Pierre Somveille et le pouvoir policier en France

Pendant près de quarante ans, le très discret et très méconnu Pierre Somveille a occupé certaines des fonctions les plus stratégiques et les plus sensibles de l’Etat français. Il existe peu de personnages dont le parcours ne permette d’entrer de façon aussi manifeste au cœur de la machine policière. A notre connaissance, aucune étude biographique ne lui a encore été consacrée, ce qui est d’ailleurs fort regrettable, car il ne fait aucun doute qu’un tel travail permettrait de mieux connaître certains aspects de l’histoire politique contemporaine. En l’absence d’une telle étude, le travail qui suit ne pourra donc être considéré que comme une simple ébauche.

I. Un jeune fonctionnaire ambitieux et zélé (1941-1947)

Pierre Somveille est né le 12 octobre 1921 à Hiersac, un modeste bourg rural situé à mi-chemin entre Angoulême et Cognac, dans le département de la Charente. Fils d’André Somveille1 et de Jeanne Vigier2, il appartient à une catégorie sociale des plus modestes puisque son père était employé comme ouvrier agricole dans une ferme des environs tandis que sa mère exerçait en tant que lingère et femme de ménage. La lignée des Somveille, originaire des Ardennes, avait d’abord transité par la région parisienne avant de s’installer finalement en Charente.

Son père étant précocement décédé, Pierre Somveille sera donc essentiellement élevé par sa mère, une femme attentive et dévoué qui fera tout pour que son fils ne manque de rien malgré le dénuement qui était alors le sien. Après avoir fréquenté l’école communale de Hiersac, le jeune Pierre rejoint le lycée d’Angoulême, où il restera en pension de 1933 à 1940. Par un étonnant hasard du destin, il est alors possible qu’il ait pu rencontrer la route du futur président de la République, François Mitterrand, qui fut effectivement élève au lycée Saint-Paul d’Angoulême jusqu’en 1934. Après son baccalauréat, Pierre Somveille entre à la Faculté de droit de Poitiers avant de rejoindre celle de Bordeaux, dont il ressort bientôt licencié.

A compter du 11 mars 1941, il trouve à s’employer comme commis auxiliaire à la préfecture de Charente. Le 1er mai 1944, après avoir réussi le concours de rédacteur auxiliaire, il est recruté par la préfecture de Gironde, où il va s’exercer à la rédaction de rapports administratifs. C’est là, à Bordeaux, qu’il va bientôt faire la connaissance d’un homme qui va beaucoup compter dans sa future carrière et qui exerce alors la fonction de le secrétaire général de la préfecture de Gironde, un certain Maurice Papon (1910-2007)3.

Tandis que Pierre Somveille commence ainsi à faire ses preuves dans la machine préfectorale, le pays tout entier est plongé dans les tourments de la guerre. Les armées alliées ont en effet débarqué sur les plages de Normandie le 6 juin 1944 et mènent depuis lors de durs combats pour tenter de percer le dispositif militaire allemand. Les bombardements sont quotidiens sur la façade Atlantique et la région de Bordeaux n’est pas épargnée.  Pendant ce temps, les formations de la Résistance s’attaquent à l’occupant qui réplique souvent avec une grande brutalité. Mais la Wehrmacht ne peut bientôt plus rien faire contre le rouleau compresseur des Alliés. Le 28 août 1944, Bordeaux est finalement libérée après avoir été évacuée sans combat par l’armée allemande.

A mesure que le spectre de la violence s’éloigne, la préfecture de Gironde s’emploie à assurer le retour des habitants à une vie normale. Les dossiers à traiter en urgence ne manquent pas ; il faut réparer les infrastructures détruites, offrir un logement aux sans-abris, assurer le ravitaillement de la population en eau et en nourriture, offrir des soins adaptés aux blessés, réintégrer les soldats démobilisés, rechercher et punir les collaborateurs, etc. Faisant preuve de zèle et d’une remarquable puissance de travail, Pierre Somveille va rapidement se distinguer comme un élément précieux entre tous. Le 24 août 1945, il est affecté au cabinet du nouveau commissaire de la République pour la région de Bordeaux, Maurice Bourgès-Maunoury, héros de la Résistance et futur président du Conseil.

Le 1er janvier 1946, après ces deux années girondines bien remplies, Pierre Somveille rejoint Paris pour intégrer la sous-direction des Affaires algériennes du ministère de l’Intérieur. C’est sa première rencontre avec une question nord-africaine dont il aura souvent l’occasion de s’occuper par la suite. Le 15 juillet 1946, il devient le secrétaire de cabinet du député Jean Biondi, qui sera nommé au mois de novembre suivant à la tête du sous-secrétariat d’Etat à l’Intérieur.

Le 17 juillet 1946, Pierre Somveille se marie avec celle qui restera sa fidèle épouse, Andrée-Hélène Mourgous (née à Cognac, le 24 janvier 1925)

II. Papon-Somveille, un tandem de choc (1947-1967)

Le 21 janvier 1947, Pierre Somveille obtient de pouvoir rejoindre Maurice Papon, qui vient tout juste d’être placé à la tête de la préfecture de Corse. Papon, qui s’est apparemment souvenu de lui, l’a en effet choisi pour devenir son directeur de cabinet, inaugurant ainsi le début d’une longue et fructueuse collaboration entre les deux hommes. Installé à Ajaccio, le préfet Papon consacre alors une grande partie de son temps et de ses efforts à tenter de ramener la paix et la sécurité dans une île profondément secouée par les séquelles de la guerre. Sur l’instruction du ministre de l’Intérieur, Jules Moch, il participe également à l’organisation d’un pont aérien destiné à venir en aide à l’armée du jeune Etat d’Israël, alors aux prises avec ses voisins arabes (1947-1948).

Le 29 novembre 1949, Pierre Somveille suit Maurice Papon lorsque ce dernier quitte la Corse pour se rendre en Algérie, où il vient d’être nommé comme préfet de Constantine. Là encore, Pierre Somveille va occuper la fonction de directeur de cabinet. Quatre ans après les drames de Sétif et de Guelma, qui ont fait plusieurs milliers de morts, la tâche de Maurice Papon consiste surtout à pacifier une zone où les tensions politiques et ethniques ne demandent qu’à resurgir. Au nom de la tranquillité publique, le préfet ordonnera d’ailleurs que l’on n’accorde pas de certificats de décès aux familles des musulmans tués lors des événements de mai 1945. Mais le feu continue de couver sous la cendre et une preuve en est fournie lors du démantèlement, à la fin de l’année 1950, de l’Organisation Spéciale, un réseau paramilitaire dont les chefs dans le Constantinois n’étaient autres que Mohammed Boudiaf et Mohammed Larbi Ben M’hidi, deux des futurs fondateurs du FLN. Le 12 janvier 1950, Pierre Somveille entre dans le corps préfectoral en étant nommé préfet de troisième classe.

