La Fontenelle, seigneur et brigand

Guy Eder de Beaumanoir, dit « La Fontenelle »

La Fontenelle fut loin d’être le seul seigneur brigand à avoir sévi en Bretagne pendant les guerres de Religion. Anne de Sanzay ou Yves de Liscoët, pour ne citer qu’eux, commirent sans doute autant d’atrocités que lui à la tête de leur soldatesque. S’il est malgré tout demeuré le plus célèbre, c’est sans doute parce que La Fontenelle fut sans conteste le plus impétueux et le plus cruel de tous ces seigneurs brigands. Mais c’est  peut-être aussi parce que sa terrible épopée nous a été décrite dans ses mémoires par son ancien condisciple, le chanoine Jean Moreau de Quimper (1552-1617), dont le témoignage s’avère d’ailleurs fort précieux pour quiconque s’intéresse à l’histoire de la Bretagne de cette époque.

. Un jeune homme de bonne famille

Né vers 1572-1573, Guy Eder de Beaumanoir, seigneur de La Fontenelle, appartient à une famille de la moyenne noblesse bretonne. De par son père, René Eder (1540-1605), il descend d’une lignée qui a donné au duché de Bretagne des chambellans, des juristes, des abbés et même deux évêques. Son plus lointain ancêtre connu, Guillaume Eder, seigneur de La Haye-Fontenelle, avait servi le duc Jean IV de Bretagne comme conseiller et l’on retrouve sa signature au bas du traité de Guérande de 1364. La mère de Guy, Péronnelle de Rosmar (1542- apr. 1610), était la fille du seigneur Amaury de Kerdaniel.

Au milieu du 16ème siècle, les Eder de Beaumanoir possèdent plusieurs domaines répartis à travers les diocèses de Saint-Brieuc, de Tréguier et même de Nantes. Il semble que le jeune Guy ait passé les premières années de sa vie dans la région qui va de Saint-Brieuc à Guingamp, là où les siens possédaient leurs principaux fiefs. Il avait pour compagnons de jeux son frère aîné Amaury (1560-1636), sa sœur Anne (m. 1652), et surtout ses cousins maternels, Jean et Pierre de Rosmar. Comme tout bon fils de famille aristocratique, il apprit très jeune à manier l’épée et à monter à cheval.

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Le blason des La Haye-Eder de Beaumanoir

Ayant toutefois décidé de le faire entrer dans les ordres, son père l’accompagne à Paris en 1586-1587 pour l’inscrire au collège de Boncourt, établissement prestigieux dirigé par Jean Galland, un ami de Pierre Ronsard. Il semble pourtant que l’adolescent se soit moins fait remarquer pour sa dévotion et son goût du latin que pour son comportement querelleur. Certes, il est vrai que l’atmosphère qui règne dans le Paris de cette époque incite assez peu aux études et à l’introspection. Chaque jour ou presque, les sermons enflammés des prêcheurs de la Ligue catholique appellent le peuple à se soulever contre le roi Henri III, accusé de toutes les turpitudes et surtout de faiblesse à l’égard des protestants. En mai 1588, lorsque le duc Henri de Guise, dit « Le Balafré », l’idole des catholiques ultras, fait son entrée dans Paris, les Ligueurs se soulèvent et lui offrent la ville sur un plateau à l’occasion de la fameuse « Journée des Barricades ». Sept mois plus tard, lorsque ce même duc de Guise est assassiné sur l’ordre d’Henri III, le peuple parisien, fou de colère, entreprend de destituer le meurtrier et de se donner à son frère, le duc de Mayenne, qui a levé une armée pour venger son aîné.

Le jeune Guy finit lui aussi par céder à l’appel des armes. En janvier 1589, tandis que le royaume bascule dans la guerre civile, il décide de se mettre au service de la Ligue. Après avoir vendu ses livres et ses plus beaux vêtements, il achète une épée et s’évade du collège de Boncourt pour s’en aller rejoindre l’armée du duc de Mayenne, chef des troupes ligueuses. Mais tandis qu’il chevauche vers Orléans, il est violemment attaqué et détroussé par des hommes d’armes. De cette mésaventure, il semble avoir retenu qu’il est certainement plus agréable d’être le bourreau que la victime… Il saura se souvenir de cette leçon.

