Le Génie de Vilna

Eliyahu Ben Shlomo Zalman Kraemer, dit le Gaon de Vilna

De son vivant, le Gaon de Vilna a été considéré comme l’une des plus grandes autorités juridiques, mais aussi spirituelles, du monde juif ashkénaze. Et encore aujourd’hui, plus de deux siècles après sa mort, son enseignement reste l’une des bases des études au sein du monde orthodoxe, où il est révéré comme une figure tutélaire. Les chercheurs contemporains ont donné raison à ce point de vue traditionnel et considèrent effectivement le Gaon comme l’un des architectes du judaïsme moderne. A travers sa vie et son œuvre, cet homme secret aura incarné avec excellence le modèle du juif lituanien (litvishe yid), tout entier dévoué à l’étude et à l’enseignement de la Torah.

1. Le foyer lituanien

De son vrai nom Eliyahu Ben Schlomo Zalman Kraemer, le Gaon de Vilna est né le 23 avril de l’an 1720 de l’ère chrétienne, correspondant au 12 nissan de l’an 5480 de l’ère hébraïque, c’est-à-dire le premier jour de la grande fête juive de pessah qui commémore la délivrance du peuple hébreux des mains des Egyptiens. On pense généralement qu’il a vu le jour à Vilna, même si d’autres avis le voient naître dans le village de Selets (Selcz), situé au sud-est de Brest-Litovsk, dans la province polonaise de Volhynie.

Son père, Shlomo Zalman Kraemer (1695-1758), était l’héritier d’une vieille dynastie de rabbins ashkénazes et, comme c’était alors la coutume, l’enfant reçut le prénom de son grand-père, Eliyahu surnommé Ha-Hassid « le Pieux » (1620-1710). Sa mère se prénommait quant à elle Treina Bas Rabbi Meir (1700-…) et était originaire de Seletz. Il fut le premier des six enfants du couple Kraemer, qui eut en tout cinq fils et une fille1.

Qu’il soit né à Selets ou à Vilna, toujours est-il qu’il grandit bel et bien dans le quartier juif de Vilna dont été originaire la famille de son père2. Ancienne capitale du royaume de Lituanie, la cité de Vilna avait été rattachée au milieu du 16ème siècle à l’Etat polonais. En cette première moitié du 18ème siècle, elle comptait environ 50000 habitants, dont près de 3 500 étaient de confession juive. Les Juifs de Vilna étaient pour la plupart installés au sud-ouest de la cité, dans un quartier dont le centre était la grande synagogue.

La plupart des Juifs d’Europe de l’Est, les Ashkenazim, descendent semble-t-il des communautés juives installées depuis l’époque romaine dans la région rhénane3. Ciblés par des persécutions de plus en plus sévères à partir du 11ème siècle, beaucoup de ces Juifs de culture germanique se retrouvèrent contraints de migrer vers l’Est et de s’installer en pays slave. Ils conservèrent cependant l’usage de la langue allemande sous la forme d’un dialecte particulier, le yiddish, un vieil haut-allemand mâtiné de mots hébreux et araméens et s’écrivant en caractères hébraïques.

A la fin du 14ème siècle, le puissant roi lituanien Vytautas « le Grand » (m. 1430), soucieux de développer l’économie de son État, invita officiellement les Juifs à venir s’installer à Vilna, sa capitale, afin d’y favoriser le développement du commerce et de l’artisanat. Pour les encourager à répondre favorablement à cette demande, il leur fit accorder en 1388 un statut extrêmement protecteur qui comportait, outre la liberté de culte, une protection personnelle garantie de la part des autorités royales, la liberté de circulation, le droit d’affermer des terres, de prêter de l’argent, etc. Ces franchises furent ensuite consolidées par les souverains lituaniens successifs, avant d’être définitivement fixées en 1593. Le judaïsme lituanien, d’abord uniquement urbain, devint également un phénomène rural dès lors que des propriétaires nobles commencèrent à utiliser des Juifs pour développer la vie artisanale et commerciale de leurs domaines. Et c’est ainsi que l’on vit naître les premiers villages juifs, les shtetls, et même quelques paysans juifs, les yishuvnekes.

Comme tous les Juifs d’Europe de l’Est, les Juifs de Lituanie développèrent au fil des siècles un mode de vie tout à fait spécifique et particulièrement autarcique. Leur existence quotidienne était tout entière centrée autour de la synagogue (shule), qui était pour eux à la fois un lieu de prière, d’étude et un centre de réunion communautaire (beth knesset). Rien n’était d’ailleurs aussi tranquille qu’un village ou un quartier juif au moment du shabbat. Outre le rabbin (rav), qui dirigeait la synagogue, celle-ci était également dotée d’un chantre (hazan), d’un bedeau (shamas) et parfois d’un prédicateur (maggid) attitré. Dans les plus grandes cités, il y avait parfois aussi une académie talmudique (yeshiva, ou beth ha-midrash) où l’on formait les futurs rabbins. A proximité de l’auguste bâtiment, on trouvait en principe des thermes (mikve), destinés aux ablutions rituelles, ainsi qu’une école primaire (heder), où les enfants apprenaient à écrire et à lire les caractères hébreux sous la férule d’un enseignant (melamed), lequel était rémunéré par la communauté. Sur la place principale, où un marché se déroulait chaque dimanche, on trouvait obligatoirement l’échoppe du boucher rituel (schuhet), qui préparait la viande selon les strictes règles de la kashrut. D’autres commerces existaient également : tavernes, boulangerie, orfèvrerie, tailleurs, cordonnerie, fourreurs, distillerie, etc. Non loin de là s’étendait le cimetière où les morts étaient inhumés là encore selon des règles scrupuleuses.

