IV. Filiol « le Collabo »

Partie III

. Les grandes ambitions d’un petit parti (1941 – 1942)

Ce n’est qu’en mai 1941 que Jean Filiol réussit finalement à regagner la France. Installé dans un appartement situé au n°11 de la rue Nicole, dans le 16ème arrondissement, il adhère tout naturellement au Mouvement Social Révolutionnaire (MSR), la formation politique qu’Eugène Deloncle a fondée le 1er septembre 1940 afin de pouvoir donner une vitrine à ses idées et ses réseaux. L’industriel alsacien Eugène Schueller s’est fortement impliqué dans la création de ce mouvement et il a même offert ses bureaux du 14 de la rue Royale pour que le parti puisse s’y réunir à l’occasion. Activement soutenu par l’ambassadeur du Reich, Otto Abetz, par le chef du SD, le brigadeführer Max Thomas (que Deloncle et Filiol rencontreront fréquemment), et sans doute aussi par le chef du gouvernement de Vichy, l’amiral François Darlan (une vieille connaissance de Deloncle), le MSR va rapidement devenir l’une des formations clés du nouveau paysage collaborationniste parisien.

Sur le plan idéologique, il n’est plus du tout question de royalisme. Le contentieux avec l’AF, l’esprit tortueux du nouveau chef de la branche d’Orléans, le comte d’Orléans, et surtout les récents évènements, font clairement pencher la balance vers le fascisme, une doctrine à laquelle tout le monde s’est désormais rallié. Entre l’Angleterre et ses intrigues, l’Amérique et ses capitalistes, la Russie et ses bolchéviks, les hommes du MSR ont donc fait le choix de l’Allemagne. Ils veulent un Etat fort et autoritaire, qui remettra le pays en marche et la société en ordre.  Ils souhaitent que l’Allemagne garantisse une paix européenne, complète et définitive, qui sera basée sur le respect des traditions nationales (et en l’occurrence pour la France des traditions catholiques).

Alors certes, il ne faudrait pas succomber à un effet loupe. Car malgré toute l’énergie qu’ils vont déployer et toute l’aide que pourra leur apporter l’ambassade d’Allemagne, l’audience des partis collaborationnistes restera toujours confidentielle. Quand ils ne leur sont pas franchement hostiles, la plupart de Français demeurent suspicieux à l’égard de ces thuriféraires de la collaboration. Concentrés sur les difficultés de leur vie quotidienne, ils reculent à l’idée de devoir choisir leur camp et préfèrent l’attentisme.

Dès lors, conscients que la modestie de leurs effectifs1 leur interdisent de se présenter comme un parti de masse, les chefs du MSR vont chercher à incarner avant tout une sorte « d’élite » du fascisme français. Sur le modèle des Camisa negra italiennes, ils porteront d’ailleurs tous chemise noire, culotte de cheval, bérets, gants, cravates et bottes de cuir. Deloncle va recevoir le soutien officiel de plusieurs grandes figures de la vie culturelle parisienne, dont celui de l’éditeur Robert Denoël, de l’écrivain Louis-Ferdinand Céline et surtout celle du journaliste Jean Fontenoy, l’une des vedettes de l’ultra droite française.

L’organigramme du MSR a été en grande partie calqué sur celui de l’OSARN, dont il apparaît ainsi, à bien des égards, comme l’héritier direct. Deloncle s’occupe donc bien évidemment de la direction politique. Gabriel Jeantet et Henry Charbonneau ont pris la direction de l’aile parisienne, de loin la plus importante de toutes. Jacques Corrèze a reçu la gestion du secrétariat et l’administration de l’organisation territoriale, qui gère la vie des sections. Chef du Comité d’Etudes et de Réflexion (CER), Georges Soulès se chargera de la formation idéologique des cadres et des militants. Eugène Schueller s’est proposé pour établir le programme économique et social (tout en assurant aussi le financement du mouvement). Jacques Fauran a pris en main les relations extérieures tandis que le général Lavigne-Delville (une brave potiche) a hérité de la question des rapports avec l’armée. Il existe également une formation de jeunesse (Les Jeunes Equipes de France), une aile féminine (dirigée par Tania Masse, qui connaîtra une fin tragique), une amicale des familles de prisonniers et même une branche nord-africaine.