En mars 1589, âgé d’à peine dix-huit ans, il entreprend de quitter une nouvelle fois son collège parisien pour revenir cette fois-ci sur ses terres natales, où il pressent sans doute que de belles opportunités s’offrent à lui. Car à l’image de tout le royaume, la Bretagne s’enfonce elle aussi peu à peu dans l’anarchie et la violence. Son gouverneur depuis 1582, Philippe-Emmanuel de Lorraine, duc de Mercoeur, n’est autre en effet que le propre cousin des ducs de Guise. Révolté par l’assassinat du « Balafré », il a pris fait et cause pour la Ligue. Depuis sa place forte de Nantes, il peut compter sur le soutien d’une fraction du clergé et surtout celui d’une partie du Parlement de Bretagne. Afin de renforcer encore ses troupes, il entreprend bientôt de faire venir un contingent de trois mille Espagnols. Commandés par Juan del Aguila, les soldats castillans vont se fortifier à Hennebont près de Vannes. Pour le contrer, le roi Henri IV fait alors nommer en Bretagne un autre gouverneur, Henri de Montpensier, prince de Dombes. Celui-ci va disposer pour sa part de l’autre partie du Parlement installé à Rennes. Il va lui aussi recevoir un soutien étranger sous la forme d’un contingent de troupes anglaises qui va débarquer à Paimpol en mai 1591. Forcés de choisir entre ces deux pouvoirs rivaux et belliqueux, de nombreux hommes d’armes bretons vont longtemps hésiter et basculer d’un camp à l’autre en fonction de l’évolution des rapports de force et de leurs propres intérêts.

. Terreur dans le Trégor

Guy Eder pour sa part se rallie sans équivoque à Mercoeur. Dès son arrivée dans le Trégor, il commence donc à recruter des partisans au sein de sa famille, de ses amis et de ses domestiques. Plusieurs nobliaux des environs acceptent de rejoindre ce jeune homme charismatique et ambitieux. Avec ses cheveux blonds bouclés, son verbe haut et son esprit vif, il a fort belle allure en effet. Il ressemble un peu à un ange, mais l’avenir montrera qu’il s’agissait plutôt d’un ange de la mort. Et c’est ainsi que La Fontenelle se retrouve bientôt à la tête d’une véritable petite troupe prête à en découdre. Avec l’aide de son adjoint, Jean de La Noë, il décide d’installer ses partisans dans le manoir de Kersaliou situé près de Tréguier.

En août 1590, il réalise son premier coup d’éclat en investissant Lannion à la demande des bourgeois de la cité, qui escomptaient son aide pour pouvoir se débarrasser du sieur de Goesbriand. Mais à peine s’est-il emparé de la ville que La Fontenelle demande instamment à ses habitants de lui avancer une forte somme afin de payer l’entretien de ses gens. Les soudards de La Fontenelle ne seront finalement délogés de la ville qu’au bout de plusieurs semaines à l’initiative du sieur de Kergomar, gouverneur de Guingamp, au grand soulagement des Lannionnais.

