires pour le compte du sultanat seldjoukide de Rum. Mais la plupart suivirent Baybars, qui avait été généreusement accueilli à son arrivée en Syrie par l’émir ayyûbide de Damas10, al-Malik an-Nasir Salah ad-Dîn Yusuf II. Soumis à de violentes persécutions de la part du pouvoir, la plupart des Bahrites restés en Egypte finirent également par venir le rejoindre.

Au cours des trois années qu’il passa à Damas, Baybars s’imposa comme le chef incontesté de ce petit groupe d’exilés. Les Bahrites redevinrent ainsi rapidement en Syrie ce qu’ils avaient été jusqu’alors en Egypte, une troupe d’élite dont on se disputait le soutien tout en la craignant. En 1257, ils entrèrent d’ailleurs en conflit avec leur nouveau patron, qui refusait de payer leurs soldes. Soumis aux pressions du Caire, an-Nasîr finit par les expulser de son royaume et ils furent alors contraints d’aller se réfugier dans la forteresse d’al-Karak11, où le prince al-Malik al-Mughtih ‘Umar les enrôla dans sa garde privée. Baybars mit à profit les ambitions de cet homme turbulent pour servir les siennes. A cinq reprises en l’espace de seulement trois ans, il tenta des coups de mains contre l’Egypte à l’aide de forces d’une taille dérisoire, qui furent aisément repoussées par les Egyptiens. Entre temps, au Caire, le sultan Aybak avait été victime d’un coup d’Etat et s’était vu remplacé par son fils, al-Mansur ‘Ali. Peu doué pour les affaires de l’Etat, ce dernier laissa les mains libres à l’émir Kutuz al-Khawrezmi. Or, Kutuz se montra bientôt inquiet de la présence des Bahrites dans une région si proche de l’Egypte et se mit à craindre une offensive de leur part. Une petite armée fut donc dépêchée contre eux à la fin de l’année 1257. Certains Bahrites furent capturés mais d’autres (dont Baybars) parvinrent à se disperser dans le désert. Au bout de quelques mois, tous ou presque étaient déjà revenus à al-Karak.

3. Face à la tempête

Il fallut qu’une catastrophe sans précédent bouleverse toute la région pour que Baybars sorte enfin de l’ornière politique dans laquelle, il faut bien l’avouer, il s’était manifestement fourvoyé.

Le 9 février 1258, l’armée mongole du prince Hulagu, petit-fils de Gengis-Khan, était entré dans Baghdâd, avait tué le calife et commis durant quatorze jours l’un des pires massacres de l’histoire. En septembre 1259, trois colonnes mongoles quittèrent les plaines herbeuses d’Azerbaïdjan, où elles avaient passé l’été, avant de déferler à travers la Haute-Mésopotamie (Djazirah). Est-il besoin de rappeler que Baybars avait appris dans son enfance tout ce dont les Mongols étaient capables ? Il engagea donc immédiatement des pourparlers avec Al-Nasîr de Damas, avec lequel il signa hâtivement une paix sur l’étang de la Ziza avant d’aller le rejoindre dans sa capitale. Avec d’autres émirs, il l’exhorta à lever une armée et à se battre, mais rien n’y fit, le roi indécis ne semblait pas se rendre compte de l’ampleur du péril auquel il été désormais confronté. Il ne s’alarma par outre mesure lorsque les cités de Nisibin, Harran et Edesse (Urfa) tombèrent aux mains de l’ennemi et furent saccagées. Finalement, après avoir franchi l’Euphrate, les conquérants et leurs alliés arméniens s’emparèrent d’Alep (26 janvier 1260 [10 safar 658 H]). Les deux cités sœurs d’Hama et de Hims ouvrirent leurs portes sans combattre afin d’être épargnées par la fureur des Mongols. Alors seulement, Al-Nasîr se porta vers eux, mais c’était les bras chargés non pas d’épées mais de cadeaux, et dans l’espoir de les amadouer et non de les affronter12.