Une fois revenu en France, Filiol va devenir pour sa part le chef de la Légion Nationale Populaire, le service d’ordre du MSR, ce qui fera de lui le véritable n°2 du parti. Il prendra aussi en charge la Brigade des Recherches, autrement dit le service de renseignement du parti, pour lequel il va recruter des dizaines d’espions qui seront grassement rémunérés afin d’obtenir informations sur tout ce qui peut bien se passer dans l’arène politique. Comme tous les chefs du MSR se sont attribués des grades militaires fantaisistes, Filiol va opter pour celui de colonel. Chaque vendredi, les hiérarques du MSR se réunissent sous la direction de Deloncle au restaurant Garnier de la rue Saint-Lazare avant d’aller poursuivre leurs conciliabules au bureau de la rue Royale.

C’est en février 1941 que Jean Fontenoy a présenté Deloncle à Marcel Déat. Ancienne figure de la SFIO, Déat a peu à peu évolué vers le fascisme. Chef du Rassemblement National Populaire (RNP), un parti d’orientation collectiviste, il cherche par tous les moyens à contrer le Parti Populaire Français de Jacques Doriot, qu’il considère comme son principal adversaire. A la demande expresse des Allemands, MSR et RNP fusionnent bientôt, tout en conservant leur autonomie de direction (15 février 1941)3. Les 14 et 15 juin 1941, le MSR et le RNP organisent un grand meeting au Palais de la Mutualité afin d’y présenter leur programme commun2. Filiol est alors chargé de bâtir le service d’ordre du RNP en prenant pour modèle celui qu’il a constitué pour le MSR.

Mais comme toujours il ne tient pas en place. Le 12 août 1941, il est ainsi arrêté près de Bayonne au moment où il tentait de passer en Espagne, sans doute pour y régler de vieilles affaires. L’inspecteur de police qui l’avait appréhendé ne le relâchera qu’après avoir reçu des instructions officielles de Paris, sans doute prises à l’initiative de dirigeants du MSR-RNP.

Le 22 juin 1941, l’armée allemande lance toutes ses forces à l’assaut de l’URSS. En apprenant la nouvelle, tout le Paris collaborationniste exulte de joie. S’en est définitivement terminé de l’ambiguïté née du pacte germano-soviétique d’août 1939. Des initiatives fusent alors de toutes parts, car les partisans de la collaboration avec le Reich sont tous convaincus que si la France veut sortir du camp des vaincus, elle ne pourra le faire qu’en participant à la construction de la « Nouvelle Europe ». Le 25 juillet 1941, le MSR de Deloncle, la Ligue française de Pierre Costantini, le PPF de Doriot et le RNP de Déat tiennent donc un rassemblement commun au Vélodrome d’Hiver afin d’annoncer la création d’une Légion des Volontaires Français contre le Bolchevisme (LVF), dont Eugène Deloncle sera d’ailleurs le premier président d’honneur. Près de dix-mille personnes se rendent sur place ce jour-là pour écouter les orateurs.

Au cours des semaines suivantes, plusieurs milliers de volontaires vont se présenter dans les bureaux de recrutement de la LVF, la plupart seront cependant éconduits car ils ne présentent pas un état de santé suffisant pour pouvoir faire de bons soldats. Les quelques « élus » seront convoyés vers camp de Deba en Pologne où ils recevront leur formation militaire. Filiol lui-même s’engagera pendant un temps dans la LVF mais, après deux semaines d’instruction comme sous-lieutenant au sein du 3ème bataillon (22 octobre – 3 décembre 1941), il décidera finalement de ne pas poursuivre l’expérience4. La LVF, devenue l’Infanterieregiment 638 s’illustrera à l’occasion combats menés dans le secteur de Djukowo, près de Moscou, entre le 1eret le 7 décembre 1941. Filiol y perdra de nombreux camarades, dont deux de ses anciens adjoints, Charles Tenaille (cousin de Deloncle) et Pierre Fraysse. Quelques semaines plus tard Filiol assistera à une messe du souvenir célébrée à l’église Saint-Ferdinand des Ternes en hommage aux soldats de la LVF morts sur le front de l’Est.