Prétextant vouloir lutter pour la défense de la vraie foi, La Fontenelle et ses hommes partent bientôt piller les cités et les villages situés entre Morlaix et Paimpol. En réalité, il n’y a pas de protestant dans cette région de Bretagne. Mais pour La Fontenelle, le seul fait d’accepter l’autorité du roi Henri IV (qui ne s’est pas encore converti), c’est déjà se faire le suppôt de l’hérésie. A chaque fois que les hommes de La Fontenelle investissent une localité, ce sont donc les mêmes scènes terribles qui se répètent. Montés sur leurs chevaux ou à pied, armés de mousquets et d’épées, ils se ruent par surprise sur les habitants. Tous ceux qui n’ont pas pu s’enfuir à temps, ou bien qui ne sont pas parvenus à se cacher, sont systématiquement battus et dévalisés tandis que les femmes et les jeunes filles finissent violées. Les hommes de Guy Eder emmènent ensuite avec eux tout ce qu’ils peuvent : vêtements, vaisselles, bijoux et armes, sacs de farine, tonneaux de vin, etc. Les animaux eux-mêmes sont emportés par troupeaux entiers. Et lorsqu’ils ne trouvent rien, ils n’hésitent pas à soumettre les propriétaires les lieux aux pires sévices, achevant tous ceux qui résistent. Les habitants plus fortunés sont généralement enlevés dans le but d’en tirer des rançons. Ceux qui ne peuvent pas payer seront expédiés dans l’autre monde. Avant de partir, les soudards incendient méthodiquement les bâtiments. Retirés dans leur manoir de la Ville-Doré près de Saint-Brieuc, plusieurs des proches de La Fontenelle, et notamment son frère Amaury, se montrent épouvantés par les crimes dont Guy se rend coupable, mais celui-ci n’en a cure.

Même si La Fontenelle est loin d’être le seul en Bretagne à commettre alors de tels forfaits, ses activités ne passent pas inaperçues. En octobre 1590, le prince des Dombes ordonne d’ailleurs en représailles la destruction de toutes forteresses possédées par la famille Beaumanoir. Même le Parlement ligueur finit par s’insurger et décide donc de se saisir des plaintes formulées par les habitants. Au début du mois de mars 1592, dans l’un de ces gestes de défi dont il est coutumier, le capitaine brigand se rend à Vannes afin d’y menacer personnellement ceux qui ont osé s’élever contre lui, et en particulier le député de Châteauneuf-du-Faou, Jean Breut, qu’il viendra insulter jusque dans une taverne. Ce coup d’éclat lui coûtera d’ailleurs quelques jours de prison. Mais le duc de Mercoeur a besoin de tous les hommes d’armes disponibles pour pouvoir faire face aux troupes loyalistes du prince des Dombes qui assiègent alors la cité de Craon, une place stratégique située aux frontières de la Bretagne. Il ordonne donc de faire libérer La Fontenelle, qui peut ainsi rejoindre l’armée de la Ligue. Le 23 mai 1592, après un dur combat, Mercoeur parvient effectivement à repousser l’ennemi devant Craon. Ayant montré beaucoup de vaillance durant la bataille, La Fontenelle parviendra même à faire prisonnier le sieur des Varennes, un gentilhomme angevin dont il tirera une belle rançon.

Le 24 juillet 1592, le duc de Mercoeur remercie La Fontenelle en lui permettant de s’emparer en son nom du château de Coätfrec, qui domine la vallée du Léguer. Mais La Fontenelle n’entend pas en rester là. En janvier 1593, il s’empare donc aussi du château du Guerrand en Plougeat, ce qui lui permet de menacer directement le Léon. C’en est trop pour le gouverneur loyaliste de Brest, René de Rieux-Sourdéac, qui dépêche contre lui le capitaine de Kergomar et le baron Sébastien de Molac. Ces derniers vont réussir à reprendre le château de Guerrand et celui de Coätfrec et finiront même par capturer La Fontenelle… avant de le relâcher sous la promesse qu’il quitte la région.

. Le « loup du Poher »

Désormais chassé de la vallée du Léguer et du Trégor, La Fontenelle part alors pour Carhaix dont il réussit à s’emparer par surprise. Après avoir fait installer ses hommes dans l’église Saint-Trémeur, il commence à fortifier soigneusement les lieux. Mais cette solution ne peut être que provisoire, car s’il veut pouvoir se défendre contre ses ennemis, il lui faut pouvoir disposer d’un vrai château. En juin 1593, il parvient à s’emparer par la ruse de la forteresse de Granec, située sur la paroisse de Collorec. Avec une audace folle, il a réussi à faire croire au propriétaire des lieux qu’il était au service du parti adverse ! Le mois suivant, profitant de son absence, près d’un millier de paysans venus de tous les environs tentent de déloger les hommes de la Fontenelle du château Granec. Averti, La Fontenelle se porte alors au secours de ses hommes et, à la tête de ses cinquante cavaliers, livre un furieux combat aux assaillants, tuant plus de huit cents d’entre eux. Après la bataille, il ordonnera que leurs corps soient laissés tels quels et qu’ils pourrissent sur la lande jusqu’à ce qu’il n’en reste plus rien.