Le pouvoir au sein de la communauté était détenu par un « conseil », le Va’ad Kehillah, formé par la réunion des principaux notables (parnassim) de la ville. Ce conseil gérait le tout-venant de la vie religieuse et civile des habitants. C’est lui qui nommait les rabbins et les juges (dayanim) du tribunal rabbinique, le Beth Din. Il se divisait en plusieurs organisations, chacune ayant son rôle propre. La « sainte-confrérie » (hevra-kadisha) organisait les funérailles, la « grande-charité » (tsedaka-gedola) assurait la répartition de l’aide sociale, la Beth Ha Bayit s’occupait de l’entretien des bâtiments cultuels, la Hevra baale malaha gérait quant à elle l’école. Tous les habitants devaient payer une taxe (hazaka) qui permettait d’assurer le fonctionnement de ces différentes institutions. En dehors des grandes fêtes religieuses, les mariages, les confirmations (bar-mitzvoth) et les funérailles étaient les trois principales occasions de rassemblements populaires.

Les membres de la Kehillah servaient également de porte-paroles (shtadlanim) auprès du gouverneur local, le voïvode, qui représentait directement le pouvoir royal. Depuis 1623, les Juifs de Lituanie avait constitué leur propre « conseil », le Vaad Ha Medina dè Lita, qui s’était séparé du « Conseil des quatre pays » (Vaad arba aratsot), créé en 1581 et dont l’autorité fut dès lors limitée à la seule Pologne. Ce « Conseil lituanien », qui se réunissait environ une fois par an à Brest-Litovsk (Brisk), rassemblait les représentants (ikorim) de toutes les communautés du grand-duché et statuait sur les grandes questions politiques auxquelles étaient confrontées les populations juives.

C’est donc au sein d’un univers parfaitement structuré et replié sur lui-même que se déroula la totalité de la vie du Gaon de Vilna.

2. Une vie d’étude

Il n’est pas sûr que tout ce que l’on a dit sur l’étonnante précocité du Gaon fût parfaitement exact, et sans doute la légende a-t-elle dû parfois embellir certains faits. Mais il n’en reste pas moins indéniable que le futur Gaon semble s’être distingué très tôt par une prodigieuse intelligence et une grande mémoire. A l’âge de deux ans dit-on, et alors qu’il tétait encore le sein de sa mère, il prononçait déjà les formules pieuses requises en chaque occasion de la vie quotidienne d’un Juif. A trois ans et demi, il connaissait déjà quasiment par cœur la plupart des livres du Tanakh (TorahNeviim Ketuvim), et en savait en tout cas assez pour pouvoir répondre aux questions des rabbins qui l’interrogeaient sur son contenu. A l’âge de six ans, il fut envoyé dans la yeshiva du rav Moshe Margalit de Kaïdan (1710-1780) afin d’y étudier les traités de la Mishna. Mais, au bout de trois mois seulement, son rav lui permit de retourner chez lui car il estimait qu’il en savait assez pour apprendre de façon autonome et se passer ainsi de professeur. A son retour, il fut autorisé pour la première fois à prononcer un discours dans l’enceinte de la grande synagogue de Vilna. A onze ans, il connaissait déjà l’ensemble du Talmud de Babylone, y compris les traités les plus difficiles comme ceux sur les holocaustes (Zevahim) ou les offrandes (Menahot). Sa rapidité d’assimilation était tout simplement extraordinaire et sa mémoire semblait quasiment photographique. Mais malgré ces dons innés, il travaillait aussi très durement. Ainsi, il dormait rarement plus de quatre heures par nuit et se contentait de se reposer par intermittence pendant une demi-heure entre deux lectures saintes. On raconte même que pour éviter de s’endormir, il gardait parfois les pieds dans une bassine d’eau froide tout en attachant ses peot au plafond avec des ficelles. A l’âge de vingt ans, il maîtrisait déjà pratiquement l’ensemble du Zohar, le grand livre de la Kabbalah, la mystique juive, célèbre pour sa grande complexité. Parmi les érudits qui l’introduisirent à cette discipline, on trouvait notamment Abraham Katzenelbogen, rabbi de Brest-Litovsk.

C’est vers cette époque qu’il décida de partir en « exil » (galut). En effet, suivant une coutume pratiquée par de nombreux étudiants, ces derniers devaient aller parfaire leur apprentissage auprès des maîtres les plus réputés installés à travers tout le monde juif. Durant près de cinq ans, de 1743 à 1748, déguisé en simple mendiant et accompagné de son camarade Hayyim de Sereje, Eliyahu de Vilna se rendit ainsi auprès de divers professeurs reconnus. Chaque soir ou presque, il dormait dans une auberge différente, souvent sur une simple couche de paille. Il aurait ainsi séjourné dans plusieurs villes de Pologne, d’Allemagne (Königsberg, Berlin) et même des Pays-Bas (Amsterdam).

A son retour et bien que sa formation théorique fut plus que suffisante, il continua cependant de lire et d’apprendre, habitude qu’il conserva toute sa vue durant. Car il n’acceptait pas qu’un seul domaine du savoir religieux juif pût lui échapper. Son niveau en matière de Torah était tout à fait extraordinaire. Il connaissait par cœur tous les livres bibliques et ni la grammaire de l’hébreu ni celle de l’araméen n’avaient de secret pour lui. Il avait bien évidemment étudié à fond les commentaires bibliques des Rishonim de la Torah, celui de Rachi (m. 1105) en particulier, à qui il vouait d’ailleurs une admiration sans borne, mais aussi le Sefer Ha-Yashar d’Ibn Ezra (m. 1167) et le Perush du Ramban (m. 1270). De ce fait, il était capable pour chaque verset d’en faire le commentaire littéral (peshat), allusif (remez), allégorique (drash) et mystique (sod).

Mais il était surtout un spécialiste reconnu du Talmud et de la Halakha. Il connaissait sur le bout des doigts toutes les discussions des grands talmudistes, les arguments de chacun et les avis des principaux décisionnaires (poskin). Outre l’indispensable commentaire de Rachi, il maîtrisait parfaitement le Mishne Torah de Maïmonide (m. 1204) et les Hidoucheï du Rashba (m. 1310). Il était aussi très familier des œuvres des grands Ahoranim, et notamment du Hamapah de Moshe Isserles (dit le « Remo », m. 1572) et du Siftei Kohen de Shabbataï Ben Meïr Ha-Kohen (dit le « Shakh », m. 1662), qui étaient alors les deux textes de référence du judaïsme ashkénaze.