Férocement antisémite et xénophobe, le MSR défend avec une virulence toute particulière l’idée que les Juifs devraient être totalement exclus de la société française5. Le 7 juin 1941, Filiol et soixante dix huit autres militants du MSR vont ainsi adhérer à  l’Institut d’Etude des Questions Juives, dirigé par le capitaine Paul Sézille. A plusieurs reprises, Filiol va transmettre à ce même Sézille des listes de Juifs qualifiés de « profiteurs ». A l’initiative du chef SS Theodor Dannecker, Filiol et quelques-uns de ses camarades vont également fonder la « Communauté française », une association se proposant d’aider le gouvernement à « aryaniser » des biens juifs.

Du 9 au 11 avril 1941, plusieurs équipes de cette « Communauté française », emmenées par Filiol et Corrèze, vont ainsi orchestrer la réquisition forcée de plusieurs immeubles parisiens appartenant notamment Congrès Juif Mondial (83 avenue de la Grande-Armée), aux familles Wildenstein (57 rue de la Boétie), Bernheim (17 rue Desbordes-Valmore) et Bacry (141 boulevard Hausmann), à l’ancien ministre Georges Mandel (67 avenue Victor-Hugo) ainsi qu’à la Ligue Internationale Contre l’Antisémitisme (40 rue de Paradis). Bien que les huissiers parisiens aient refusé de sanctionner ces occupations, qu’ils jugent illégales, les chefs du MSR installeront leurs bureaux officiels dans certains de ces bâtiments et  feront notamment du 141 boulevard Hausmann l’un de leurs principaux sièges parisiens à partir de la fin 1941.

Mais tout cela ne va pas assez loin pour les durs du MSR qui souhaitent absolument en découdre avec la « juiverie ». Dans la foulée de « l’attentat » commis contre Pierre Laval et Marcel Déat, ils décident donc de mettre en œuvre une prétendue « action de représailles ». Pour ce faire, ils vont prendre contact avec un officier SS, Hans Sommer, qui va obtenir l’aval de ses supérieurs, les deux représentants de la SIPO-SD en France, Helmuth Knochen et Max Thomas, afin que soit menée une opération violente contre des lieux de culte juifs. Grâce à l’aide des SS, les hommes du MSR vont obtenir la livraison d’une cargaison d’engins explosifs. Dans la nuit du 3 octobre 1941, ils iront déposer ces derniers devant plusieurs synagogues parisiennes. Entre 02h00 et 04h00 du matin, sept puissantes détonations vont ainsi résonner dans la capitale, provoquant des dégâts matériels importants et faisant plusieurs blessés, dont deux soldats allemands6. Interrogé par la Geheime Feld Polizei aux lendemains de ces événements, Jean Filiol sera finalement libéré grâce à l’intervention directe du SD.

Désormais converti au fascisme, Filiol demeure malgré tout un militant catholique bien décidé à défendre la « morale publique ». Le 19 décembre 1941, en pleine représentation de la pièce de Jean Cocteau, les Parents terribles, il saute ainsi sur la scène au théâtre du Gymnase avec une dizaine de complices du MSR (dont François Barazer de Lannurien, Henry Charbonneau et Jean Azéma) et, devant une foule médusée, passe à tabac l’acteur Serge Reggiani avant de parvenir à s’éclipser dans les coulisses7.

Filiol ne sera pas inquiété pour toutes ces actions violentes car la police parisienne a reçu des consignes claires pour ne pas intervenir contre lui ou contre les autres collaborateurs. En revanche, la résistance communiste a bel et bien lancé un contrat sur lui. Le 4 décembre 1941, il est ainsi visé boulevard Malesherbes par un homme qui va tirer sur lui à deux reprises. Mais, toujours aussi prompt, Filiol dégaine à son tour et réussit finalement à faire fuir son assaillant. Par prudence, il fera néanmoins doter son bureau de la rue Saint-Lazare d’une solide porte blindée.

. Filiol à la tête du MSR (1942)

Le 26 octobre 1941, à la suite d’un remaniement interne consécutif à la rupture RNP-MSR qui s’est produite quatre jours plus tôt, Jean Filiol et Henry Charbonneau ont été choisis par Deloncle pour prendre en main l’organisation territoriale du parti. Le 8 février 1942, Filiol participe à une grande messe funèbre célébrée en l’église de La Madeleine en l’honneur des « martyrs » du 6 février 1934. Son étoile semble plus que jamais au beau fixe.