Mais les Montagnes Noires sont une région pauvre où il n’y a pas grand-chose à piller. Tournant son regard vers le nord, La Fontenelle mène des raids contre Callac et Corlay à la fin de l’année 1593. Il décide ensuite se porter vers le sud de la Cornouailles, une zone réputée pour la richesse de son terroir. Plutôt que de s’attaquer aux villes bien défendues ou aux forteresses royalistes, La Fontenelle préfère de loin s’en prendre aux grosses bourgades. Il s’attaque ainsi successivement à Châteaulin, Crozon, Douarnenez (février 1594), Locronan (mai 1594) et Plougastel-Saint-Germain (mai 1594) où il commet à nouveau un véritable massacre, ce qui va obliger Mercœur à intervenir à la demande des quimpérois épouvantés.

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(image 1) Ruines du château de Coatfrec

A cette époque La Fontenelle commande à une compagnie d’environ trois cents hommes. La plupart sont des Trégorrois comme lui, mais on retrouve aussi d’anciens soldats en rupture de ban venant d’à peu près toutes les provinces de France, et même pour certains de nations étrangères. Ses hommes, qui le surnomment Ar Bleiz (« Le Loup »), lui vouent tous une grande fidélité. Avec ceux qui lui désobéissent, Eder sait d’ailleurs se montrer impitoyable, n’hésitant pas à les faire pendre haut et court. Mais il sait aussi les récompenser quant il le faut. Les fruits de leurs rapines permettent d’ailleurs aux soldats de La Fontenelle de ripailler à foison, un luxe en cette période de misère. Ces festivités ne sont pas toujours sans risque. Une nuit, tandis qu’ils se livrent à leurs danses endiablées, les hommes de La Fontenelle provoquent par leur agitation l’effondrement d’un plancher. Blessé à la jambe lors de sa chute, leur chef en gardera toute sa vie une légère claudication.

Lorsqu’il n’est pas en opération, « le Loup » n’hésite pas à partir rendre visite à ses amis, et même à ceux des membres de sa famille qui n’ont pas rompu avec lui. C’est ainsi que le 5 juin 1594 on le retrouve à Morlaix, où il assiste en tant que parrain au baptême du jeune Guy Urien, fils d’une de ses cousines, Marie de Rosmar. S’imaginant qu’il est grand temps de se marier et de fonder à son tour son propre foyer, il décide d’épouser la jeune Marie le Chevoir, une fillette d’à peine dix ans, qu’il ira faire prendre par ses hommes dans le château de son père à Mézarnou près de Landernau.

En septembre 1594, La Fontenelle rejoint à nouveau l’armée du duc de Mercœur, qui tente cette fois-ci de venir au secours de Morlaix, assiégée par les royalistes du duc d’Aumont. Mais l’opération est un échec et les Ligueurs doivent piteusement rebrousser chemin. Tandis qu’il s’en retourne vers Nantes, Mercœur fait une halte au château du Granec. Il apprend alors certains des crimes accomplis par son protégé et, avant de repartir, ordonne de faire incendier la forteresse.

Furieux, Guy Eder se rapproche alors plus étroitement des Espagnols. Ne pouvant plus se replier sur le Granec, il part s’installer avec ses hommes à Corlay, dont il est cependant rapidement chassé par les royalistes (février 1595). Il se replie alors sur Crémenec, où il va résider pendant quelque temps avant de fondre ensuite sur l’abbaye de Langonnet, qu’il va ravager consciencieusement, n’hésitant pas à faire raser la forêt qui la jouxte pour en vendre le bois.

