IV. Filiol « le Collabo »

Partie III

. Les grandes ambitions d’un petit parti (1941 – 1942)

Bien qu’il y ait peut-être déjà fait quelques séjours dès le mois de novembre 1940, ce n’est qu’en mai 1941 que Jean Filiol réussit à regagner définitivement la France. Il s’installe alors chez des amis, les Puireux de Fiennes, dans une partie de l’immeuble que ces derniers possèdent au n°11 de la rue Nicolo, dans le 16ème arrondissement.

Très naturellement, il ne tarde pas à rejoindre le Mouvement Social Révolutionnaire (MSR), la formation politique qu’Eugène Deloncle a fondée le 1er septembre 1940 pour donner une vitrine à ses idées et permettre à ses réseaux de sortir de l’ombre. Trois industriels, Georges Laederich, Jules Dossche et Eugène Schueller, se sont fortement impliqués dans la création de ce mouvement en offrant à Deloncle les fonds nécessaires. Schueller mettra même à disposition ses bureaux du 14 de la rue Royale pour que ses amis puissent s’y réunir à l’occasion. Activement soutenu par l’ambassadeur du Reich, Otto Abetz, par le chef du SD, le brigadeführer Max Thomas, et sans doute aussi par le chef du gouvernement de Vichy, l’amiral François Darlan (une vieille connaissance de Deloncle), le MSR est rapidement devenu l’une des formations clés du nouveau paysage collaborationniste parisien. Plusieurs figures de la vie culturelle parisienne lui ont témoigner leur sympathie, dont l’éditeur Robert Denoël et l’écrivain Louis-Ferdinand Céline, mais aussi et surtout le journaliste Jean Fontenoy, l’une des vedettes de l’ultra droite française.

Sur le plan idéologique, il n’est plus du tout question du royalisme désormais. Le contentieux historique avec l’Action Française, l’esprit tortueux du nouveau chef de la branche d’Orléans, le comte de Paris, et surtout les récents évènements, ont clairement fait pencher la balance du côté du fascisme, une doctrine à laquelle tout le monde s’est finalement rallié au sein du MSR. Entre l’Angleterre et ses intrigues, l’Amérique et ses capitalistes, la Russie et ses bolchéviks, les hommes du MSR font donc le choix de l’Allemagne. Leur programme est simple : ils veulent qu’advienne un Etat fort et autoritaire, qui remettra l’économie en marche et la société en ordre. Ils soutiennent activement l’interdiction de la franc-maçonnerie ainsi que l’exclusion des Juifs de la société. A présent que le régime républicain a été aboli, ils souhaitent que tous ses anciens responsables soient arrêtés et si possible condamnés à mort et exécutés. Eux qui étaient auparavant très anti-allemands, voilà qu’Adolf Hitler est à présent devenu leur nouveau champion. Ils font en effet le pari que le Reich gagnera la guerre et qu’il instaurera alors ce qu’ils appellent une « paix européenne », complète et définitive, basée sur le respect des traditions nationales (et en l’occurrence pour la France des traditions catholiques). A ce moment pensent-ils on fera appel à eux et il s’agit donc d’être prêts.

Certes, il ne faudrait pas succomber à un effet de loupe. Car, malgré toute l’énergie qu’ils vont déployer et toute l’aide que pourra leur apporter l’ambassade d’Allemagne, l’audience du MSR, tout comme celle des autres partis collaborationnistes, va toujours restée assez confidentielle. Quand ils ne leur seront pas franchement hostiles, la plupart de Français vont demeurer pour le moins suspicieux à l’égard de ces thuriféraires de la collaboration franco-allemande. Concentrés sur les difficultés de leur vie quotidienne, la plupart reculeront à l’idée de devoir choisir leur camp et préfèreront l’attentisme. Parmi les anciens de l’OSARN, plusieurs ont refusé de suivre Deloncle dans son pari pro-allemand. Martin, Méténier et Jeantet notamment ont fait le choix de demeurer à Vichy et d’y soutenir une sorte de voie intermédiaire, à la fois anti-allemande et anti-républicaine.