Un peu partout au Proche-Orient, de nombreux chrétiens se réjouirent de ce qu’ils interprétèrent comma la défaite finale de l’islam et des musulmans. Des mosquées furent incendiées ou transformées en églises et des porcs furent même amenés promenés dans les lieux saints musulmans. Le 1er mars 1260 (16 rabi I 658 H), la grande cité de Damas tomba (la citadelle résista cependant jusqu’au 8 avril (24 rabi II]). Plus au sud, Naplouse (Nablus) s’offrit à son tour au vainqueur, qui s’avança même jusqu’à Gaza.

Comme elle l’avait été dix ans plus tôt par les Francs, l’Egypte était donc à nouveau menacée. La situation semblait si désespérée que Kutuz se décida à prendre lui-même les choses en mains. Il détrôna le sultan ‘Ali (novembre 1259) et, lorsque les Mongols lui envoyèrent des ambassadeurs en lui demandant de se soumettre, il les fit exécuter, ce qui équivalait bien évidemment à une déclaration de guerre. Prudent, le prince mongol Hulagu refusa malgré tout de se lancer à la conquête de l’Egypte sans préparatifs préalables. Il repartit donc en Iran, laissant sur place un contingent de vingt mille hommes sous les ordres de l’un de ses généraux, le chrétien nestorien Kitbuga.

Appelé à la rescousse par Kutuz, Baybars, qui avait été contrarié par la conduite indolente d’al-Nasîr rentra bientôt au pays tel l’enfant prodigue. Oubliant leurs vieilles querelles, les deux hommes rassemblèrent comme ils le purent tout ce que le pays comptait de guerriers prêts à se battre contre une armée mongole qui, faut-il le rappeler, n’avait jamais été battue depuis que son fondateur, Temudjin, l’avait jadis lancé à l’assaut du monde plus de soixante années auparavant ! Le 26 juillet 1260 (15 sha’ban 658 H), peu de temps après avoir quitté la capitale égyptienne, l’avant-garde musulmane commandée par Baybars balaya le petit détachement que les Mongols avaient installé à Gaza puis s’avança vers le Jourdain pour engager l’affrontement final avec le gros des troupes mongoles qui stationnait à Ba’albik au Liban.

Nous étions le matin du vendredi 3 septembre 1260 (25 ramadân 658 H) lorsque les deux armées se rencontrèrent. Ironie du sort ou signe du destin, l’endroit était désigné par les habitants sous le nom de `Ayn Djâlût, la « source de Goliath », car c’était ici-même, disait-on, qu’autrefois David (Dâwûd) avait terrassé le géant philistin Goliath (Djâlût). Et en effet, l’impensable se produisit à nouveau car les faibles triomphèrent des forts. Les cavaliers de Kutuz et de Baybars défirent les Mongols et tuèrent Kitbuga, qui eut la tête tranchée. Au cœur de la bataille, alors que son armée flanchait, Kutuz avait jeté bas son casque et s’était lancé dans la mêlée au cri de « O Dieu, O Islam, protégez votre serviteur Kutuz et faites-le triompher des Tatars ». Il fut entendu.

Baybars avait été l’un des principaux artisans de ce succès, car c’est lui qui à la tête de la cavalerie et dans une véritable mission suicide, s’était élancé vers l’ennemi dans le but de l’attirer vers les positions où l’attendait le gros de l’armée Mamluk. Bien peu de ses hommes avaient réchappé à cet assaut et Baybars lui-même avait risqué cent fois d’être tué par les traits de ses ennemis, mais le stratagème avait fonctionné.