. Le pirate de Cornouailles

En juin 1595, à la demande des Espagnols, qui veulent se préserver d’un possible débarquement anglais, La Fontenelle s’en va investir la cité de Douarnenez. Il ne s’agit plus là d’une simple opération de pillage mais d’une véritable occupation militaire. Après s’être emparé de la ville au détriment du capitaine royaliste Jacques de Quengat, La Fontenelle choisit de s’établir sur l’île Tristan, située juste en face de la côte. Désireux de faire de cet îlot de sept hectares son nouveau fief, il contraint les habitants de Douarnenez à détruire plusieurs de leurs maisons pour lui bâtir un fortin à l’aide des matériaux ainsi récupérés. Il rebaptise alors l’île Tristan, « île Guyon », c’est-à-dire « l’île de Guy ». Peu de temps après, il réussit à battre une nouvelle troupe de paysans qui cherchaient à le déloger des lieux.

Le 6 octobre 1595, après avoir été trahi par un complice grâce auquel il comptait fondre sur Quimper, il tombe dans une embuscade et se retrouve aux mains des royalistes. Amené à Brest, il comparaît devant Rieux-Sourdéac qui lui intime de transmettre à ses hommes fortifiés dans Douarnenez un ordre de capitulation. Devant le refus de la Fontenelle, Rieux le fait envoyer à Rennes auprès du lieutenant-général de Bretagne, François Lespinay, seigneur de Saint-Luc. Estimant qu’il faut profiter de l’occasion pour donner le coup de grâce à son ennemi, Rieux charge alors ses lieutenants d’aller reprendre Douarnenez par les armes. Si la ville est effectivement investie, les hommes de La Fontenelle commandés par son lieutenant, Jacques de Lestel, sieur de La Boulle, solidement repliés sur l’île Guyon, opposent une résistance farouche. Finalement, au bout de six semaines de siège, les Royaux finissent par se replier sur Brest. Quelques mois plus tard, grâce à la médiation des Espagnols, La Fontenelle est finalement libéré contre une rançon de dix huit mille écus (soit soixante kilos d’or) et la vague promesse de se rallier au camp d’Henri IV (24 avril 1596).

L’alerte a été chaude, mais La Fontenelle reprend pourtant ses déprédations. En mai 1596, il s’en prend ainsi au port de Penmarc’h où il commet une nouvelle boucherie, allant même jusqu’à faire massacrer les habitants qui s’étaient réfugiés dans l’église pour lui échapper. Entre autres butins, il parvient notamment à s’emparer de plusieurs barques et de petits navires grâce auxquels il va pouvoir se constituer une modeste flotte de guerre. Quelques temps plus tard, il s’en prendra également à la cité de Pont-Croix, reproduisant les mêmes scènes de dévastations. En avril 1597, il demande au capitaine Orange, son « amiral », d’aller implanter une garnison à Camaret, juste en face de Brest. Le gouverneur Rieux ne peut tolérer un tel affront et envoie donc immédiatement des troupes qui parviendront finalement à reprendre la place.

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(image 2) L’île Tristan de nos jours, un cadre enchanteur bien loin de son passé sanglant