Le 12 février 1952, le Charentais suit à nouveau Maurice Papon à Paris lorsque ce dernier devient le nouveau secrétaire général de la préfecture de police de Paris. Ce poste stratégique va permettre à Maurice Papon, et par conséquent à Pierre Somveille, d’acquérir une remarquable connaissance de cette immense machine administrative qu’est la préfecture de police de Paris : recrutement et mobilité, procédures disciplinaires, questions économiques et financières, le secrétariat général est la véritable cheville ouvrière de la « PP »5. Bien qu’essentiellement technique, cette fonction place aussi son titulaire au cœur de l’action politique. Or la période va se révéler très riche en la matière.

On est en effet au plus fort de la Guerre froide et tandis que des soldats français meurent chaque jour en Indochine et en Corée pour tenter de contenir l’expansionnisme soviétique, en France le PCF est au sommet de sa puissance, au point que l’on craint qu’il ne finisse par tenter un coup de force pour s’emparer du pouvoir. Nommé en 1951, le préfet de police Jean Baylot (1897-1976), se fait vite remarquer pour son anti-communisme viscéral. Persuadé (d’ailleurs à juste titre), que les Communistes ont profité de l’épuration pour infiltrer massivement les forces de police, il a organisé un service de renseignement parallèle dont il a confié la direction à un commissaire zélé, Jean Dides. C’est dans cette atmosphère délétère que, le 28 mai 1952, une manifestation du parti communiste manque d’ailleurs de virer à l’émeute. Deux militants seront tués et la police parisienne procédera à plus de 700 arrestations, dont celle du n°2 du PCF, Jacques Duclos, qui fera plusieurs semaines de prison. La présence dans la capitale d’une forte communauté algérienne est également un facteur récurrent de tensions. Le 14 juillet 1953, un défilé des indépendantistes du MTLD, le parti de Messali Hadj, vire ainsi au drame lorsque les forces de l’ordre tirent sur les manifestants, tuant sept d’entre eux et en blessant une cinquantaine d’autres6.

Le 14 juillet 1954, après qu’il eut été impliqué dans « l’affaire des fuites », le préfet Baylot est discrètement remercié à la demande ministre de l’Intérieur, François Mitterrand. Six jours plus tard, Pierre Somveille quitte à son tour la PP et se retrouve détaché à la disposition du ministre des Affaires tunisiennes et marocaines, Christian Fouchet. L’époque est grave pour le gouvernement français car, depuis la défaite que son armée à subie à Dien Bien Phu le 7 mai précédent, il est clairement en position de faiblesse face à tous ceux qui réclament l’indépendance immédiate des colonies. La contestation prend chaque jour de l’ampleur, en particulier en Afrique du Nord, où manifestations, grèves et attentats se succèdent à un rythme de plus en plus soutenu. Pragmatique, Pierre Mendès-France accepte finalement de se rendre à Carthage le 31 juillet 1954 pour officialiser le fait que son gouvernement est désormais prêt à « transférer [aux Tunisiens] l’exercice interne de la souveraineté », c’est-à-dire en fait à conduire le pays vers l’indépendance. Le 16 juillet 1955, Pierre Somveille part retrouver Maurice Papon à Rabat, où ce dernier vient d’être nommé pour occuper les fonctions de secrétaire général du protectorat marocain.

Somveille ne restera toutefois pas très longtemps dans le royaume chérifien puisque, dès le 16 août 1955, il devient chargé de mission au cabinet du commissaire à la construction et à l’urbanisme pour la région parisienne. Cette incursion dans le domaine de l’aménagement territorial sera toutefois de courte durée pour un homme qui a manifestement prit goût aux questions politiques et policières et qui va d’ailleurs vite y retourner. Le 23 avril 1956, il est détaché et mis à la disposition du ministre de l’Intérieur.

Quelques mois plus tard, le 30 juillet 1956, il repart en Algérie où Maurice Papon vient d’être nommé comme préfet IGAME7 de Constantine. Depuis près deux ans déjà, une insurrection a éclaté dans le pays et elle est particulièrement virulente dans le Constantinois, où le Front de Libération Nationale (FLN) a su établir de nombreuses connections parmi une population majoritairement acquise à l’indépendance et encore marquée par les drames de 1945. Mais  les autorités françaises sont décidées à tout faire pour s’opposer à cette éventualité. Les services préfectoraux de Maurice Papon appuient donc l’armée lorsque celle-ci organise le transfert des populations rurales vers des camps de regroupement destinés à permettre l’instauration de « zones interdites » où l’ALN, la branche armée du FLN, ne pourra plus venir se ravitailler. Ces camps seront directement contrôlés par les militaires et gérés par des Sections Administratives Spécialisées (SAS), qui fourniront des soins gratuits et une assistance logistique aux personnes déplacées.

Grâce aux nombreux contacts qu’il a noué avec les officiers en  poste dans la région, le préfet Papon a vite compris que, dans une guerre de type révolutionnaire comme celle qui a désormais cours en Algérie, le problème consiste moins à tenter de contrôler un territoire que d’essayer de regagner la confiance de ceux qui y vivent. L’une de ses premières mesures sera donc de mettre en place des Sections Administratives Urbaines (SAU). Composées uniquement d’agents musulmans, elles seront chargés de désolidariser les habitants de la « rébellion » et de les ramener dans la fidélité à la France. Soucieux de donner l’exemple, Maurice Papon prendra lui-même un musulman comme sous-préfet, et il œuvrera pour que le nouveau maire de Constantine soit également issu de la communauté musulmane. Afin d’améliorer leur efficacité, Maurice Papon décide par ailleurs de rassembler les différents services préfectoraux chargés des questions de sécurité et de renseignement au sein d’une seul et unique institution, le Centre de Renseignement et d’Action (CRA), qu’il fera placer sous son autorité directe. Dans toutes ces tâches, l’administrateur agit en lien étroit avec les autorités militaires qui ont d’ailleurs reçu une partie des pouvoirs de la police. Cependant et malgré tous les efforts déployés, le calme ne revient pas en Algérie et cet échec finira par provoquer la chute de la 4ème République et le retour au pouvoir du général de Gaulle en mai 1958 (« Opération Résurrection »). De tous ces événements, Pierre Somveille sera là encore un témoin et parfois un acteur direct.