Mais, en avril 1942, Jacques Corrèze revient du front de l’Est. Désireux de satisfaire son plus ancien et plus fidèle disciple, Deloncle décide alors de retirer à Charbonneau et Filiol le contrôle de l’organisation territoriale pour la confier à Corrèze. Les deux évincés se plaignent de la manœuvre et ont une explication orageuse. C’est un problème de plus pour Deloncle, qui décidément traverse une mauvaise passe. L’éviction de Darlan et le retour de Laval aux affaires ont été un coup dur pour lui, car cela lui a fait perdre une partie de ses financements et de ses appuis politique. Autour de Georges Soulès et André Mahé, une équipe s’est d’ailleurs formée qui réclame à présent le départ du vieux chef, considéré comme un homme du passé. Ils se rapprochent de Filiol qui souscrit à leur projet.

Un complot s’échafaude alors rapidement. Constitué autour de Filiol, Soulès et Mahé, il va également regrouper Jehan de Castellane (un vieux complice de Filiol et son bras droit au sein du SR du parti) et Henry Charbonneau. Dans la nuit du 13 au  14 mai 1942, le Bergeracois organise une réunion près de la place Pigalle afin d’élaborer un plan d’attaque. L’idée consiste à rééditer le coup de force qu’ont su réaliser les hommes de Déat en octobre 1941, lorsqu’ils sont parvenus à récupérer par la force leur siège du 129 boulevard Saint-Honoré où les militants du MSR s’étaient pourtant retranchés. Dès le lendemain de la réunion, après s’être assuré de la neutralité de la Gestapo, Filiol et ses équipes de gros bras partent investir manu militari les locaux du MSR du boulevard Hausmann et de la rue de Paradis, espérant ainsi mettre Deloncle devant le fait accompli8. Pendant deux jours, les occupants vont tenir les immeubles malgré le siège en règle imposé par leurs adversaires. C’est Filiol qui les ravitaille. Il est si craint en effet que personne n’ose le toucher lorsqu’il franchit les lignes de ses opposants ! Finalement, Deloncle finit par abandonner. Un vote du comité directeur vient alors confirmer l’accession de Filiol à la tête du secrétariat général du MSR.

Désormais devenu le nouveau patron, Filiol veut pouvoir s’imposer à la tête du fascisme français. Mais il doit tout d’abord épurer son parti de tous les cadres fidèles à Deloncle, ce qui ne sera pas une mince affaire. Il doit aussi liquider la situation financière désastreuse laissée par l’équipe précédente. Heureusement, il réussit à vendre le siège du boulevard Hausmann au RNP de Déat, ce qui va l’amener à se replier désormais sur l’immeuble en brique de la rue Paradis qui servait jusque-là de siège à la section parisienne du MSR.

Maintenant qu’il s’est placé sur le devant de l’affiche, Filiol sait aussi qu’il doit acquérir cette vaste culture et ces talents oratoires qui seuls lui permettront de pouvoir convaincre les foules. Sept ans plus tôt, en 1935, il s’était humblement effacé derrière Deloncle, dont le statut de polytechnicien et la surface sociale l’avaient impressionné. Or à présent, il n’ignore pas qu’il va devoir monter lui-même au créneau.

Conscient de ses limites intellectuelles, Jean Filiol va heureusement pouvoir compter sur l’aide que va lui apporter Georges Soulès, son nouvel adjoint. Ingénieur des Ponts-et-Chaussées, féru d’histoire, d’économie, de politique, de philosophie et de littérature, celui-ci possède effectivement tout ce qui manque à Filiol. Pendant tout l’été 1942, les deux hommes vont donc se retrouver régulièrement au restaurant de la Reine Pédauque, près de la gare Saint-Lazare, pour des cours de formation accélérées. La situation est un brin cocasse. Un petit intellectuel à lunettes donnant des explications de texte à un activiste chevronné. Et pourtant, le courant passe très bien entre les deux hommes et Filiol fait de rapides progrès. A partir de septembre, alors qu’il décide d’animer chaque vendredi soir une conférence dans le local de la rue Paradis, chacun pourra remarquer qu’il prend peu à peu confiance en lui et sait se montrer de plus en plus persuasif.