Dès lors, conscients que la modestie de leurs effectifs va lui interdire de présenter le MSR comme un grand parti de masse, Deloncle va vouloir à incarner une sorte « d’élite » et « d’avant-garde » du fascisme français. Sur le modèle des Camisa negra italiennes, lui et ses hommes porteront tous chemises bleue foncé, culottes de cheval, bérets, gants, cravates, ceinturons et bottes de cuir.

Imaginé par Deloncle, l’organigramme du MSR a été en grande partie calqué sur celui de l’OSARN, dont il apparaît ainsi à bien des égards comme l’héritier direct.

Eugène Deloncle s’occupe donc bien évidemment de la direction politique. Jacques Corrèze a reçu la gestion du secrétariat ainsi que l’administration des sections implantées en région parisienne. Nommé à la tête d’un Comité d’Etudes et de Réflexion (CER), Georges Soulès se chargera de la formation idéologique des cadres et des militants. Eugène Schueller s’est naturellement proposé d’établir le programme économique et social du mouvement. Il animera donc des séminaires dédiés à ces questions. Jacques Fauran a pris en main la deuxième région, c’est-à-dire les sections implantées dans tout le reste la zone occupée hormis Paris. Le général Lavigne-Delville (une brave potiche) a hérité de la question des rapports avec l’armée au sein de laquelle il doit faire la promotion du MSR. Il existera également une formation de jeunesse (Les Jeunes Equipes de France), une aile féminine (dirigée par Tania Masse, qui connaîtra une fin tragique), un syndicat (la Fédération Professionnelle Autonome), une amicale des familles de prisonniers et même une branche nord-africaine.

Dès son retour en France, Filiol va devenir pour sa part le secrétaire général du MSR pour les questions de sécurité. Cette position lui permettra de diriger la Légion Sociale Révolutionnaire, autrement dit le service d’ordre du MSR. D’abord connu sous le nom de Milice, la LSR aura pour mission d’assurer la protection des locaux, des meetings et des rassemblements du parti ainsi que la sécurité personnelle de ses chefs, à commencer par celle de Deloncle. Ce grand organisateur qu’est Filiol va alors diviser ses troupes en différentes unités appelées « mains », « unités », « sections », « bataillons », etc. La LSR sera composée de plusieurs entités. La Section d’Action Rapide (SAR) comprendra une quarantaine de membres appointés par le parti, en uniforme, encasernés et donc mobilisables en permanence. La Section d’Intervention Différée (SID) rassemblera pour sa part les militants capables de venir appuyer la SAR en cas de besoin. Une Section de protection, placée sous le contrôle de Michel Harispe, se chargera de la protection rapprochée des chefs tandis que une Section de prévention s’occupera des repérages. Tous les chefs de la LSR vont s’attribuer des grades militaires fantaisistes et Filiol optera personnellement pour celui de colonel.

Outre la LSR, Filiol va aussi prendre en main la Brigade des Recherches, autrement dit le service de renseignement du parti. Succédant dans ce rôle à un certain colonel Touny, il va recruter des dizaines d’espions qui seront grassement rémunérés afin d’obtenir des informations sur tout ce qui peut se passer dans l’arène politique, que se soit à Paris ou à Vichy. A plusieurs reprises, les hommes de Filiol vont notamment travailler au profit de la SIPO-SD ou de l’Abwehr. Ils enquêteront par exemple sur l’acteur Harry Baur, dont ils parviendront à prouver qu’il a bel et bien appartenu à la Franc-maçonnerie (ce qui sera d’ailleurs l’une des causes de son arrestation). Parmi les différents adjoints de Filiol dans ces tâches de sécurité et de renseignement, on va notamment retrouver le très mystérieux Raymond Hérard (dit « André »), qui va devenir son principal collaborateur.

En ce printemps 1941, les hiérarques du MSR se réunissent chaque vendredi sous la direction de Deloncle au restaurant Garnier de la rue Saint-Lazare avant d’aller ensuite poursuivre leurs conciliabules dans leurs luxueux bureaux de la rue Royale.