Ce n’est toutefois pas d’Algérie que Maurice Papon assistera au retour du Général mais depuis Paris même. Le 15 mars 1958 en effet, il a été nommé à la tête de la préfecture de police. Au bout de quelques mois, Pierre Somveille vient le rejoindre dans la capitale, d’abord comme directeur de cabinet adjoint (18 novembre 1958) puis comme directeur de cabinet avec le grade de préfet (11 juin 1962)8. Intelligent et énergique, aussi discret qu’efficace, Pierre Somveille va rapidement démontrer toutes les qualités requises pour occuper une fonction d’autant plus sensible que l’époque est particulièrement troublée.

Le Charentais prend ses fonctions à un moment où la guerre d’Algérie atteint son paroxysme. Or, comme on l’a déjà dit, la présence de nombreux émigrés algériens dans la région parisienne a favorisé l’exportation du conflit sur le sol de la Métropole. Elle a notamment permis l’implantation d’une organisation redoutable, la Fédération de France du FLN (FFF), qui exerce de fortes pressions afin d’obtenir des ressortissants algériens qu’ils financent la lutte menée contre la France. A partir de l’été 1958, son chef, Omar Boudaoud, décide de déclencher une campagne d’attentats dans le but de faire pression sur le gouvernement du général de Gaulle.

Pour éliminer cette menace, le préfet Papon va engager de très importants moyens. Dès le mois d’août 1958, un Service de Coordination des Affaires Algériennes (SCAA) voit le jour au sein de la PP. Directement rattaché au cabinet du préfet, il va centraliser tous les services qui travaillent sur ce dossier explosif. Choisissant d’appliquer les mêmes méthodes que celles qu’il avait jadis utilisé à Constantine, Papon décide de servir à la fois de la carotte et du bâton. La carotte, ce sera le Service d’Assistance Technique aux Français Musulmans (SAT-FMA), un vaste organisme chargé de recenser et d’aider les ressortissants algériens installés en région parisienne, le but étant bien évidemment de les « arracher » ainsi au contrôle du FLN. Le bâton, ce sera la Force de Police Auxiliaire (FPA), mise en place le 30 novembre 1959 et installée au fort de Noisy à Romainville. Dirigée par un officier français, Raymond Montaner, mais composée  d’environ 300 « harkis » venus directement du Constantinois, elle se montrera particulièrement efficace et contraindra l’état-major de la FFF à quitter la France et à se replier  en Allemagne.

Mais la lutte entre la police parisienne et le FLN sera aussi particulièrement couteuse en hommes : 23 gardiens de la paix et 14 agents de la FPA y laisseront ainsi la vie entre l’été 1958 et l’automne 1961. Cette violence suscitera d’ailleurs un solide ressentiment au sein des forces de l’ordre, ce qui va expliquer en partie la grande dureté dont ses membres vont faire preuve à l’égard des Nord-Africains suspectés d’appartenir au FLN. Des camps spéciaux seront même mis en place afin d’interner les individus arrêtés.

Cette politique répressive va culminer lors de la fameuse manifestation 17 octobre 1961. Ce soir là,  près de 30 000 hommes, femmes et enfants descendent dans les rues de Paris à l’initiative du FLN afin de protester publiquement contre l’instauration du couvre-feu nocturne imposé depuis le 5 octobre aux seuls français musulmans algériens (FMA). Les forces de l’ordre réagissent avec brutalité et procèdent en seulement quelques heures à l’arrestation de près de 11 500 manifestants. Bien que cette question a donné lieu à une (sordide) querelle de chiffres, on estime à plusieurs dizaines le nombre de manifestants  qui ont été tués cette nuit-là par les forces de la police parisienne. Or, Pierre Somveille ne pouvait rien ignorer de la réalité de ces violences. Il a en effet passé toute cette nuit tragique dans la salle de contrôle de la PP aux côtés de Maurice Papon. Interrogé au lendemain de ces évènements par Constantin Melnik, conseiller du Premier ministre Michel Debré pour les affaires de sécurité, Pierre Somveille lui rétorquera que si la liste officielle des morts ne comporte effectivement que trois noms, c’est parce qu’elle ne prend pas en compte les nombreux « noyés par balles » – que le préfet Papon attribuera ensuite à des règlements de compte interne au FLN9. Constantin Melnik, qui le côtoyait assez fréquemment pour le tutoyer, dira de Pierre Somveille que ce dernier lui était apparu comme « un petit homme glaçant, pour qui la police était une seconde nature ».

Mais si Papon et Somveille combattent aussi durement le FLN, c’est toujours et uniquement par sens du devoir et non parce qu’ils  auraient fait de la cause de l’Algérie française une affaire personnelle. Ils vont en fournir la preuve en s’impliquant dans la lutte menée contre l’OAS, cette organisation clandestine que des activistes ont crée durant l’été 1961 afin de s’opposer à l’indépendance de l’ancienne colonie. Cette lutte va mobiliser tout particulièrement la brigade des Renseignements généraux ainsi que l’Inspection générale des services (IGS, l’ancêtre de l’IGPN), qui devront non seulement prévenir les attentats en procédant à l’arrestation des activistes, mais également empêcher, dans la mesure du possible, l’infiltration des structures policières par une organisation dont les mots d’ordre et les objectifs suscitent alors une certaine sympathie chez beaucoup d’agents de police. Tout à leur traque des réseaux de l’OAS, Papon et Somveille maintiendront également une forte pression sur le parti communiste. Le 6 février 1962, une manifestation organisée par le PCF en réaction aux agissements de l’OAS sera ainsi durement réprimée par la police. Les neuf morts du métro Charonne susciteront d’ailleurs plus de compassion dans l’opinion que les dizaines de tués du 17 octobre précédent.

Si les années qui suivent la fin de la guerre d’Algérie vont être beaucoup plus calmes, la préfecture de police de Paris sera néanmoins touchée de plein fouet par le scandale de « l’affaire Ben Barka » (1965-1966). La presse française va en effet rapidement démontrer que des agents de la brigade mondaine de PP ont effectivement aidé les services de sécurité marocains à procéder à l’arrestation du célèbre opposant, dont le corps ne sera jamais retrouvé. En pleine tempête médiatique et judiciaire, Pierre Somveille recevra dans son bureau l’un des principaux hommes impliqués dans ce dossier, Marcel Le Roy-Finville, chef du service 7 du SDECE, autrement dit l’une des structures les plus secrètes du renseignement français. Bien qu’il ait longtemps combattu dans la résistance et commandité de nombreuses opérations risquées, le colonel Finville ressortira très impressionné de sa rencontre avec Pierre Somveille, dont le caractère lui apparaîtra comme particulièrement impénétrable et mystérieux10.