Enfin, dernier aspect, c’était un kabbaliste expérimenté. Il avait appris par cœur le Sefer Ha-Zohar (« Livre de la Splendeur ») le Sefer Yetsirah (« Livre de la Formation ») et le Sefer Ha-Bahir (« Livre de la Clarté ») et il maîtrisait parfaitement les interprétations qui en avait été faites par Isaac de Louria (m. 1572) dans le Sefer Ets Hayyim (« L’Arbre de Vie »).

Mais le Gaon ne se contenta pas de dominer ainsi tous les domaines du savoir religieux. Fait étonnant, il voulut aussi apprendre à maîtriser les savoirs dits extérieurs (hitzonim), et c’est ainsi qu’il apprit des rudiments d’algèbre, de géométrie, d’astronomie (tekhunah), de géographie, d’histoire, ou encore de biologie et de médecine. Il fit d’ailleurs traduire les travaux d’Euclide en langue hébraïque par l’un de ses élèves, Baruch de Shklov (1752-1810), qui rédigea à sa demande le Sefer Ha-Eklid.

Sa piété était à l’image de son érudition. Toute sa journée n’était rythmée que par l’étude et par l’assistance aux offices synagogaux du matin (shaharit), de l’après-midi (min’ha) et du soir (ma’ariv). Ses semaines étaient tout entières organisées autour du shabbat et, durant toute sa vie, il suivit avec recueillement la célébration des grandes fêtes religieuses de Rosha Ha-Shana, Yom KippurSukkot, Simhat Torah, Hannukah, Purim, Pessah, et Shavuot. Par respect pour la langue sacrée, le rabbi Eliyahu ne parlait jamais en hébreu en dehors du shabbat.

Cette vie de piété ne l’empêcha pas d’assumer ses devoirs d’homme. En 1738, à l’âge de dix-huit ans, il épousa la fille d’un riche marchand de Kaidan (Kėdainiai), appelée Moras Khannah Bas Yehuda Leiba’h (1724-1782). Très pieuse elle-même, Moras Khannah fit tout pour aider son mari à se débarrasser des tâches quotidiennes afin qu’il puisse assumer pleinement son « sacerdoce ». Elle lui donna par ailleurs une nombreuse descendance, à savoir six filles4 et trois fils5. La famille du Gaon vivait très modestement, le patriarche insistant par ailleurs pour que 20% de leurs maigres revenus soient distribués à ceux qui étaient encore plus pauvres qu’eux. Après la mort de sa première épouse, le Gaon se remaria avec Moras Gittel Bas Rabbi Meir Luntza’h, fille du rabbin de Kruz. Déjà âgée, elle ne lui donna pas d’autres enfants. Les enfants du Gaon eurent relativement peu de liens avec leur père qui, par manque de temps, préféra faire appel à des tuteurs pour les éduquer. La descendance du Gaon fut particulièrement prolifique si bien que l’on trouve finalement que peu de famille du monde juif ashkénaze qui ne descendent pas de lui par une branche ou par une autre.

3. L’enseignement et la pensée du Gaon

En 1748, au terme de son long voyage d’étude à travers l’Europe, Eliyahu revint donc s’installer sur ses terres natales. Comme il voulait pouvoir se consacrer tout entier à l’étude et à l’enseignement de la Torah, il refusa d’accepter le poste officiel de rabbin qu’on lui proposait. Au lieu de cela, il s’enferma chez lui et vécut de l’aide matérielle que lui apportèrent ses proches. Dix ans plus tard, à la mort de son père, il hérita de quelques biens et reçut aussi le soutien financier d’Eliyahu Pesseles, un homme riche grâce auquel il put constituer un modeste séminaire dans l’enceinte de la « Maison Fatel », située tout près de la grande synagogue de Vilna6. C’est là que vécut le Gaon aux côtés de plusieurs dizaines d’autres familles, soit près de cent-cinquante personnes. Finalement, devenus conscients de ses mérites et du rayonnement qu’il donnait à leur ville, les membres du Va’ad Kehillah de Vilna décidèrent d’attribuer au Gaon une bourse hebdomadaire, afin qu’il pût faire vivre tous les siens. Son montant très élevé fit d’ailleurs quelques jaloux dans la communauté.

synagogue_of_vilna_-_1914-1918
(image 1) La grande synagogue de Vilna (vers 1914)

 

Désirant plus que tout vivre en ascète et fuir les honneurs (kavod), le Gaon ne quitta presque plus jamais sa maison jusqu’à sa mort. Il refusa continuellement tous les postes de juge (dayyan), de chef du tribunal (av bet din) ou de recteur académique (rosh yeshivah) qu’on voulut lui faire endosser. Il ne recevait personne ou presque et n’avait guère d’amis, du moins au sens conventionnel du terme, puisque tout son temps d’éveil était consacré soit à l’étude soit à l’enseignement de la Torah. Installé dans une petite pièce, les volets fermés, enveloppé dans son talith et ses tefilim noués sur le bras, il lisait sans cesse les Saintes Paroles à la seule lumière des bougies.

willem_van_der_vliet_-_philosopher_and_pupils_-_wga25281

Willem van der Vliet, Le Philosophe et ses élèves, 1626, National Trust of Scotland, Brodie Castle.