Mais pour mener à bien son projet politique, Filiol va aussi devoir affronter Déat (RNP), Bucard (PF) et Doriot (PPF), les trois autres grands chefs politiques du collaborationnisme français. Depuis l’été 1940, leur espoir à tous est de parvenir à rassembler tout le camp pro-allemand au sein d’un grand mouvement politique qui serait bâti sur le modèle du NSB néerlandais, du NS norvégien ou du PPS slovaque. Seul un tel parti unique, dont bien sûr chacun d’eux souhaitent prendre la tête, pourrait mobiliser les forces nationales françaises en faveur de la « Nouvelle Europe » qu’ils appellent de leurs vœux. Dotée d’une aile militaire, une telle organisation permettrait aussi d’assurer un engagement total de la France aux côtés de Berlin contre les Anglo-Américains et les communistes. Les tensions sont particulièrement fortes entre le MSR et le PPF qui cherche à attirer les militants déçus par l’éviction de Deloncle. Les batailles entre les deux partis vont rythmer la période et comme de coutume, Filiol ne sera jamais le dernier à distribuer des coups de poing et à briser des chaises sur le dos de ses adversaires.

Mais il sait qu’il a besoin d’alliés. Dans son esprit, le Service d’Ordre Légionnaire (SOL) commandé depuis sa fondation en août 1941 par son vieux camarade Joseph Darnand, pourrait servir de base idéale à la mise en place d’un parti unique9. Le 27 août 1942, Jean Filiol participe d’ailleurs à une grande cérémonie organisée aux Invalides en compagnie de Joseph Darnand. A défaut du SOL, on pourrait éventuellement utiliser cette toute nouvelle Légion Tricolore, voulue par Jacques Benoist-Méchin, le très influent secrétaire d’Etat aux relations franco-allemandes. Membre du comité directeur de la LVF, Filiol participe à l’intégration de cette dernière au sein de la Légion Tricolore le 22 juin 1942. Le 27 août 1942, il assiste aux premières loges à la journée de la Légion Tricolore, célébrée aux Invalides puis à Notre-Dame en présence de tout un aréopage de dignitaires français et allemands. A Guéret près de Vichy on commence bientôt à rassembler les premiers volontaires.

Mais ni les occupants ni Pierre Laval (qui accorde pourtant à Filiol une entrevue personnelle le 29 mai 1942), ne peuvent valider ces ambitieux projets. Les Allemands parce qu’ils refusent résolument de considérer les vaincus de juin 1940 comme des égaux – tout l’art de l’ambassadeur Otto Abetz consistant justement à entretenir l’espoir inverse chez ses nombreux interlocuteurs. Et Laval de son côté parce que, s’il n’est pas nécessairement contre une mise à l’écart de Doriot et de Déat, il n’ignore pas non plus que l’existence d’un grand parti de masse doté d’une puissante aile militaire dont il ne serait pas le dirigeant le marginaliserait considérablement. L’initiative de Filiol est donc condamnée d’avance. Le 27 septembre 1942, Benoist-Méchin est d’ailleurs écarté des affaires. Quant à la Légion tricolore, elle sera finalement dissoute le 28 décembre 1942 tandis que la LVF, bientôt transformée en Sturmbrigade de la SS, rependra son autonomie.

. Les geôles de Vichy (1942 – 1944)

En novembre 1942, sûr de sa force et de son impunité, Filiol se permet même d’accuser l’un des membres de l’ambassade allemande d’être en réalité un franc-maçon, ce qui va provoquer un beau scandale. Lors d’une réunion publique, il profère également des menaces à peine voilées à l’égard de Pierre Laval. Ce dernier, qui l’a toujours considéré comme un homme dangereux et qui le soupçonne même d’avoir eu partie liée avec la tentative d’assassinat dont il a été lui-même victime le 27 août 194110, décide de profiter de l’occasion pour se débarrasser définitivement de lui. Au prétexte que ses précédentes condamnations n’ont pas trouvé de solution juridique acceptable, il le fait donc arrêter par son fidèle Pierre Bousquet le 28 novembre 1942 (Deloncle lui-même sera placé en résidence surveillée jusqu’en avril 1943).