Mais la PP ne fait pas que de la « haute politique ». Elle s’intéresse aussi aux bas-fonds et aux aspects les plus sordides de la vie parisienne. La « brigade mondaine » justement est notamment connue pour surveiller les milieux les plus interlopes : pissotières, bars homosexuels, clubs libertins, réseaux pédophiles, etc. ses hommes ont des indicateurs partout et n’hésitent pas à prendre discrètement des photographies dans le but de monter des dossiers qui pourront ensuite s’avérer utiles, surtout lorsqu’ils ont pour objets des hommes influents (responsables politiques, journalistes, hommes d’affaire, ministres ou chefs d’Etat étrangers, etc.). L’affaire des « Ballets roses », qui éclate en 1959, en sera l’une des meilleures illustrations. Elle coûtera sa carrière à l’ancien président de l’Assemblée nationale, André Le Troquer, suspecté d’avoir organiser des parties fines avec des mineures.

Pierre Somveille navigue à merveille dans cet univers trouble et opaque. Il est si bien considéré que, même après que Maurice Papon a quitté la préfecture de police en décembre 1966, il demeure en place en tant que directeur de cabinet de son successeur, Maurice Grimaud. Il restera ainsi en fonction jusqu’au 15 août 1967.

III. Au cœur de l’Etat (1967-1974)

Le 1er octobre 1967, il rejoint le cabinet du Premier ministre Georges Pompidou en tant que conseiller technique pour les questions de sécurité. Pour la première fois de sa carrière, Pierre Somveille, à présent préfet hors cadre, n’est plus en charge de la sécurité d’un secteur déterminé mais de celle du territoire national tout entier. Il va d’ailleurs jouer un rôle clé lors des événements de Mai 1968.

A partir du 11 mai, c’est-à-dire dès le retour du Premier ministre de son voyage d’Afghanistan, Pierre Somveille va en effet devenir la principale courroie de transmission entre le chef du gouvernement et le préfet Grimaud. Disposant d’un poste émetteur au siège de la préfecture de police, il tiendra en effet informé quasiment heure par heure Georges Pompidou de l’évolution de la situation et retransmettra fidèlement ses consignes. Le 30 mai 1968, il sera aussi l’un des hommes clés du grand rassemblement de soutien au général de Gaulle. Le régime est sauf mais l’alerte a été chaude et le bilan est lourd pour les forces de l’ordre : 1912 policiers blessés dont une centaine sérieusement, 9 locaux de police et 13 véhicules détruits ou gravement endommagés.

Le 2 juin 1968, Pierre Somveille rejoint la place Beauvau en tant que directeur de cabinet du nouveau ministre de l’Intérieur, Raymond Marcellin. Les deux hommes vont établir un record de longévité puisqu’ils vont rester en poste durant près  de six ans et survivre à cinq gouvernements successifs !

Somveille aura désormais entre ses mains certains des plus importants instruments du pouvoir régalien : qu’il s’agisse de la direction de la police judiciaire et de la sécurité publique (DGPN), du contre-espionnage intérieur (DST), des renseignements généraux (DCRG), de la protection des populations contre les désastres naturels, de l’organisation de la vie publique, de la surveillance des frontières aériennes et terrestres, des questions de coopération policière internationale, du travail de la police des police (IGS) et même de l’organisation des voyages officiels.

Surnommé « Raymond la Matraque » par ses détracteurs, Marcellin va surtout se rendre célèbre de par la lutte farouche qu’il va mener contre les groupuscules politiques radicaux, qu’ils soient de droite et (surtout) de gauche. Dès sa nomination, il obtient d’ailleurs une très importante augmentation de ses moyens, tant en terme de matériel que d’effectifs. Entre 1968 et 1974, le budget de l’Intérieur va ainsi bondir de près de 117% ! Cela va permettre de tripler les crédits consacrés au matériel, d’embaucher près de 18 000 nouveaux fonctionnaire et d’installer 66 nouveaux commissariats à travers le pays. Le parc automobile de la police va être entièrement renouvelé, les fonctionnaires vont recevoir de nouveaux uniformes, de meilleurs armes ainsi que des salaires et des primes plus conséquentes.

Mais la méthode Marcellin ne consiste pas seulement à équiper de nouveaux policiers, il s’agit aussi pour lui de leur donner des consignes de fermeté à l’égard de tous ceux qui contestent l’ordre légal par la violence. Ainsi, alors que de nouveaux incidents ont éclaté à Paris dans la nuit du 10 au 11 juin 1968 et tandis que certains militants cherchent manifestement à remettre la révolution à l’ordre du jour, Marcellin demande à ses hommes d’intervenir avec célérité. En quelques heures, ils vont réussir enlever près de 73 barricades et rétablir l’ordre dans les rues de la capitale. Mais le ministre décide de ne pas en rester là. Dès le 12 juin 1968, à sa demande, le gouvernement prononce l’interdiction des onze principales organisations d’extrême gauche. A la fin de l’été 68, le ministère de l’Intérieur peut annoncer à un exécutif soulagé qu’il a définitivement vaincu la « chienlit ».

La période qui s’étend de 1969 à 1973 n’en sera pas néanmoins marquée par une flambée spectaculaire de l’agitation gauchiste (essentiellement trotskiste et maoïste), mais aussi régionaliste (basque et bretonne notamment), syndicaliste, écologiste, paysanne, etc. Pas un mois ne s’écoulera sans que des manifestations ou des grèves ne viennent paralyser le fonctionnement des universités, des usines, des prisons ou  des centres de perception. C’est l’époque des grands rassemblements du Larzac et des actions de soutien aux ouvriers de Lip qui réclament l’auto-gestion. Le 13 juillet 1971, la destruction des Halles de Baltard sera également le prétexte à une foire d’empoigne mémorable. Placé au cœur de la tourmente, Somveille mène de front les discussions entamées par le ministère de l’Intérieur et les grandes centrales syndicales dans le but de désamorcer toutes ces crises. Mais il a aussi fort à faire avec les organisations qui encadrent la police elle-même, à commencer par la FASP, fondée par Gérard Monate en 1969.