S’efforçant de suivre les recommandations du Talmud (Traité Peah, I/1), le Gaon était fermement convaincu que le commandement d’étudier la Torah (limud ha-Torah) équivalait à l’ensemble des autres commandements (mitsvoth). Chaque mois, dit-on, il achevait ainsi la relecture des deux-mille-sept-cents pages du Talmud de Babylone – ce qui normalement prend sept années et demi dans un cursus classique ! Avant chaque shabbat, il terminait la relecture du traité talmudique consacré à ce rite. A chaque fête juive, il complétait l’étude du traité évoquant la fête en question. Il n’entretenait quasiment jamais de conversation à caractère profane afin de n’avoir à la bouche que les mots de la Torah. Les seules personnes qu’il côtoyait vraiment étaient ses étudiants. Il les choisissait uniquement parmi les sujets d’élite de tous les âges qu’on lui envoyait régulièrement dans l’espoir qu’il acceptât de les former. Il accueillit ainsi à ses côtés de nombreux futurs grands-rabbins comme le « Maguid de Dovno » (1740-1805), dont il fut très proche, ou encore Arieh Leib Ben Asher Gunzberg (1695-1785), qu’il réussit à imposer comme rabbin de Metz en France. Ces étudiants allaient transmettre des centaines d’histoires édifiantes à propos de leur maître et contribuer ainsi à forger sa légende posthume.

Sa réputation d’érudition et de sainteté grandissant peu à peu au-delà de Vilna, les autorités rabbiniques de toute la Lituanie, puis celles de tout le monde ashkénaze, commencèrent à lui faire parvenir par écrit des questions juridiques afin qu’il les résolve. C’est ainsi qu’il devint le Gaon, littéralement « l’Excellence » ou « la Gloire » de Vilna. Son autorité fut reconnue comme si éminente que, bien qu’étant un simple Aharon (puisqu’il avait vécu après le rabbin Yosef Karo), il fut réputé capable de contester un point de droit datant des Tannaim, c’est-à-dire les rabbins qui avaient mis par écrit la Mishna.

Le Gaon était bien trop humble, et il n’avait de toute façon pas le temps nécessaire pour pouvoir faire éditer des ouvrages à son nom. Mais ses élèves, qui avaient pieusement recueillis les enseignements de leur maître, se chargèrent de les compiler après sa mort. On put réaliser ainsi près d’une cinquantaine d’ouvrages à partir de ces seules notes. Parmi ces œuvres, qui sont toutes rédigées en hébreu, on peut citer les principales, à savoir :

  • Le Biur Ha-Gra, « Les Elaborations du Gra » qui est un commentaire juridique du Shulhan Arukh de Yosef Karo. Il s’agit de l’œuvre la plus célèbre du Gaon. Comme l’auteur était animé par une volonté permanente de rapprocher le Shulhan Arukh du texte du Talmud proprement dit, cela suscita un grand regain d’intérêt pour l’étude directe de celui-ci, alors qu’elle avait été longtemps délaissée.
  • L’Adereth Eliyahu al ha-Torah (« La Splendeur d’Elie concernant la Torah » ) qui est un commentaire du Pentateuque dans lequel il s’attache à démontrer que pas un seul mot ni une seule lettre de la Torah ne sont en réalité superflus.
  • L’Adereth Eliyahu al-Neviim u-Ketuvim (« La Splendeur d’Elie concernant les Prophètes et les Ecrits ») qui sont divers commentaires sur les Livres des Prophètes et les autres livres bibliques. Ils furent publiés sur plusieurs dizaines d’années (« Proverbes » 1798, « Jonas » 1800, « Josué » 1802, « Isaïe, Habakuk et les Chroniques » 1820, « Cantique des Cantiques » 1842, « Job » 1854 ») et une partie reste toujours à l’état manuscrit.
  • Le Biur Ha-Gra al a-Zohar (« Les Elaborations du Gra sur le Zohar ») qui, comme son nom l’indique, est un traité de mystique.
  • D’autres traités de mystique comme le Even Shelema.
  • Le Shenoth Eliyahu (« Les Années d’Elie »), qui est un commentaire de l’ordre Zera’im de la Mishna.
  • Le Hagahot ha-Gra, qui est un commentaire sur divers traités du Talmud de Babylone.
  • Efat Zedek, une glose sur la Mekhilta de Rabbi Ishmael.
  • Mishna Eliyahu, un commentaire sur l’ordre Zera’im du Talmud de Jérusalem.
  • Elyahu rabba qui est un commentaire de l’ordre Tohorot de la Mishna.
  • Le Tohorat Ha-Kodesh, qui est un commentaire sur l’ordre Tohorot de la Tossefta.
  • Gloses sur le Pirke de Rabbi Eliezer qui concerne le domaine de la Haggada.
  • Commentaires et gloses sur le Seder Olam Rabba et le Seder Olam Zuta, toujours dans le domaine de la Haggada.
  • Des livres de grammaire hébraïque comme le Dikduk Eliyahu.
  • Le Maaseh Rav Minhagei ha-Gra ha-Shalem, dans lequel ses élèves ont compilé les coutumes de leur maître.
  • Un ouvrage de mathématiques (Ayil Meshulash).
  • La Igueret Ha-Gra (« La missive du Gra »), une épître sur la foi et la morale que le Gaon rédigea alors qu’il comptait se rendre en Eretz Israël.

La lecture des ouvrages du Gaon s’avère terriblement ardue car l’auteur ne s’adresse volontairement qu’à des lecteurs ayant déjà atteint un très haut niveau d’étude religieuse. Pour un simple profane, ces textes se révèlent souvent cryptiques et presque incompréhensibles.

Le caractère assez autodidacte de sa formation permit au Gaon de ne pas se laisser enfermer dans une quelconque tradition sclérosée. L’une des principales, si ce n’est la plus grande contribution du Gaon de Vilna aux études juives, fut ainsi sa volonté de réformer l’approche conventionnelle des textes sacrés. Grâce à ses excellentes connaissances en grammaire, il n’hésitait d’ailleurs pas à réviser certaines erreurs commises jusque-là dans l’interprétation de plusieurs passages talmudiques, y compris de la Mishna, par exemple en supprimant des mots redondants. Comme il refusait de se contenter d’utiliser les mêmes sources que celles restées en usage depuis des siècles, le Gaon s’efforça de remettre à l’honneur des textes largement oubliés. A la suite d’Elijah de Fulda (m. 1720) et de Moshe Margalit (1710-1780), il se lança ainsi à son tour dans l’étude du Talmud de Jérusalem, qui était totalement tombée en désuétude depuis plus de mille ans. Plus concis que le Talmud de Babylone, le Talmud de Jérusalem a pour particularité de s’intéresser plutôt aux conclusions juridiques qu’aux raisonnements qui y mènent, à l’inverse de son célèbre concurrent. Le Gaon manifesta également un grand intérêt pour le midrash archaïque – c’est-à-dire pour le midrash antérieur au Talmud, ainsi que pour les petits traités talmudiques généralement négligés comme le Maseshtot Ketanot.