Filiol proteste, dénonce, accuse, et écrit même personnellement à Laval pour obtenir sa libération. En vain. Officiellement exclu du MSR, il restera placé en rétention administrative sans être ni interrogé ni accusé de quoi que ce soit. D’abord détenu à la prison de Fresnes, il est transféré le 9 janvier 1943 au camp d’Evaux-les-Bains dans la Creuse, là où Vichy rassemble ses prisonniers les plus sensibles. Mais une partie des détenus, dont l’ancien président du Conseil, Edouard Herriot, s’insurge contre la présence en ces lieux d’un tel « repris de justice, maintes fois condamné ». Le directeur d’Evaux doit le mettre à l’isolement pour apaiser la situation. Finalement, Filiol est transféré à la prison de Castres le 23 janvier 1943, avant d’être envoyé dans le « centre de séjour surveillé » de Saint-Paul-d’Eyjaux, près de Limoges (Haute-Vienne), où il va pouvoir retrouver son ancien camarade de la « Cagoule », Henri Martin, interné quant à lui pour « terrorisme », c’est-à-dire pour faits de résistance.

Filiol retrouve alors cette morne existence des prisons qu’il connaît si bien, les longues périodes de réclusion en cellule, entrecoupées de promenades dans la cour, de visites au parloir et de discussions politiques avec ses codétenus. Dix années de militantisme politique ponctuées d’innombrables séjours à l’ombre ont permis à Jean Filiol de connaître mieux que personne l’univers de la « tentiaire » (l’administration pénitentiaire), avec son jargon, qui distingue d’un côté les « gaffes » (surveillants), le « dirlo » (directeur) et le « sous-mac » (le directeur adjoint), mais aussi le « curieux » (juge d’instruction) et les « baveux » (avocats), et de l’autre côté « le soupier », le « comptable » et le « prévôt » (des prisonniers qui ont reçu des fonctions au sein de l’établissement).

Au cours de ces longs mois de détention, Jean Filiol va continuer de recevoir le soutien de ses nombreux amis. Sans doute à la demande de Jehan de Castellane, Bernard Ménétrel, le très influent médecin du maréchal Pétain, interviendra ainsi pour faire acheminer dix mille francs à son épouse afin qu’elle puisse subvenir aux besoins de leurs deux enfants.

A suivre …

Notes :

1 A son apogée au printemps 1942, le MSR ne regroupera pas plus 5 000 membres, dont une centaine de permanents presque tous installés en région parisienne. Le RNP et le PPF ne feront pas beaucoup mieux.

2 Après la scission d’avec le RNP, le MSR choisira de se doter de son propre organe de presse, la Révolution nationale, créée et animée par Jean Fontenoy. Dans son premier numéro, celui-ci affirmait très clairement : « Nous voulons construire la nouvelle Europe en coopération avec l’Allemagne nationale-socialiste et toutes les autres nations européennes, libérées comme elle du capitalisme libéral, du judaïsme, du bolchévisme et de la franc-maçonnerie (…), régénérer racialement la France et les Français (…) donner aux Juifs qui seront conservés en France un statut sévère les empêchant de polluer notre race (…) créer une économie socialiste (…) qui assure une juste distribution des produits en faisant augmenter les salaires en même temps que la production ». En juin 1942, Fontenoy laissera la direction du journal à son ami Lucien Combelle.

3 Cette collaboration entre les deux organes fascistes se poursuivra jusqu’au 2 octobre 1941 date à laquelle Déat, se sentant floué par Deloncle, choisira d’y mettre un terme définitif.

4 Peut-être, comme Marcel Bucard, a-t-il refusé d’aller plus loin lorsqu’il s’est aperçu qu’on allait obliger les volontaires de la LVF à porter l’uniforme allemand.

5 C’est le 14 mai 1941 qu’eut lieu, à la demande des Allemands, la première rafle de Juifs étrangers à Paris. A cette occasion près de 3 747 ressortissants étrangers furent appréhendés. Une seconde rafle, le 20 août, toucha pour la première fois des Juifs français. Le premier convoi à destination des camps de la mort partira le 27 mars 1942.