Mais les militants d’extrême gauche ne se contentent pas seulement de s’en prendre aux puissants ou au pouvoir en place, ils luttent également pied à pied contre les militants nationalistes, principalement ceux des mouvements Occident (1964-1968)11 puis Ordre Nouveau (1969-1973). Les affrontements entre les factions d’extrême gauche et d’extrême droite vont ainsi rythmer la vie publique de cette époque. Et ils seront parfois très durs, notamment dans le Quartier Latin. Le 9 mars 1971, une bagarre éclate ainsi entre les deux groupes devant le Palais des Sports. Elle durera une grande partie de la nuit et fera soixante et onze blessés. Le 21 juin 1973, des militants de gauche et des nationalistes d’Ordre Nouveau s’affrontent à nouveau pendant près de six heures aux abords de la Mutualité. Une semaine plus tard, la Ligue révolutionnaire et Ordre Nouveau seront dissous par décret gouvernemental.

Ces événements marquent fortement l’opinion et forcent le gouvernement à réagir. Au cours du printemps 1970, le ministre de l’Intérieur s’implique ainsi fortement aux côtés de celui de la Justice dans l’élaboration de la fameuse loi « anti-casseurs » (8 juin 1970, n°70-480), qui va permettre pour la première fois de punir non seulement les auteurs des faits délictueux commis lors de ces manifestations violentes, mais encore toutes les personnes présentes lors desdits événements. Cette loi, qui donnera lieu à une féroce foire d’empoigne entre l’UDR d’un côté et le PS de l’autre, permettra aussi de faire peser une partie du prix des réparations sur les personnes condamnées pour dégradations.

Mais la volonté de Raymond Marcellin de contrer l’agitation gauchiste va souvent l’amener à franchir les limites de la légalité. Tout lui semble bon en effet dès lors qu’il s’agit de lutter contre une tentative de subversion qu’il estime être directement pilotée depuis Moscou. A sa demande, un bureau de liaison est donc crée pour regrouper les plus fins limiers de la DST, du SDECE, des RG, de la SM, de la PJ et de la PP. La cheville ouvrière de cette politique répressive sera la Brigade Opérationnelle Centrale (BOC), dirigée par un remarquable commissaire des RG qui avait aussi été l’une des figures du combat anti-OAS, Jacques Harstrich. Pendant plusieurs années, Harstrich et ses hommes vont multiplier, non seulement les mises sur écoutes et les filatures, mais aussi les manipulations d’indicateurs. Certains de leurs collègues des RG et de la DST iront parfois plus loin, se livrant  à des menaces, des chantages et même à des simulations d’enlèvement, une technique d’intimidation dont seront victimes plusieurs militants gauchistes.

Sur l’ordre de Marcellin, près de 3 000 personnes se retrouvent ainsi fichées pour leurs activités politiques et environ trois cents d’entre elles feront l’objet d’une surveillance quasi permanente. Jean-Paul Sartre, très proche des militants maoïstes de la Cause du Peuple, sera particulièrement observé puisqu’une trentaine de policiers se relaieront en permanence afin de connaître tous ses faits et gestes – il sera également arrêté à plusieurs reprises. Marcellin fait saisir d’innombrables écrits subversifs et obtiendra l’interdiction de nombreuses publications, s’acharnant en particulier sur la maison d’édition de François Maspéro.

Mais la lutte contre la gauche radicale n’a pas occupé toute l’attention du ministre et de son directeur de cabinet, qui se sont également illustrés dans plusieurs autres domaines. Alors que la presse avait révélé les liens existant entre une partie de la police lyonnaise et les mafias locales, ils ont ainsi nommé les premiers préfets délégués pour la sécurité en 1972 afin d’avoir à disposition des sortes de « super-flics » capables de prendre les mesures qui s’imposer pour remédier à ces graves problèmes.

On leur doit aussi la création de l’office central de répression du grand banditisme (OCRB) en octobre 1973, ainsi que celle du premier outil de statistique du ministère de l’Intérieur, le service central d’étude de la délinquance (1968), qui va mettre en place plusieurs bases de données très utiles.

Alors que seuls les commissaires de police disposaient jusqu’à présent de leur propre institut de formation au Mont d’Or, Somveille et Marcellin vont créer en 1973 l’école nationale des inspecteurs de police ainsi que cinq écoles de gardiens de la paix.

C’est également sous l’autorité du duo Marcellin-Somveille que l’Etat français va déclarer pour la première fois la guerre au trafic de drogue en avril 1971 et c’est sous leur responsabilité que sera démantelée la fameuse French Connection12.

Sensibilisés au développement de la menace terroriste par l’affaire de la prise d’otages de Munich en septembre 1972, Marcellin et Somveille vont aussi chercher à doter leur police d’instruments capables de répondre à ce type de danger. C’est ainsi que verront le jour les premiers Groupements d’Intervention de la Police Nationale (GIPN, oct. 1972), ainsi que le fameux Groupement d’Intervention de la Gendarmerie Nationale (GIGN, 1974). Somveille va également présider à la création d’une véritable Police de l’Air et des Frontières (PAF, 1973). Conscient de l’évolution de la société, il va enfin ouvrir aux femmes les fonctions d’inspecteurs (1972) et de commissaires de police (1974, celle de gardien de la paix leur sera accessible à partir de 1978).

Marcellin accorde une totale confiance à son subordonné, auquel il n’hésite pas à confier de très importantes responsabilités. Entre décembre 1972 et mai 1973, il lui demande ainsi d’assurer l’intérim à la tête de la direction générale de la police nationale. Mais toutes ces tâches n’empêchent pas Somveille de rester en contact étroit avec les sphères de la haute politique. Ainsi, et comme on sait qu’il est demeuré très proche de son ancien patron Georges Pompidou, c’est à lui que le chef du gouvernement, Maurice Couve de Murville, confie la tâche délicate d’aller informer ce dernier des rumeurs malveillantes qui courent à son propos dans le sillage de la fameuse affaire Markovic (7 novembre 1968)13.

Mais la politique répressive de Marcellin va finir par provoquer la chute de son concepteur. Car en décembre 1973, des agents de la Direction de Surveillance du Territoire (DST) sont surpris en train de poser des micros dans les locaux du Canard Enchaîné. Le scandale est énorme et provoque la démission de Marcellin, après qu’il eut été désavoué par le président de la République (27 février 1974). En tant que véritable n°2 de l’Intérieur, Pierre Somveille aura bien évidement été impliqué au premier chef dans toutes les décisions prises par son ministre.