Sur le plan de la mystique, il chercha également à remonter le plus loin possible, jusqu’aux fondements même de la tradition kabbalistique. Il ne se contenta donc pas de se plonger dans les œuvres d’Isaac Luria (m. 1572), comme le faisaient la plupart de ses contemporains, mais commenta directement le Sefer Yetsirah (« Livre de Formation ») et le Sifra Di-Tzeniutha (« Livre du Mystère caché »), les deux ouvrages qui sont au fondement de la mystique juive.

Son approche méthodologique était également en rupture avec tout ce qui s’était fait avant lui. Suivant la voie tracée par l’illustre Rachi, le Gaon était avant tout soucieux de réalisme et de concision. Il négligea donc la technique dite pilpul (litt. « piment ») mise au point par Yaakov Pollak (m. 1541), laquelle consistait à vouloir harmoniser de façon systématique des propositions juridiques parfois totalement opposées en n’hésitant pas à aller, si nécessaire, jusqu’aux limites de l’absurde. Le Gaon ne voyait là qu’une dialectique stérile et totalement dénuée d’intérêt. Pour sa part il affirmait ne vouloir s’en tenir seulement qu’à ce que l’auteur avait voulu dire et non pas à ce que l’on pouvait lui faire dire en manipulant ses affirmations dans tous les sens possibles.

4. Les combats du Gaon

Malgré sa vie de réclusion, le Gaon se tint toujours tout très au courant de la vie du monde juif. Décidé à défendre sa communauté et sa foi contre tout ce qui pouvait leur nuire, il n’hésita pas à s’engager dans des combats très âpres, ce qui l’amena à mettre en jeu sa réputation et même parfois sa vie.

  • « L’hérésie hassidique »

Le Gaon livra son principal combat intellectuel contre le hassidisme et l’on discute encore beaucoup, jusqu’aujourd’hui, pour déterminer ce qu’il a réellement dit ou pensé à ce propos.

En tant qu’école de pensée et d’action, le hassidisme est directement issue des enseignements d’un juif galicien nommé Israël Ben Eliezer, surnommé le Ba’al Shem Tov, littéralement « le Maître du Bon nom » (1698-1760). Le précepte de ce dernier furent ensuite systématisés par deux de ses principaux disciples, les rabbi Dov Baer de Mezeritch (1704-1772) et Yaakov Yosef de Polnoyé (m. 1784). Dès qu’il fut mis au courant de ce que disaient les Hassidiques, ou du moins de ce que l’on disait sur eux, le Gaon manifesta une extrême méfiance, mêlée d’une sourde hostilité. Que pouvait-on attendre de bien, en effet, d’un simple homme du peuple devenu par la suite un prédicateur mystique et extatique dont les fidèles prétendaient qu’il était doté de puissants dons thaumaturgiques ? Par ailleurs, le Gaon désapprouvait fortement la propension des hassidiques à dévaloriser systématiquement le respect et l’étude de la loi religieuse au profit de ce qu’ils appelaient la « communion joyeuse avec l’Eternel ». Il condamnait fermement leur refus d’obéir aux autorités rabbiniques traditionnelles et jugeait très durement le dévouement sans borne qu’ils manifestaient à l’égard de ceux qu’ils appelaient leurs « maîtres » (admorim). Le Gaon estimait que tout cela favoriserait tôt au tard l’émergence de nouvelles hérésies, comme celle jadis provoquée par le fameux Sabbataï Tzevi (1626-1676), un faux messie dont il pensait d’ailleurs que les hassidiques étaient les héritiers directs. Le Gaon se souvenait très bien que, durant son enfance, un orfèvre de Vilna, Yeoshuah Heschel Ben Yosef Tsoref, avait agité toute la ville en se présentant comme le représentant de ce fameux Sabbataï. Le triste épisode du frankisme, une nouvelle secte ésotérique et extatique, dont l’émergence secoua les communautés juives ashkénazes en 1757-1759, ne fit que confirmer ses vues.

Au grand scandale des rabbins de Vilna, les partisans du Ba’al se mirent bientôt à faire des adeptes jusqu’au cœur de leur cité. En 1771, un certain Avraham Ben Aleksander Ha-Kohen de Kalish, vint ainsi s’installer à Vilna et commença à rassembler des partisans autour d’un oratoire privé (kloyz). Lorsque les siens se mirent à danser et à crier pendant les offices religieux, le Gaon accepta de sortir de sa prudente réserve pour prendre officiellement la tête du mouvement des « opposants » (mitnagedim) au hassidisme. En 1772, il fit donc publier contre les hassidiques une première excommunication officielle (herem), dont le texte fut envoyé dans toutes les cités du monde ashkénaze. Estimant que le hassidisme était un mouvement déviant (apirkusim), il décréta que leurs ouvrages devaient tous être brûlés à l’entrée des synagogues et interdit à tout juif d’entretenir un quelconque type de relation avec eux. Le dayan de Vilna, Samuel Avigdor, appuya cette décision de toute son autorité, et l’un de ceux qui les soutenaient à Vilna, le rav Hayyim, dut faire repentance devant le Gaon.