6 Outre Filiol, il semble que Jacques Fauran et André Tenaille aient été impliqués dans cette affaire qui fera grand bruit et déclenchera même des protestations officielles de la part du gouverneur militaire allemand auprès de la police SS. Le chef du RSHA, R. Heydrich, acceptera de rappeler brièvement Hans Sommer à Berlin mais conservera H. Knochen à son poste à Paris et défendra l’action de ses services en allant jusqu’à prendre sur lui la responsabilité de l’opération du 2 octobre.

7 La pièce de Cocteau Les Parents terribles (1938) était devenue un objet de haine pour les tenants de la « Révolution nationale » qui y voyaient le symbole le plus achevé de la décadence française. Elle sera ainsi attaquée à trois reprises, une première fois par Filiol, une seconde fois par des nervis du PPF et enfin par de jeunes exaltés ralliés derrière le journaliste Alain Laubreaux.

8 Mis sur la touche après son éviction, Deloncle se mettra au service de l’Abwehr. Le 7 janvier 1944, alors que des policiers du SD, le soupçonnant de jouer un double jeu avec la Résistance, viennent l’appréhender, Deloncle riposte. Il sera tué par ses assaillants et son adjoint Jacques Corrèze sérieusement blessé. Quant au MSR, il vivotera pendant encore quelques mois après l’arrestation de Filiol sous la conduite du duo Castellane-Soulès, avant de finir par péricliter totalement. Habilement, l’équipe dirigeante de ce néo-MSR se rapprochera de la Résistance par l’intermédiaire de Pierre de Bénouville, ce qui permettra à plusieurs d’entre eux de bénéficier de la mansuétude des tribunaux d’épuration.

9 Le serment du SOL constituait un très bon résumé de l’idéologie défendue par Filiol. A chacun de ses membres l’organisation réclamait en en effet de lutter contre «  l’égoïsme bourgeois, le scepticisme, l’individualisme, l’égalitarisme, le capitalisme international, la franc-maçonnerie païenne, la dissidence gaulliste, le bolchevisme et la “lèpre juive” ». Il l’engageait au contraire à défendre « la Solidarité, la Justice sociale, la Discipline, la Hiérarchie, le Corporatisme, la Civilisation chrétienne, l’ “Unité et la Pureté françaises” ».

10 Le 27 août 1941, Laval était venu assister à Versailles au premier défilé de la LVF lorsqu’un jeune homme de vingt et un ans, Claude Colette, s’avança à travers la foule et tira cinq balles dans sa direction. Aucune n’atteignit d’organes vitaux, si bien Laval et Déat, qui se trouvait juste à ses côtés, ne furent que légèrement blessés. Les motivations de Colette sont toujours demeurées obscures. Mais alors que l’époque n’était pas réputée pour sa clémence, le fait est qu’il ne sera pas fusillé. Déporté en Allemagne, il survivra même à la fin de la guerre. De retour en France, Colette se présentera comme un résistant de la première heure. Pourtant, ancien militant des Croix-de-Feu, c’était clairement un activiste issu de la droite ultra. Il aurait très bien pu être manipulé par le MSR dans le but de se débarrasser d’adversaires politiques. En effet, en plus de Déat et de Laval, Doriot et de Brinon étaient également présents ce jour-là. S’il avait réussi, l’attentat aurait donc pu littéralement décapiter le régime de Vichy et ouvrir ainsi la voie au duo Deloncle-Filiol. Telle était en tout cas l’hypothèse de Laval. D’autres prétendent que le coup avait été organisé par Deloncle et Filiol pour se débarasser de Déat. Ajoutons que Filiol était lui-même présent à Versailles en ce 27 août. Tania Massé quant à elle, dirigeante de l’aile féminine du MSR, fut retrouvée morte le 8 octobre 1941, ligotée avec du fil de fer dans une écluse de Bougival. On a fortement soupçonné qu’elle avait découvert que plusieurs chefs du MSR avaient détourné à leur profit une partie de l’argent du mouvement.

Crédit photographique : Extrait de la « une » du journal Le Matin du 10 octobre 1941. [Public domain], via Wikimedia Commons

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