IV. Le proconsul de la République (1974-1986)

Le 20 mars 1974, alors que Jacques Chirac vient de remplacer Raymond Marcellin place Beauvau, Pierre Somveille est envoyé à Marseille pour prendre la tête de la préfecture des Bouches-du-Rhône avec autorité sur les autres préfectures de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur.

Après quinze années passées à côtoyer quotidiennement les différentes allées du pouvoir parisien, le voilà donc relégué en province. Certes, il ne pourra plus croiser chaque jour les ministres et le chef du gouvernement comme il en avait prit l’habitude, mais c’est malgré tout une consécration pour lui. Car désormais, et pour la première fois de sa vie, il ne sera plus l’homme de l’ombre, l’honnête et besogneux haut fonctionnaire, mais bien un préfet de la République, l’homme qui présidera en gants blancs aux cérémonies et qui donnera des ordres et des consignes en son nom propre, et non plus au nom de ses supérieurs. Par ailleurs, la préfecture de Marseille est sans doute, après celle de Paris, la plus périlleuse et donc la plus prestigieuse de France. Avec un parti socialiste solidement accroché à la tête de la mairie depuis plusieurs décennies en la personne de Gaston Deferre, une mafia omniprésente et un parti communiste tout puissant, en particulier chez les dockers, la ville de Marseille réunit tous les ingrédients justifiant que le corps préfectoral, surtout lorsqu’il obéit à une majorité de droite, n’y envoie que ses meilleurs éléments.

Deux ans plus tard, le 8 avril 1976, apogée de sa carrière, Pierre Somveille est choisi par le président Giscard d’Estaing pour succéder à Jean Paolini à la tête de la préfecture de police de Paris. Il retrouve alors une maison qu’il connaît bien pour y avoir servi pendant plusieurs années, un lieu où il a aussi conservé de nombreux contacts. Souvent considéré comme l’un des fonctionnaires les plus puissants de France, le préfet de police de Paris est en charge de la sécurité des six millions d’habitants de la ville de Paris et des trois départements limitrophes de Seine-Saint-Denis, du Val-de-Marne et des Hauts-de-Seine. Depuis son vaste bureau installé dans la caserne de l’île de la Cité, ce fidèle héritier de La Reynie et de Louis Lépine, commande à plusieurs dizaines de milliers de fonctionnaires de police répartis en plusieurs directions, dont la fameuse direction régionale de la police judiciaire installée au 36 quai des Orfèvres, qui comprend à son tour de nombreuses brigades célèbres comme la brigade criminelle (« crim »), la brigade des stupéfiants (« stups »), la brigade mondaine, la brigade de recherche et d’intervention (« anti-gang »), la brigade financière, etc. La PP comme on la surnomme comporte également une direction de l’ordre public chargée de sécuriser les rassemblements publics et de contrôler la circulation automobile, une direction des renseignements généraux (RG) qui assure une surveillance étroite des organisations politiques, syndicales et associatives, une direction de la police générale qui délivre les divers documents administratifs (permis de conduire, naturalisation, etc.) et enfin une brigade des sapeurs-pompiers qui assure les secours aux personnes et la lutte contre les incendies. En somme, le préfet de police de Paris a véritablement l’œil sur tout ce qui passe dans la capitale et la petite couronne.

Pierre Somveille va rester plus de cinq années en place, soit là encore une durée très longue, ce qui s’explique non seulement par son efficacité mais aussi par l’absolue confiance dont il bénéfice de la part des plus hautes autorités. Durant toute cette période, le préfet Somveille va suivre de très près toutes les grandes affaires d’une époque qui restera sans doute comme l’une des plus violentes de l’après-guerre sur le plan politique14. Il aura pour subordonnés certains des très grands noms de l’histoire de la police, comme Pierre Ottavioli à la tête de la Crim’ (1974-1979), Robert Broussard à l’Anti-gang (1978-1982) et Jean Ducret à la DRPJ (1974-1980).

Somveille prend son poste alors que de plusieurs évolutions ont mis à bas le « splendide isolement » dont avait bénéficié la police parisienne depuis le Premier Empire. En juillet 1966, la PP a ainsi été officiellement rattachée à la direction générale de la police nationale et donc au ministère de l’Intérieur. Onze ans plus tard, en 1977, la création d’une municipalité parisienne va retirer aux préfets de police certaines de leurs prérogatives traditionnelles. Somveille se verra toutefois garantir par le ministre de l’Intérieur, Christian Bonnet,  que toutes les questions de police resteront bien du seul ressort de la préfecture et ne dépendront pas du nouveau maire de Paris, Jacques Chirac.

Bien que plusieurs de ses devanciers (et en particulier Maurice Papon) avaient apprécié le contact avec les caméras de la télévision et les micros des journalistes, le préfet Somveille choisit au contraire de faire profil bas. D’un naturel timide et introverti, il déteste prendre la parole en publique et se retrouver au cœur de l’actualité. Il devra malgré tout monter plusieurs fois au créneau pour défendre son action, notamment lorsque celle-ci sera critiquée, par exemple en raison de l’augmentation croissante de l’insécurité dans les transports publics ou encore de la multiplication des attentats (non sanglants) commis par le FLNC contre plusieurs lieux symboliques de la capitale. Il gèrera par contre d’une main de maître l’évacuation de la faculté de Vincennes dont les locaux seront fermés et détruits en moins de trois jours en août 1980.

Le préfet subira ses plus grandes épreuves en 1979, lorsqu’il devra assumer les émeutes provoquées une trentaine de militants autonomes dans le quartier des grands magasins le 13 janvier, et surtout à l’occasion de la grande manifestation des sidérurgistes du 23 mars, lorsque le service d’ordre (SO) de la CGT affirmera que l’un des casseurs qu’il était parvenu à appréhender, Gérard Le Xuan, était porteur d’une carte de police. Étonnamment, quelques semaines plus tard, le plasticage de la voiture d’un des responsables du SO de la CGT, Maurice Lourdez, sera revendiqué par un groupuscule mystérieux intitulé « Honneur de la Police ».

Malgré ces difficultés, le préfet Somveille va pourtant demeurer en fonction jusqu’à l’arrivée au pouvoir des socialistes en mai 1981. Mais, alors que cet événement aurait pu (et même dû) entraîner la fin de sa carrière, le nouveau ministre de l’Intérieur, Gaston Deferre, dont il avait su se faire apprécier à Marseille, décide au contraire de le renvoyer à la tête de la préfecture régionale de PACA (16 juillet 1981).