En 1772, deux élèves de Dov Baer de Mezeritch, Shneur Zalman de Lyadi et Menahem Mendel de Vitebsk, se rendirent personnellement à Vilna pour tenter de parlementer avec le Gaon, mais celui-ci refusa obstinément de les voir. L’initiative du Gaon ne suffit toutefois pas à circonscrire un mouvement hassidique qui continua de se répandre et de faire de nouveaux adeptes parmi les communautés ashkénazes d’Europe de l’Est. Aussi, en août 1781, suite à la parution du fameux ouvrage de Yaakov Yosef de Polnoyé, le Toledot, le Gaon fit paraître une nouvelle excommunication, encore plus intransigeante que la première et dans laquelle il s’en prenait en particulier aux tendances panthéistes de ses adversaires. A la fin de sa vie, tandis qu’une rumeur s’était répandue d’après laquelle il avait changé d’avis, il tint à faire publier une troisième et dernière excommunication contre les Hassidim (1796).

  • Les « Lumières »

Le Gaon manifesta également sa ferme opposition à l’égard des maskilim, ces « Juifs éclairés » qui se disaient partisans de la Haskala, les « Lumières juives ». Particulièrement présents en Livonie et en Prusse-Orientale et notamment à Königsberg, ces Juifs modernistes, que l’on appelait par dérision les Yékés, étaient directement influencés par les écrits de Moses Mendelssohn (Yerushalim, 1783) et de Naphtali Hertz Wessely (Divrei shalom ve-emet, 1781), deux penseurs judéo-allemands qui enjoignaient les Juifs à profiter des nouvelles libertés qu’ils avaient récemment acquises en Autriche (1781) puis en France (1789). Ils les exhortaient notamment à réinterpréter la loi religieuse et les coutumes ancestrales afin de les rendre moins contraignantes, à se lancer dans des études profanes pour pouvoir s’impliquer davantage dans la société des Gentils (goyim). En réalité, beaucoup de ces Juifs « éclairés » méprisaient profondément les Juifs orthodoxes – qui d’ailleurs le leur rendaient bien. Imprégnés de culture allemande et de classicisme, ils jugeaient avec mépris ceux de leurs coreligionnaires qui étaient restés soumis à l’autorité des Kehillot. Par bien des aspects de sa personnalité, et malgré l’étonnante modernité de ses méthodes, le Gaon demeura pour sa part un homme de l’ancien temps, qui par exemple croyait fermement aux démons, à la magie et à l’occultisme.

A partir des années 1820 toutefois, la diffusion massive de la Haskala au sein des communautés juives de Lituanie7devait susciter un rapprochement paradoxal entre les mitnaggedim et les hassidim. Face à la menace d’une laïcisation complète des Juifs et devant le danger d’un abandon total des prescriptions religieuses, les « pieux observants » (haredim), de quelque bord qu’ils fussent, comprirent qu’ils avaient sans doute mieux à faire que de continuer à se quereller. Le rabbi hassidique Shneur Zalman de Lyadi (1745-1812), fut l’un des principaux artisans du compromis entre les deux courants. Dans son œuvre majeure intitulée Tanya, il modérait en effet quelque peu les prescriptions les plus iconoclastes du Baal Chem Tov et remettait l’étude de la Loi au centre de la spiritualité hassidique. Dès lors, l’un des principaux points d’achoppement avec les Lituaniens se trouva levé.

  • Les menaces chrétiennes

Pendant longtemps, les Juifs lituaniens restèrent relativement à l’abri des persécutions que subissaient leurs coreligionnaires d’Europe de l’Ouest. Lorsqu’ils s’étaient implantés dans la région au 15ème siècle, celle-ci était encore très peu peuplée et l’on y trouvait donc suffisamment d’espace pour que chacun puisse vaquer à ses affaires sans avoir à se soucier de celles de ses voisins. L’encadrement confessionnel était peu structuré et la plupart des chrétiens demeuraient donc très peu au fait des polémiques religieuses et encore moins des discussions théologiques. Plus tard, aux 16ème et 17ème siècles, du fait de la formidable expansion politique qu’elle connut, la Pologne se transforma en un espace multiconfessionnel comptant en son sein un très grand nombre de nationalités et de religions : catholiques polonais et lituaniens de rite latin, catholiques slaves de rite grec, luthériens allemands, Tatars musulmans, Juifs Karaïtes d’origine turque, etc. Les Juifs ne formèrent plus dès lors qu’une communauté parmi beaucoup d’autres. Par ailleurs, l’État central polonais avait toujours été assez peu interventionniste. La plupart du temps l’aristocratie locale décidait donc elle-même de la politique à mener vis-à-vis des minorités. Or, elle avait besoin des Juifs dont elles se servait comme banquiers, fournisseurs et percepteurs. Enfin, contrairement à leurs coreligionnaires de Podolie ou de Ruthénie, les Juifs lituaniens furent globalement épargnés par les terribles massacres causés entre 1648 et 1657 par les Cosaques révoltés de l’hetman Bogdan Khmenlnystky.

Mais, à mesure que la Pologne commença de s’enfoncer dans une crise politique de plus en plus grave, la situation des Juifs s’éroda très sensiblement. La Lituanie fut ainsi dévastée par la longue guerre que se livrèrent Russes et Suédois entre 1700 et 1721. La cité de Vilna elle-même fut durement touchée par un incendie en 1706, avant d’être frappée par une épidémie de peste en 1710. Par ailleurs, elle se retrouva deux fois victime de disette, en 1706 et 1724. La population juive descendit alors à moins de mille âmes seulement.

Ces épreuves aggravèrent les tensions sociales et religieuses. Au plus fort de la crise, les commerçants chrétiens commencèrent à se plaindre de la concurrence que représentaient pour eux les marchands et les artisans juifs. En 1738-1740, une partie de la bourgeoisie de Vilna fit même pression sur les autorités politiques polonaises afin d’obtenir  l’expulsion pure et simple des Juifs. L’archevêque catholique de Vilna, Franscizek Kobielski (1679-1755), fit de son mieux pour appuyer cette proposition et il fallut la ferme intervention du voïvode Michail Wisniowiecki (1680-1744) pour empêcher que cette mesure ne soit mise à exécution. En 1761, le « conseil » des Juifs de Lituanie fut supprimé sur l’ordre du souverain de Pologne qui souhaitait unifier la fiscalité de ses États.