La grande affaire du moment c’est bien sûr la fusion avec le RNP de Déat. C’est Otto Abetz qui en eu l’initiative. Son idée consiste en effet à fusionner en un seul ensemble les éléments collaborationnistes venus de la gauche et qu’il va rassembler derrière la figure de Marcel Déat et ceux de la droite dont le porte-voix sera Eugène Deloncle. Déat, qui avait été l’une des grandes figures de la SFIO jusqu’au début des années 30, avait ensuite évolué peu à peu vers le fascisme. Au début de l’année 1941 il devient le chef du Rassemblement National Populaire (RNP), un parti d’orientation collectiviste et socialisant. Comme il cherche alors par tous les moyens à contrer le Parti Populaire Français de Jacques Doriot, qu’il considère comme son principal adversaire, il accepte donc la proposition d’Abetz. Le MSR et RNP vont donc fusionner le 15 février 1941 tout en conservant leur autonomie de direction. Les 14 et 15 juin 1941, les deux partis vont organiser un grand meeting au Palais de la Mutualité afin d’y présenter leur programme commun2. Filiol se retrouve chargé de bâtir le service d’ordre du RNP en prenant pour modèle celui qu’il a constitué pour le MSR. C’est ainsi que va naître la Légion Nationale Populaire (LNP).

Le 22 juin 1941, lorsqu’on apprend que l’armée allemande a lancé une grande offensive l’URSS, tout le Paris collaborationniste exulte de joie car on y voit la fin de l’ambiguïté née du pacte germano-soviétique d’août 1939. Des initiatives fusent alors de toutes parts, car les partisans de la collaboration avec le Reich sont tous convaincus que si la France veut pouvoir sortir du camp des vaincus, elle ne pourra le faire qu’en participant à la construction de la « Nouvelle Europe ». Le 25 juillet 1941, le MSR de Deloncle, la Ligue française de Pierre Costantini, le PPF de Doriot et le RNP de Déat tiennent donc un rassemblement commun au Vélodrome d’Hiver afin d’annoncer la création d’une Légion des Volontaires Français contre le Bolchevisme (LVF), dont Eugène Deloncle sera d’ailleurs fait président d’honneur. Près de 10 000 personnes se rendront sur place ce jour-là pour écouter les orateurs.

Au cours des semaines suivantes, plusieurs milliers de volontaires viennent se présenter dans les bureaux de recrutement de la LVF. La plupart seront cependant éconduits car ne présentant pas un état de santé suffisant pour faire de bons soldats. Les quelques « élus » seront convoyés vers camp de Deba en Pologne, où ils recevront une solide formation militaire. Filiol lui-même va s’engager pendant un temps dans la LVF mais, après deux semaines d’instruction comme sous-lieutenant au sein du 3ème bataillon (22 novembre – 3 décembre 1941), il décidera finalement de ne pas poursuivre l’expérience4. La LVF, devenue l’Infanterieregiment 638, va notamment s’illustrer à l’occasion combats menés dans le secteur de Djukowo, près de Moscou, entre le 1eret le 7 décembre 1941. Filiol perdra alors plusieurs camarades, dont deux de ses anciens adjoints du temps de la Cagoule, Charles Tenaille (un cousin de Deloncle) et Pierre Fraysse. Quelques semaines plus tard, il viendra assister à une messe du souvenir célébrée en leur hommage à l’église Saint-Ferdinand des Ternes.

Férocement antisémite et xénophobe, le MSR défend avec une virulence toute particulière l’idée que les Juifs doivent être totalement exclus de la société française5. Le 7 juin 1941, Filiol et soixante 18 autres militants du MSR vont ainsi adhérer à  l’Institut d’Etude des Questions Juives, dirigé par le capitaine Paul Sézille. A plusieurs reprises, Filiol va transmettre à ce même Sézille des listes de Juifs qualifiés de « profiteurs ». A l’initiative du chef SS Theodor Dannecker, Filiol et quelques-uns de ses camarades vont également fonder la « Communauté française », une association qui se propose d’aider le gouvernement à « aryaniser » des biens juifs.