L’une des conséquences immédiates de cette bataille fut que les Mongols se sauvèrent précipitamment du Levant pour aller se retrancher au-delà de l’Euphrate. L’un des lieutenants de Kitbuga, le noyan (grand-officier) Ilka réussit en effet à rassembler les restes de l’armée mongole et à les ramener ensuite vers le nord où le roi arménien Héthum les accueillit. Dès la fin du mois de septembre, le sultan Kutuz entra en triomphateur dans la capitale syrienne et vint établir ses quartiers dans la citadelle. Après avoir ramené un semblant de sécurité dans la région, il décida de rentrer en Égypte (octobre 1260). Sa gloire était alors à son apogée et retentissait dans tout le monde musulman13. Après le désastre de Bagdad, la communauté islamique se reprenait à espérer et, un peu partout, des révoltes anti-mongoles commençaient à se produire. C’est alors que le khan Hulagu, rendu furieux par la défaite de ses hommes, revint en Syrie dans le but se venger. En décembre suivant, après s’être emparé une nouvelle fois d’Alep, il s’avança vers Hims mais dut rebrousser chemin (10 décembre 1260 [5 muharram 659 H]) après la sévère défaite que lui infligèrent les princes ayyûbides de Hims et de Hama.

Mais il faut dire qu’entre ses deux expéditions mongoles, un changement dynastique d’importance avait eu lieu en Egypte.

4. Une couronne de sang

Trop de choses en vérité séparaient Kutuz et Baybars. Le second n’avait pas pardonné au premier le meurtre d’Aktay commis six ans plus tôt, et de toute façon, l’Égypte était sans doute trop petite pour deux hommes d’une telle envergure. La suite était prévisible et ce fut en définitive à qui frapperait le premier. Avec ses compagnons, Baybars profita de la première occasion venue. Alors que le sultan était parti chasser le lièvre, s’éloignant ainsi de ses gardes et de ses fidèles, les conspirateurs le suivirent et s’isolèrent avec lui dans les fourrés. Baybars porta, dit-on, le premier coup et ses comparses n’eurent plus qu’à fondre sur le sultan avec leurs sabres dégainés pour le faire passer ainsi de vie à trépas.

Lorsqu’il revint au camp avec ses camarades et la dépouille de son ennemi, l’un des chefs religieux qui était présent l’interrogea : « Qui d’entre vous l’a tué ? ». « Moi » répondit Baybars avec insolence. « C’est donc à toi que revient le pouvoir ». Au cours de cette même journée, Baybars se fit acclamer sultan par les chefs de son armée réunis en toute hâte près d’as-Sahiliyyah (23 octobre 1260 [16 dhu al-qi’da 658]). De retour en Egypte, il entra dans la citadelle pour aller également recevoir l’hommage des grands dignitaires du royaume et le serment de fidélité des troupes. Après quoi, il prit le nom de règne d’al-Malik az-Zahir Rukn ad-Dîn (« le Roi victorieux, Colonne de la Foi ») et fit envoyer des lettres aux souverains étrangers pour leur notifier son avènement. Habilement, il annonça la suppression de l’impôt que son prédécesseur avait fait lever à titre exceptionnel pour pouvoir faire face aux Mongols. Cette dernière mesure, en particulier, aida grandement à calmer les esprits échauffés par l’annonce de l’assassinat du héros d’Ayn Djalut. Alors commença l’un des plus brillants règnes de l’histoire du Moyen-Orient médiéval.

Suite Partie 2

Notes :

1 D’où le premier surnom (nisba) de Baybars, Al-Bundukdari.

2 D’où la seconde nisba de Baybars, As-Salihi.

3 Depuis le 9ème siècle, de nombreux souverains musulmans avaient pris l’habitude de recruter leurs troupes d’élite à l’étranger, principalement afin de n’être plus dans l’obligation de ménager les sensibilités tribales de leurs soldats libres. Certains de ces ghulam, issus de diverses origines (Turcs d’Asie centrale, Caucasiens, Kurdes, Berbères, Soudanais, etc.), avaient fini par s’emparer du pouvoir pour leur propre compte. Vers 1230/31, le sultan ayyûbide al-Kamil, créa le corps d’élite des Mamluks (litt. « choses possédées »), dont les membres étaient recrutés parmi les jeunes esclaves blancs, en majorité turcs ou caucasiens, achetés sur les marchés syriens par des « sergents recruteurs », qui les amenaient ensuite jusqu’au Caire. Son successeur, as-Salih Auyyb, continua cette politique en constituant sa propre troupe. Le dernier mamluk « salihi » mourut en 1307.