L’utilisation par les nobles polono-lituaniens de régisseurs et de percepteurs juifs pour contrôler les paysans de leur domaine finit par engendrer le développement d’un fort antisémitisme jusqu’au sein des populations rurales les plus reculés. Le clergé soufflait sur ces braises et une mission catholique, les Mariavites de Stephan Turczynowicz (m. 1773), se donna bientôt pour objectif d’amener la conversion de tous les Juifs au christianisme. Le Gaon fut lui-même entraîné dans l’une des nombreuses controverses nées de ce projet missionnaire. En effet, le fils de l’un des notables de Vilna, le jeune Hirsh Wolf, décida un jour de se convertir au christianisme et, afin de fuir la pression de ses coreligionnaires, partit se réfugier dans un monastère. Les chefs de la communauté juive se réunirent alors en urgence et décidèrent de monter un plan pour le faire revenir. L’un de ses amis feignit donc à son tour de se convertir et put ainsi intégrer le fameux monastère. Une fois sur place, il réussit à organiser le kidnapping de son camarade qui fut exfiltré clandestinement de la région, et qui finalement se laissa convaincre de revenir à la foi de ses pères. Suite à cet affront, les autorités catholiques exigèrent l’arrestation immédiate du Gaon, qu’elles considéraient comme le véritable responsable de toute l’affaire. Interrogé par les autorités, celui-ci refusa de répondre aux questions qu’on lui posait et fut alors envoyé en prison, ce qui l’amena pour la première fois de sa vie à manquer la fête de Sukkot. En fin compte, il finit par être relâché pour manque de preuve mais l’auteur de l’enlèvement fut quant à lui capturé et flagellé en public.

A partir des années 1760-1770, la communauté juive de Vilna connut malgré tout une notable expansion démographique. En 1795, au terme du troisième partage du royaume de Pologne, la Russie s’empara de Vilna et de toute sa région. Dans un premier temps, les Russes se montrèrent plutôt conciliants à l’égard des Juifs auxquels ils garantirent le respect de leurs anciennes libertés. Hassidim et Mitnaggedim tentèrent alors chacun à leur façon d’obtenir l’aide du nouveau gouverneur russe, le général Kutuzov, dans l’espoir qu’il les appuie dans leur lutte. Avigdor Ben Hayyim, le rabbin de Pinsk, écrivit d’ailleurs une lettre dans ce sens à Kutuzov, mais celui-ci refusa de trancher une controverse à laquelle, on s’en doute, il comprenait pas grand chose et qui l’intéressait manifestement fort peu.

5. L’héritage du Gaon

Le rabbi mourut à Vilna le 9 octobre 1797 de l’ère chrétienne soit le 19 tishri de l’an 5558 de l’ère hébraïque, à l’âge de soixante dix sept ans. Conformément à la tradition, il fut enterré le jour même de sa mort dans le vieux cimetière juif de Vilna, le Shnipishok, situé au nord de la ville, sur les bords de la rivière Vilia. Il fut inhumé dans le carré de la famille Pisseles, l’une des plus riches de Vilna, qui paya ses funérailles. Selon la tradition juive, il rejoignit alors la Yeshiva shel maalah, « l’Académie des Cieux », là où les « grands de la Torah » continuent d’étudier la loi divine après leur mort.

Loin de s’effriter, la célébrité du Gaon s’accrut encore après son décès. Pour de nombreux juifs pieux, il devint Ha-Hassid Ha-Gadol Mi-Vilna, « La Sainte Gloire de Vilna », Rav Gaon Mi-Vilna, « le Glorieux rabbin de Vilna », ou bien encore Ha-Gaon Rabbenou Eliyahu « Le Glorieux rabbin Elie ». Son portrait (imaginaire) se retrouva bientôt accroché aux murs de toutes les maisons juives de Lituanie et des environs, chacun espérant par-là manifester sa piété et peut-être s’attirer les bénédictions divines.

Après son décès, c’est son fils Avraham qui hérita de son centre d’étude et de la plupart de ses biens matériels. Il se consacra tout entier à l’édition des œuvres de son père. L’Aderet Eliyahu fut ainsi publié à Dubrovna en 1804 et le Biur ha-Gra deux ans plus tard à Grodno.

Le plus important des disciples du Gaon fut cependant l’un de ses meilleurs élèves, le rabbi Hayyim Ben Yitzakh (1749-1821), qui fonda en 1803, dans la ville ukrainienne de Volozhin, la yeshiva de Hets Haïm (« L’Arbre de vie »). Cette célèbre institution devait avoir une profonde influence sur l’évolution des études juives en Europe orientale, si bien que « tradition juridique du Gaon » ou Minhag Ha-Gra, devint ainsi l’une des plus influentes du judaïsme ashkénaze. A l’heure actuelle, près de la moitié des ultra-orthodoxes (haredim) s’en revendiquent8.

Le Gaon fut également considéré comme l’un des pères fondateurs du sionisme religieux. La doctrine classique de la « rédemption (geoula) par l’exil (galut) » voulait en effet que les Juifs aient été dispersés à travers le monde à cause de leurs péchés, péchés que cet exil devait justement les amener à expier. Selon cette interprétation, il fallait donc avant tout ramener tout les Beni Israël à l’obéissance à Dieu par le biais de l’étude de la Torah et par l’accomplissement des prescriptions qu’elle contient. Ensuite seulement le Messie pourrait apparaître, les conduire en Israël, reconstruire le Temple, détruire Gog et Magog et instaurer une ère de prospérité éternelle sur la terre. Pour une raison inconnue, le Gaon  voulut malgré tout se rendre en Eretz Israël de son vivant. Un jour, il quitta donc Vilna et gagna Königsberg d’où il espérait pouvoir prendre un bateau pour la Terre promis. Cependant, une fois dans cette ville, la légende raconte qu’il ne se sentit finalement pas le cœur assez pur et qu’il décida finalement de rebrousser chemin.