La Fontenelle est alors à l’apogée de son pouvoir. Il contrôle non seulement Douarnenez et l’île Tristan, mais a aussi implanté des garnisons dans les forts de Kerity et de Kerbézec près de Pont-Croix, ainsi qu’à Saint-Alouarn et Penmarc’h. Au fait de sa puissance, il s’intitule fièrement « capitaine de cent chevau-légers et de deux cents arquebusiers, mestre de camp d’un régime de mille six cents hommes, gouverneur de l’île Guyon, ville de Douarnenez et pays circonvoisins, sous l’autorité du duc de Mercoeur, gouverneur de Bretagne ». A la fin du mois d’avril 1597, il s’avance jusque sous les faubourgs de la grande cité de Quimper, qui s’est ralliée au roi. Mais une sortie de la milice bourgeoise l’oblige à reculer et lui coûte beaucoup d’hommes (5 mai 1597). Pour compenser ses pertes, il entreprend d’aller faire recruter des mercenaires du côté de Dinan et Pontivy. Toujours à l’affût, Rieux estime que l’heure est propice à une nouvelle attaque. Il fait donc avancer ses troupes à travers le Pays Bigouden. Après avoir pris Penmarc’h, les Royaux font passer toute la garnison au fil de l’épée. Affolés, et craignant de subir un sort identique, les soldats de Guy installés dans les forteresses des environs mettent alors le feu à leurs casernements avant de se replier en hâte sur l’île Guyon. En juin 1597, les soldats de Rieux viennent mettre le siège devant la forteresse. Mais les opérations s’éternisent et, le 30 août, l’arrivée de bateaux espagnols contraint les Royaux à mettre fin à leurs opérations. En octobre 1597, La Fontenelle est encore capable d’organiser une expédition contre le bourg trégorrois de Ploumiliau.

Mais chacun pressent désormais que la fin de la guerre est proche. Un peu partout dans le royaume, les armées de la Ligue sont en déroute. Le 25 septembre 1597, l’armée d’Henri IV a repris la cité d’Amiens aux Espagnols, contraignant ceux-ci à évacuer les dernières positions qu’ils détenaient encore dans le royaume. Le 20 mars 1598 à Angers, le duc de Mercoeur vient signer en personne son ralliement au roi. Le 8 avril suivant, La Fontenelle obtient à son tour du souverain des lettres de rémissions qui lui valent d’être absous de tous ses crimes. Il obtient même de pouvoir être prolongé par brevet dans ses fonctions de gouverneur de Douarnenez.

. Fin de partie

Mais il s’est fait de trop nombreux ennemis au cours de sa sanglante épopée pour espérer pouvoir s’en tirer à si bon compte. Ses créanciers le harcèlent et, malgré l’amnistie royale dont il a bénéficié, le Parlement de Bretagne accepte d’instruire les plaintes déposées contre lui par le sieur François de Goesbriand et par madame de Ville-Roault, la femme du capitaine de Pont-Croix, qu’il avait fait livrer à sa soldatesque après avoir tué son époux. Le 1er avril 1599, les magistrats bretons ordonnent sa « prise de corps ». Réfugié dans l’île Guyon, La Fontenelle sait qu’il ne risque pas grand chose. Mais en mars 1600, tandis qu’il séjourne pour un motif inconnu sur l’île de Bréhat, près de Paimpol, il est soudainement arrêté. Conduit d’abord à Nantes puis à Rennes (29 août 1600), il est ensuite envoyé à Fontainebleau, où le roi Henri IV lui accorde une nouvelle fois son pardon (1er mai 1601). En juillet 1601, il est donc à nouveau relâché. Pendant qu’il était détenu, sa forteresse de Douarnenez avait été soigneusement démantelée.

La Fontenelle s’imagine alors qu’il va pouvoir reprendre une vie de nobliau sans histoire, à moins qu’il ne choisisse de se lancer dans de nouvelles aventures ? Mais en juillet 1602, un marchand du nom de Pierre Bonnemetz, membre de l’entourage de La Fontenelle, est arrêté à Saint-Malo porteur de lettres compromettantes qui laissent croire à l’existence d’un complot contre le roi organisé depuis l’Espagne. La justice royale ordonne donc à nouveau l’arrestation de La Fontenelle (15 juillet 1602). Activement recherché, celui-ci quitte la Bretagne et réussit pendant quelque temps à se terrer dans Paris avant d’y être finalement arrêté au début du mois de septembre 1602.

Il doit alors faire face à des juges qui l’accusent d’avoir eu partie liée dans la conspiration menée par Charles de Gontaut-Biron. Ce dernier, l’un des hommes les plus puissants de France, s’était allié à l’ancienne maîtresse d’Henri IV, l’intrigante Henriette d’Entragues, dans le but d’assassiner le roi et pour faire monter sur le trône le fils qu’Henriette avait eu de lui, le jeune Gaston Henri de Verneuil. Informés, les Espagnols avaient promis leur aide mais l’affaire fut éventée et Biron, après avoir été arrêté, fut condamné à mort décapité le 11 juillet 1602.