Du 9 au 11 avril 1941, plusieurs équipes de cette « Communauté française », emmenées par Filiol et Corrèze, vont ainsi orchestrer la réquisition forcée de plusieurs immeubles parisiens appartenant notamment Congrès Juif Mondial (83 avenue de la Grande-Armée), aux familles Wildenstein (57 rue de la Boétie), Bernheim (17 rue Desbordes-Valmore) et Bacry (141 boulevard Hausmann), à l’ancien ministre Georges Mandel (67 avenue Victor-Hugo) ainsi qu’à la Ligue Internationale Contre l’Antisémitisme (40 rue de Paradis). Bien que les huissiers parisiens aient refusé de sanctionner ces occupations, qu’ils jugent illégales, les chefs du MSR installeront leurs bureaux officiels dans certains de ces bâtiments et  feront notamment du 141 boulevard Hausmann l’un de leurs principaux sièges parisiens à partir de la fin 1941.

Désireux de financer leur « cause », mais aussi sans doute de s’enrichir personnellement, Filiol et ses séides vont également se retrouver impliqués dans toutes sortes d’affaires louches. Plusieurs vols de bijoux auront ainsi lieu lors des expropriations menées par la « Communauté française ». Certains commerces juifs seront également cambriolés (vol d’un stock de tissus chez Akkawi au 23 rue de Clary). En juillet 1941, à la demande de Deloncle, Filiol se rend en Espagne pour liquider le stock d’armes que l’OSARN avait dissimulé dans une caserne d’Irun. Il en profite alors pour vendre sur place des postes de TSF et des robes de luxe venues des plus grandes maisons de couture parisiennes. Le 5 août 1941, alors qu’il regagne la France, Filiol est arrêté près de Bayonne par la police française. Il sera relâché qu’après que l’inspecteur ait reçu des instructions officielles de Paris, sans doute prises à l’initiative de dirigeants du MSR-RNP.

Mais tout cela ne va pas assez loin pour les durs du MSR, qui souhaitent absolument en découdre avec les « maçons » et la « juiverie ». Au cours du printemps 1941 Vichy bruisse d’ailleurs de rumeurs quant au possible déclenchement d’un putsch mené par les hommes de Deloncle. On parle d’une « descente » destinée à « sauver » le Maréchal en écartant de lui ses « mauvais conseillers ». On évoque même une liste d’hommes à abattre. L’assassinat de Marx Dormoy commis le 26 juillet 1941 donne du crédit à ces rumeurs et renforce l’hypothèse que des équipes de tueurs liés au MSR parcourent le pays à la recherche de leur nouvelle cible (à Lyon, la sécurité du trio Maurras-Pujo-Calzant sera d’ailleurs renforcée à l’initiative de la préfecture).

A peine un mois plus tard éclate un nouveau drame. Le 27 août 1941, alors que Pierre Laval est venu assister à Versailles au premier défilé de la LVF, un jeune homme de vingt-et-un ans, Claude Colette, s’avance à travers la foule et tire cinq balles dans sa direction. Aucune n’atteindra d’organes vitaux, si bien Laval et Déat, qui se trouvait juste à ses côtés, ne seront que légèrement blessés. Les motivations de Colette sont toujours demeurées obscures. Mais alors que l’époque n’était pas réputée pour sa clémence, le fait est qu’il ne sera pas fusillé. Déporté en Allemagne, il survivra même à la fin de la guerre. De retour en France, Colette se présentera comme un résistant de la première heure. Pourtant, ancien militant des Croix-de-Feu, c’était clairement un activiste issu de la droite ultra. Il aurait très bien pu être manipulé par le MSR dans le but de se débarrasser d’adversaires politiques. En effet, en plus de Déat et de Laval, Doriot et de Brinon étaient également présents ce jour-là. S’il avait réussi, l’attentat aurait donc pu littéralement décapiter le régime de Vichy et ouvrir ainsi la voie au duo Deloncle-Filiol. Telle fut en tout cas l’hypothèse de Laval. D’autres prétendent que le coup avait été organisé par Deloncle et Filiol pour se débarrasser du seul Déat. Ajoutons que Filiol était lui-même présent à Versailles en ce 27 août 1941.