En 1808 cependant, désirant accomplir le vœu de leur maître, deux des étudiants du Gaon, Menahel Mendel de Shiklov et le rav Saadia, décidèrent de partir s’installer en Eretz Israël avec certains de leurs camarades et leurs familles, soit près de cinq cents personnes. Au terme d’un long périple, ils obtinrent des autorités ottomanes l’autorisation de s’installer sur place, d’abord dans la ville de Safed en Galilée puis à Jérusalem. Ils furent surnommés les Perushim (« Les Séparés ») par leurs anciens compatriotes et c’est de leur émigration ou « montée » (aliya) que date la première présence ashkénaze significative en Eretz Israël9.

En 1831, le vieux cimetière juif de Shnipishok (der alter feld) fut fermé par les autorités russes pour manque de place. Un siècle plus tard, en juin 1941, les Allemands occupèrent la ville et, en quelques mois seulement, ils anéantirent méthodiquement toute trace de vie juive à Vilna. Cette communauté si brillante qui, outre ses nombreux maîtres religieux, avait également produit tant d’intellectuels et d’artistes (Simon Dubnov, Chaïm Soutine, Marc Chagall, Emmanuel Lévinas, Jascha Heifetz, etc.), fut ainsi réduite à néant. Et, tandis que ses habitants étaient fusillés par milliers, les tombes du vieux cimetière juif furent quant à elles entièrement saccagées. En 1949-1950, les nouvelles autorités soviétiques entreprirent même de bâtir un lotissement à l’emplacement du Shnipishok. Toutefois, devant les réclamations que cette décision suscita, elles autorisèrent cependant le transfert des restes du Gaon, et ceux des membres de sa famille proche, vers le nouveau cimetière juif de Saltonishkiu. Depuis la disparition de l’URSS, le mausolée (kever) du grand érudit reçoit à nouveau de fréquentes visites de pieux Juifs venus du monde entier, et en particulier des Etats-Unis et d’Israël. En 1989, un musée d’histoire juive a été ouvert à l’emplacement de la maison du Gaon et la rue qui la borde s’appelle désormais la rue du Gaon.

Sources :

  • Geoffrey Wigoder et Sylvie-Anne Goldberg : Dictionnaire encyclopédique du judaïsme, coll. Bouquins, éd. Robert Laffont, 1997.
  • Jean Baumgarten : Vilna entre ultra-orthodoxie et modernité (XVIII-XIXe siècles), in Les Villes Baltiques, Revue Germanique Internationale, n°11, 2010, p. 61-78.
  • Henri Minczeles, Yves Plasseraud, Suzanne Pourchier : Les Litvaks, l’héritage universel d’un monde juif disparu, La Découverte, 2009.
  • Henri Minczeles : Vilna, Wilno, Vilnius, la Jérusalem du Nord, La Découverte, 1993.
  • Allan Nadler : The Faith of the Mithnagedim, Rabbinic responses to Hasidic capture, John Hopkins University Press, Baltimore, 1997.

Notes :

1 Parmi ses frères, certains ont acquis une certaine célébrité dans le domaine des études, notamment Yissachar Baer  (1721-1807) et Avraham (1722-1804).

2 Actuellement Vilnius, capitale de Lituanie. Les Polonais l’appellent Wilno, les Russes et les Biélorusses Vilna, tandis qu’en yiddish on prononce Vilné.

3 Que ces communautés juives du Bas-Empire aient été formées de Juifs émigrés de Palestine ou bien de Romains convertis, voilà une question qui n’a pas encore trouvé de réponse. Mais sans doute ces deux éléments ont-ils du joué un rôle dans la constitution de ces premières communautés juives d’Europe de l’Ouest.

4 Khienah (1748-1806), Peisa (1750-…), Tawba (1768-1812) et trois autres filles non nommées et qui sans doute moururent jeunes.

5 Shlomo-Zalman (1758-1777), Yehudah-Leib (1764-1816), et Avraham (1765-1809)

6 La grande synagogue de Vilna fut construite entre 1630 et 1631, après que les Juifs eurent obtenu pour la première fois l’autorisation de construire une synagogue en dur. À son emplacement s’élevait déjà une ancienne synagogue construite en 1572, qui elle-même avait remplacé une première maison de prière juive datant de 1440. Cette synagogue était la plus grande de Lituanie et portait le titre de « Petit sanctuaire » en référence au Temple de Jérusalem. Gravement endommagée pendant la Seconde Guerre mondiale elle sera finalement démolie en 1956-1957. Depuis 2015, une équipe d’archéologues américains et israéliens cherchent à retrouver les derniers restes.

7 Notamment sous l’impulsion d’Isaac Baer Levinsohn (l’auteur du Teudah b-Israel, 1828), de Mordekhay Ginzburg et d’Aizyk Meir Dick, trois intellectuels de Vilna typique de la nouvelle mentalité progressiste et réformiste qui commençait alors à se faire jour dans une région longtemps restée un bastion du conservatisme juif.

8 La tradition lituanienne est toujours fermement installée au sein du monde juif ultra-orthodoxe. Les chefs successifs de cette école (gadol ha-dor) résident à présent en Israël. Les derniers ont été Elazar Menahem Man Schach (1899-2001), Yosef Shalom Elyashiv (1910-2010) et Aharon Yehuda Leib Steinman (1913-…).

9 L’un de ces élèves exilés du Gaon, Hilel Rivlin (1758-1838), rédigea le Kol ha-Tor (“La Voix de la Colombe”), ouvrage qui décrit les étapes devant mener à l’arrivée du Messie. Ce livre est très étudié par les partisans du sionisme religieux.

Crédit photographique :

. Image de présentation : Lazar Krestin [Public domain], via Wikimedia Commons.

. Image 1 : http://www.bh.org.il/database-article.aspx?77785 (via Wikimedia Commons)

. Image 2 : Willem van der Vliet [Public domain], via Wikimedia Commons.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s