C’est dans ce contexte survolté que La Fontenelle se retrouve à son tour mis sous les verrous. Lui qui a toujours été proche des Espagnols, n’aurait-il pas pu servir de relais ou même d’instrument à Biron ? Le Breton a toujours eu de la chance jusque-là mais à présent celle-ci semble l’abandonner. Le prévôt général, Nicolas Rapin, ordonne ainsi qu’on le soumette à la question ordinaire et extraordinaire. Pendant plusieurs jours, La Fontenelle subit les terribles supplices des brodequins et de la sellette dans les basses-fosses du Petit Châtelet, où ses tortionnaires cherchent à lui faire avouer d’éventuelles complicités. Endurci par des années de guerre, il réussit à conserver le silence mais ses complices présumés, Pierre Bonnemetz et un Calabrais du nom de Marcello Andréa, parlent au contraire beaucoup, sans doute pour s’éviter de nouveaux tourments. En réalité, s’il n’a sans doute jamais eut partie liée avec de Biron, il semble bien que La Fontenelle ait effectivement promis aux Espagnols de les aider à organiser une expédition vers l’Irlande. Le 25 septembre 1602, le Parlement de Paris le condamne lui et ses deux complices à la peine de mort pour crime de lèse-majesté.

Si Bonnemetz est finalement gracié par le roi, Andréa et La Fontenelle sont conduits en place de Grève le 27 septembre 1602. Le premier a la chance de pouvoir être rapidement pendu, mais La Fontenelle sera contraint de subir la peine infamante de la roue, que ses juges ont décidé de lui infliger en raison de l’ampleur de ses crimes malgré sa qualité de gentilhomme. Solidement sanglé à une croix de Saint-André, il a ainsi les membres brisés les uns après les autres par le bourreau qui va le frapper à huit reprises à l’aide d’une longue barre de fer carrée. Son corps meurtri et désarticulé est ensuite accroché à une roue de charrette, où il sera offert en spectacle à la foule pendant près d’une heure et demie. Après quoi sa tête sera tranchée et placée dans un tonneau de sel avant d’être envoyée en Bretagne pour être exposée sur l’une des portes de la ville de Rennes. Quelques mois plus tard, de mystérieux complices viendront l’y dérober.

Longtemps encore, les paysans de Cornouailles, et notamment ceux du Pays Bigouden, se raconteront les sinistres exploits du sieur de la Fontenelle et au moins l’une de leurs complaintes orales (gwerz) a survécu assez longtemps pour pouvoir être collectée par le comte Jean-François de Kergariou au milieu 19ème siècle. Étrangement, cette chanson ne revient pas sur les nombreux méfaits de La Fontenelle mais préfère évoquer son étrange histoire d’amour avec la jeune Marie Le Chevoir. Aujourd’hui, quatre siècles plus tard, il ne reste plus rien de La Fontenelle hormis les ruines des châteaux qu’il a occupés. Par un étonnant hasard du destin, une épée lui ayant appartenu est cependant exposée au musée départemental breton de Quimper. Il ne fait pourtant aucun doute qu’il y a suffisamment de matière dans cette épopée sanglante et terrible pour en faire un jour une grande œuvre cinématographique.

Bibliographie :

  • Baudry (J.) : La Fontenelle le Ligueur, brigandage en Basse-Bretagne pendant la Ligue (1574-1602), L. Durance, Nantes, 1920
  • Le Goff, Hervé : La Ligue en Bretagne, guerre civile et conflit international (1588-1598), Presses Universitaires de Rennes, 2010.
  • Loredan (Jean) : La Fontenelle, seigneur de la Ligue (1572-1602), Paris, Perrin, 1926.
  • Moreau (Jean) : Histoire de ce qui s’est passé en Bretagne pendant les Guerres de la Ligue, La Découvrance, 1997.

 

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