A peine nommé, Pierre Somveille va devoir faire face aux conséquences de la tuerie d’Auriol (19 juillet 1981), causée par un règlement de compte interne au Service d’Action Civique (SAC), organisation sulfureuse qui avait longtemps servi de police parallèle au pouvoir gaulliste. A la faveur de l’émoi provoqué par ce drame, le ministre de l’Intérieur prononcera bientôt l’interdiction pure et simple du SAC. Quelques mois plus tard, une nouvelle affaire survient, l’assassinat du juge d’instruction Pierre Michel, abattu en plein Marseille le 21 octobre 1981. L’enquête menée à la suite de ce drame sera longue et difficile et n’aboutira qu’en 1985, lorsqu’un truand repenti dénoncera à la fois les commanditaires et les tueurs, tous liés au « milieu marseillais ». A peine quelques mois après l’assassinat du juge Michel, le préfet Somveille doit faire face à un autre scandale, l’assassinat de René Lucet, directeur de la Caisse primaire d’assurances maladies des Bouches-du-Rhône, sans doute abattu par des hommes du milieu – et peut-être à la demande de syndicalistes de la branche locale de la CGT, qui avaient organisé un système de « caisse noire » par le biais de fausses mutuelles.

En marge de toutes ces affaires, le préfet Somveille s’investit également dans la modernisation de ses services. Il accompagne ainsi le plan Joxe de modernisation des forces de police, qui va lancer la grande campagne d’informatisation des fichiers et des procédures (1985). En février 1986, afin de pouvoir disposer d’un instrument supplémentaire dans sa lutte contre la mafia locale, Somveille met en place l’antenne marseillaise de l’Office central de répression du grand banditisme ainsi qu’une Brigade de Recherche et d’Intervention (BRI).

En septembre 1985, le préfet Somveille doit cependant affronter une nouvelle forme de violence destinée à connaître une triste postérité, les émeutes urbaines. Cette année-là en effet, une partie des habitants de la cité populaire de La Paternelle décide de s’en prendre aux forces de l’ordre après la mort d’un malfaiteur de dix-neuf ans, Jean-Pierre Ganci, tué par des policiers après qu’il eut braqué un camion avec deux complices. Les difficultés de l’autorité policière à réduire ce type de violence, malgré tous les moyens dont elle dispose en hommes et en matériel, révèlent en réalité un problème plus large. Entièrement tourné vers la défense des institutions et la lutte contre la criminalité organisée, la police et la justice s’avèrent finalement assez peu efficaces contre cette petite délinquance qui agit de façon atomisée et très mouvante, tout en étant fortement intégrée au tissu social. Cette inefficacité sera d’ailleurs l’une des principales causes de la montée du « Front national », qui réalisera bientôt en PACA ses meilleurs scores électoraux.

V. Les dernières années

Pierre Somveille prend finalement sa retraite le 6 octobre 1986, après quarante-cinq années de « bons et loyaux services » et quelques mois seulement après la mort de Gaston Deferre.

Fidèle à sa réputation, il ne profitera pas de son nouveau temps libre pour écrire ses mémoires, et encore moins pour se répandre dans la presse en commentaires ou en anecdotes. Au contraire, il refusera systématiquement toutes les demandes d’entretiens que lui enverront les journalistes désireux d’éclaircir certaines des très nombreuses affaires auxquelles il a été mêlé. En mars 1998, il acceptera cependant de venir témoigner devant la Cour d’assises de Bordeaux afin de défendre son ancien patron Maurice Papon, accusé de complicité dans la déportation de 1 690 Juifs entre 1942 et 194415.

Pierre Somveille est mort le 29 juillet 2009, à l’âge de 87 ans. Il était chevalier (14 mai 1959), officier (27 décembre 1958), commandeur (28 décembre 1978) et grand-officier de la Légion d’Honneur (1er janvier 2002). Il était également titulaire de l’Ordre national du mérite et de la Croix de la Valeur militaire.

Bibliograhie :

. Notice biographique de Pierre Somveille, Société d’Histoire de la Police (disponible en ligne sur le site sfhp.fr)

. Auboin, Michel (et alii) : Histoire et dictionnaire de la police, Robert Laffont, 2005.

. Bargeton, René : Dictionnaire biographique des préfets, septembre 1870 – mai 1982, Archives Nationales, 1995.

. Bernert Philippe : SDECE, Service 7, L’extraordinaire histoire du colonel Le Roy-Finville et de ses clandestins, Presse de la Cité, 1980.

. Charpier, Frédéric : Génération Occident, Seuil, 2005.

. Méfret, Jean-Pax : La sale affaire Markovic, Pygmalion, 2011.

. Hamon, Emmanuel : Maurice Papon, itinéraire d’un homme d’ordre, documentaire France 2, 2010.

Notes :

1 Né à Courbevoie le 4 mai 1896 (n°193), André Somveille mourut le 16 avril 1922. Étonnamment, il n’avait pas connu son propre père, Léon-Joseph Somveille, mort quelques jours avant sa naissance. Une analyse psychologique un peu facile amènerait à se demander si l’inclination du préfet Somveille pour le respect de l’ordre n’était pas une façon de compenser les manques de cette étonnante famille où tous les pères meurent avant même d’avoir pu élever et guider leurs enfants ?

2 Née à Angoulême le 10 janvier 1901, Jeanne Vigier est décédée à Marseille le 13 janvier 1987.

3 Le préfet régional en titre était Maurice Sabatier (1897-1989). Maurice Papon, qui en tant que sécrétaire-général, était l’un de ses principaux adjoints, fut en poste à Bordeaux de juin 1942 à août 1944. Parmi les autres fonctionnaires influents installés au siège de la préfecture en 1944, on trouvait Jean-Claude Chapel (directeur de cabinet de Sabatier), Adrien-Robert Castanet (chef de cabinet de Sabatier et adjoint du précédent), Louis Boucoiran (préfet de Gironde), Jacques Dubarry (en charge des questions juives), Charles Duchon (en charge des questions de police) et M. Bergé (en charge des affaires économiques).

4 Ils auront une fille, qui deviendra pharmacienne à Marseille.

5 Sur un plan plus occulte, ce poste permettra aussi à Somveille de prendre la mesure du poids remarquable que possédait la franc-maçonnerie au sein de la PP. Jean Baylot, préfet de police de Paris de 1951 à 1954, était d’ailleurs un maçon de très haut grade.

6 Bien que l’usage de la force ait été jugé disproportionné par tous les témoins présents, la justice rendra finalement une ordonnance de non-lieu en octobre 1957.