4 D’où le nom de Bahrites que l’on donna à ce régiment, « ahl al-bahr » signifiant littéralement « les gens du fleuve »)

5 Les jeunes Mamluks s’entraînaient sur des terrains d’exercice appelés maydan. Manier l’épée, la lance, l’arc, la masse d’arme et l’arbalète, savoir monter à cheval au trot comme au galop, mais aussi lutter au corps à corps, autant de techniques qu’un Mamluk se devait de maîtriser à la perfection. Tirer à l’arc depuis un cheval lancé au galop tout en tenant son épée en équilibre sur l’épaule, tirer dans un cercle d’un mètre de diamètre situé à 70 mètres de distance, décocher sans viser trois flèches en une seconde et demie étaient aussi des exercices de la furusyya. Mais l’exercice préféré de ces formidables athlètes restait celui de la « courge », au cours duquel il fallait lancer ses flèches à travers une courge de métal dans laquelle se trouvait un oiseau. Celui qui parvenait à tuer le volatile pouvait gagner des lots d’une importance variable, allant jusqu’à un étalon doté de tout son harnachement. Plus tard dans l’histoire mamluk, des dizaines de traités furent consacrés à l’exposé de la furusyya.

6 Le grand maître des Templiers, Armand de Périgord, fut tué dans la bataille, de même que Guillaume de Château-Neuf, grand maître des Hospitaliers ainsi qu’un grand nombre d’autres princes. Le chef de l’expédition, Gauthier IV de Brienne, comte de Jaffa et d’Ascalon, fut quant à lui fait prisonnier puis exécuté.

7 Parmi les morts, on releva notamment le grand maître des Templiers, Guillaume de Sonnac, le seigneur Raoul II de Coucy, les frères Henri et Erard de Brienne, ainsi que Guillaume de Salisbury, fils du bâtard d’Henri II Plantagenêt.

8 Le roi et son armée furent donc libérés le 6 mai contre une rançon de 400 000 besants (soit 200 000 livres, autrement dit l’équivalent d’une année de revenu fiscal du royaume de France) ainsi que la livraison de Damiette que tenait toujours une garnison franque. Près de 90% de la rançon fut payée par le souverain tandis que le reste dut être emprunté aux Templiers. Deux jours plus tard, le roi s’embarqua pour Saint-Jean d’Acre. Il devait finalement demeurer encore quatre ans en Palestine afin d’y renforcer les possessions franques (Sidon, Tyr, Acre, Château-Pèlerin, Césarée, Jaffa), avant de regagner finalement Paris en 1254.

9 Al-Ashraf Musa, arrière-petit-fils du sultan al-Kamil, devait être assassiné deux ans plus tard à la faveur des règlements de comptes qui ensanglantèrent le pays et provoquèrent la fuite de Baybars.

10 Lors de ce séjour damascène, Baybars tomba sous l’emprise d’un cheikh sufi irakien pour le moins hétérodoxe, Khadir al-Mihrani, dont il mit longtemps à se débarrasser malgré l’évidente malhonnêteté du personnage.

11 Située dans la région semi-désertique de Moab, à l’est de la mer Morte, la forteresse avait été reprise aux Francs par Saladin en 1188. Son site, perché à 950 m. d’altitude, était puissamment fortifié.

12 Il ne fut pas récompensé de son geste. Envoyé comme otage en Azerbaïdjan, il devait finalement y être exécuté après l’annonce du désastre d’Ayn Jalut.

13 Fait rarissime en contexte musulman, on fit élever un véritable « mausolée de la Victoire » sur le site de la bataille de Ayn Djalut, preuve de l’importance que l’on accordait à cet événement. Sauveurs de l’Islam, les Mamluks furent peut-être aussi les sauveurs de l’Occident, car qui sait en effet jusqu’où aurait pu aller l’armée mongole si les Egyptiens ne l’avaient pas arrêtée sur les bords du Jourdain ?

Crédit photographique : pont aux armes de Baybars situé en Palestine (By Eman (Own work) [Public domain], via Wikimedia Commons)

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