Déciment les morts s’accumulent autour du MSR car le 8 octobre 1941,  c’est Antoinette (Tania) Massé, la dirigeante de l’aile féminine, qui est retrouvée morte, ligotée avec du fil de fer dans une écluse de Bougival. L’enquête n’aboutira pas mais l’ont soupçonnera fortement plusieurs chefs du MSR, dont Deloncle, d’avoir ordonné sa mort. Tania Massé aurait en effet découvert qu’ils avaient détourné à leur profit une partie de l’argent du mouvement. Les autorités militaires allemandes ne sont pas les dernières à craindre les hommes du MSR et, après l’assassinat de l’officier Karl Holz survenu à Nantes le 20 octobre 1941, elles garderont même Filiol sous les verrous pendant deux jours.

Les hommes du SD se montrent pour leur part bien moins sourcilleux, au contraire. Dans la foulée de « l’attentat » commis contre Pierre Laval et Marcel Déat, des hommes du MSR décident de mettre en œuvre une prétendue « action de représailles » contre la « juiverie » et prennent alors contact avec un officier SS, Hans Sommer. Ce dernier va obtenir l’aval de ses deux supérieurs, les représentants de la SIPO-SD en France, Helmuth Knochen et Max Thomas, afin que soit menée une opération violente contre des lieux de culte juifs. Grâce à l’aide des SS, les hommes du MSR vont ainsi obtenir la livraison d’une cargaison d’engins explosifs. Dans la nuit du 3 octobre 1941, ils iront déposer ces derniers devant plusieurs synagogues parisiennes. Entre 02h00 et 04h00 du matin, sept puissantes détonations vont résonner dans la capitale, provoquant des dégâts matériels importants et faisant plusieurs blessés, dont deux soldats allemands6. Interrogé par la Geheime Feld Polizei aux lendemains de ces événements, Jean Filiol sera finalement libéré grâce à l’intervention directe du SD.

Du 23 au 26 octobre 1941, Deloncle et Filiol se rendent à Vichy afin d’y rencontrer différents responsables politiques et militaires, sans doute pour essayer d’obtenir des fonds mais aussi pour s’expliquer sur cette affaire des synagogues. Descendus à l’Hôtel des Princes, ils seront suivis à la trace pendant tout leur séjour par  une escorte de policiers à l’affût de leurs moindres mouvements. On sait ainsi Filiol eut notamment l’occasion de discuter avec le docteur Ménétrel à l’Hôtel du Parc.

Bien que désormais converti au fascisme, Filiol demeure malgré tout un militant catholique bien décidé à défendre la « morale publique ». Le 19 décembre 1941, en pleine représentation de la pièce de Jean Cocteau, les Parents terribles, il saute ainsi sur la scène au théâtre du Gymnase avec une dizaine de complices du MSR et, devant une foule médusée, passe à tabac l’acteur Serge Reggiani avant de parvenir à s’éclipser dans les coulisses7. Arrêtés dans la foulée, Filiol et ses camarades (dont François Barazer de Lannurien, Henry Charbonneau et Jean Azéma) passeront une nuit en garde à vue. Filiol n’en sera pas moins vite relâché car la police parisienne a reçu des consignes claires pour ne pas intervenir contre lui ni contre ses amis.

En revanche, la résistance communiste a bel et bien lancé un contrat sur sa tête. Filiol le sait et ne se déplace jamais sans son arme personnelle (un Walter qu’il dissimule sous le bras gauche et pour lequel les Allemands lui ont fourni un permis). Dans la soirée du 4 décembre 1941, alors qu’il marche en compagnie de son épouse à l’angle de la rue Laborde et du boulevard Malesherbes, il est visé par un cycliste qui tire au moins une balle sur lui sans parvenir à l’atteindre. Toujours aussi prompt, Filiol sort une arme et tire à son tour par deux fois sans réussir lui non plus à toucher son assaillant. Ce dernier parviendra à s’enfuir et ne sera pas retrouvé. Par prudence, Filiol décidera de quitter son logement de la rue Nicolo pour s’en aller vivre avec son épouse dans une suite de l’hôtel Malesherbes, 11 place Saint-Lazare. Il fera également doter son bureau de la rue Saint-Lazare d’une solide porte blindée.