7 IGAME, c’est-à-dire « inspecteur général de l’administration en mission extraordinaire ». Cette fonction, créée en 1948, permettait à son titulaire de contrôler non seulement les services préfectoraux de plusieurs départements mais aussi la gendarmerie, l’armée, l’économie, l’éducation, etc. Il s’agissait en somme d’un véritable proconsul qui n’avait à rendre de compte qu’au gouverneur-général de l’Algérie.

8 Il remplace alors Jean Gervais, nommé à la préfecture de Meurthe-et-Moselle. Entre-temps, il aura suivi des cours à l’Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN) de 1960 à 1961.

9 Si la répression de la manifestation du 17 octobre 1961 est entrée dans l’histoire, c’est en grande partie grâce à tous les journalistes, écrivains et cinéastes qui ont choisi de l’illustrer par leurs travaux. Dès le 27 octobre 1961, un article de Claude Bourdet dans France-Observateur alertait l’opinion publique sur la gravité des faits qui s’étaient déroulés quelques jours plus tôt. Au mois de mars 1962, Jacques Panijel va réaliser Octobre à Paris, véritable réquisitoire contre les méthodes de la police du préfet Maurice Papon (le film restera interdit jusqu’en 1973). Dans le téléfilm Nuit noire, 17 octobre 1961 d’Alain Tasma (2005), le rôle de Pierre Somveille a été joué par l’acteur Aurélien Recoing. C’est à notre connaissance la seule représentation cinématographique du personnage

10 Bernert Philippe : SDECE, Service 7, L’extraordinaire histoire du colonel Le Roy-Finville et de ses clandestins, Presse de la Cité, 1980.

11 Dans Génération Occident (2005), Frédéric Charpier a prétendu que Gabriel Jeantet, une célèbre figure de l’extrême droite française, avait été l’un des intimes de Pierre Somveille. Il n’avance pas ses sources et nous ne pouvons donc rien dire de plus sur ce sujet qui mériterait d’être étudié plus avant.

12 Signé le 26 février 1971, l’accord franco-américain de coopération policière permettra de démanteler la fameuse French Connection. Venu de l’anti-gang, François Le Mouel sera nommé à la tête des « Stups » de la PJ, tandis qu’un délégué de l’office américain de lutte contre la drogue, John Cusack, s’installera à Paris. En quelques mois, sous la direction de Marcel Morin, l’effectif de la brigade des stups de Marseille passera de 6 à 70 personnes !

13 Georges Pompidou avait déjà été mis au courant par l’un de ses hommes de confiance, Jean-Luc Javal, mais c’est bien Pierre Somveille qui va lui exposer tous les détails policiers et judiciaires de l’affaire.

14 Le mandat de Pierre Somveille a la tête de la PP sera effectivement marqué par les assassinats successifs du député Jean de Broglie (24 déc. 1976), de l’ancien vigile Jean-Marc Tramoni (23 mars 1977) et du militant internationaliste Henri Curiel (4 mai 1978). Le préfet devra aussi gérer l’enlèvement du baron Empain (janvier-mars 1978), la prise d’otage dramatique de l’ambassade d’Irak (31 juillet 1978), la mort de Pierre Goldman (20 sept. 1979) et celle de l’ancien ministre Robert Boulin (30 oct. 1979). Il suivra aussi de très près la traque puis l’exécution de Jacques Mesrine (2 nov. 1979), les suites de l’assassinat de l’ancien ministre Joseph Fontanet (2 fév. 1980), de celui du fondateur du Ba’ath syrien Salaheddin Bittar (21 juil. 1980) et de Yahya El-Meshad, un physicien égyptien impliqué dans le programme nucléaire irakien (13 juin 1980). Il coordonnera l’arrestation des chefs d’Action Directe (13 sept. 1980) et l’enquête sur l’attentat de la rue Copernic (3 oct. 1980).

15 Plusieurs autres témoins de moralité viendront défendre l’accusé, dont Pierre Messmer et Raymond Barre.

Annexe : liste des fonctionnaires de la préfecture de police de Paris tués en service entre 1952 et 1981

. 1954 (5) : Jean Vergnes, Lucien Philippe, Marcel Sergeant, Fernand Chaussenot,Charles Pipereaud.

. 1955 (1) : René Beaurain.

. 1956 (2) : Jean Raynaud.

. 1958 (9) : Georges Thouvenot, Pierre Porcher, Henri Fournier, Jean Breitner, Gérard Millet, Pierre Saintin, Charles Jobert, Pierre Guilbaud, Guy Ernoul.

. 1959 (4) : Paul Dufour, Victor Noirault, Robert Fourmeaux, Marcel Vergnaud.

. 1960 (10) : Robert Brunsard, Henri Boulanger, Mohammed Belai, Jean Mignot, Youcef Benali, Jean Parachey, Robert Magnin, Robert Pinchon, Brahim Abdeslem, Hamida Fergoug.

. 1961 (20) : Guy Putze, Robert Crouy, René Darcel, Ahmed Aïssat, Arab Chalal, Jean André, Messaoud Khodja, Fernand Chaillan, Ange Le Doran, Lazha Ensighaoui, Amar Berani, Amar Aït Taleb, Lucien Drolet, Aimé Curtelin, Pierre Grandjouan, Maurice Havard, Mohammed Missi, Mohammed Boulahia, Jean Demoën, Mohammed Belomari.

1962 (7) : Salah Chraïet, Mohammed Mammeri, Albert Lavaud, Roger Pateron, Mohand Tigrine, Emile Tritsch, Jacques Arcelin.

. 1963 (3) : Henri Brun, Jean Joret, Hubert Odin.

. 1966 (1) : Maurice Galibert.

. 1968 (3) : Bernard Bardoux, René Lucchini, Marc Morel.

. 1969 (1) : Marcel Bisch.

. 1971 (1) : François Constantini.

. 1974 (1) : Charles Palmisano.

. 1976 (1) : Dominique Larose.

. 1977 (2) : Lucien Bironneau, Hamache Abbou.

. 1978 (1) : Jacques Capela.

. 1979 (2) : Jean Ruelle, Gérard Croux.

. 1980 (1) : Roland Linck.

. 1981 (2) : Jean-Pierre Olive, Jean-François Druo.

Crédit photographique : Caserne de l’île de la Cité, siège de la préfecture de police de Paris. By User:Thbz (Own work) [GFDL (http://www.gnu.org/copyleft/fdl.html), CC-BY-SA-3.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0/) or CC BY-SA 2.5-2.0-1.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/2.5-2.0-1.0)%5D, via Wikimedia Commons.

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