. Filiol à la tête du MSR (1942)

Dès le mois de juillet 1941, après qu’on lui a montré un courrier explicite d’Eugène Deloncle, Marcel Déat a réalisé que la fusion RNP-MSR était en réalité un jeu de dupe et qu’elle n’avait pour objectif que de permettre aux anciens Cagoulards de récupérer des militants à moindres frais. Il a donc finit par mettre fin de l’expérience le 22 octobre. Quatre jours plus tôt, à la suite du départ de Jacques Corrèze pour le front de l’Est, Henry Charbonneau, l’ami de Filiol, est choisi par Deloncle pour reprendre en main l’organisation territoriale du parti.

Le 8 février 1942, Filiol participe à une grande messe funèbre célébrée en l’église de La Madeleine en l’honneur des « martyrs » du 6 février 1934. Fidèle à ses anciennes habitudes, il aime toujours autant épater la galerie et, pour le baptême de son second fils, il invitera tous ses amis dans un restaurant à 700 francs le couvert ! Son étoile semble donc plus que jamais au beau fixe.

Mais, en avril 1942, Jacques Corrèze revient du front de l’Est. Désireux de satisfaire son plus ancien et plus fidèle disciple, Deloncle décide alors de retirer à Charbonneau le contrôle de l’organisation territoriale pour la confier à Corrèze. Le 16 avril, en pleine séance du Comité directeur, une explication de texte a lieu entre tous les intervenants concernés. C’est un problème de plus pour le MSR qui traverse décidément une bien mauvaise passe.

L’éviction de Darlan et le retour de Laval aux affaires ont en effet porté un coup dur pour au mouvement en lui faisant perdre une partie de ses financements et de ses appuis politiques. L’amitié qu’entretient Deloncle avec Jean van Orlemingen, dit « Jean Vanor », lui vaut aussi de nombreuses critiques. On accuse en effet ce dernier, un transfuge du RNP, d’être devenu son véritable éminence grise. Les fréquents voyages de la famille Deloncle à Cannes, le tout aux frais du parti, suscitent aussi bien des mécontentements. Plus grave encore pour un chef fasciste sont les rumeurs qui courent sur la vie privée de Deloncle. Dans tout Paris on raconte en effet que Jacques Corrèze, son secrétaire et assistant personnel, est en réalité l’amant de sa femme Mercédès, ce qui ne manque pas de piquant lorsque l’on sait qu’ils habitent tous ensemble dans le même appartement.

Bref, autour de Georges Soulès et André Mahé, une équipe commence à se former qui réclame ouvertement le départ du vieux chef. Après avoir été approché, Filiol accepte de souscrire à leur projet. Au début du mois de mai 1942, à l’approche de la Fête de Jeanne d’Arc, où comme chaque année le parti va défiler en bon ordre, il va voir Deloncle pour lui exposer ses griefs et le mettre en demeure de redresser le parti en l’épurant de tous ses mauvais éléments, à commencer par « Vanor », Corrèze et Fauran. Les deux hommes ont alors une explication plus qu’orageuse. On parle même d’organiser un duel entre Filiol et Corrèze. Dans la foulée, Filiol va apprendre que Deloncle cherche à le faire arrêter, ce qui achèvera de  le convaincre de sauter le pas.

Un complot s’échafaude alors rapidement. Constitué autour de Filiol, Soulès et Mahé, il va également regrouper Jehan de Castellane et Henry Charbonneau. Dans la nuit du 13 au  14 mai 1942, le Bergeracois organise une réunion près de la place Pigalle afin d’élaborer un plan d’attaque. L’idée consiste à rééditer le coup de force qu’ont su réaliser les hommes de Déat en octobre 1941, lorsqu’ils sont parvenus à récupérer par la force leur siège du 129 boulevard Saint-Honoré, où les militants du MSR s’étaient pourtant solidement retranchés. Dès le lendemain de la réunion et après s’être assurés de la neutralité de la Gestapo, Filiol et ses équipes de gros bras partent donc investir manu militari les locaux du MSR du boulevard Hausmann et de la rue de Paradis, espérant ainsi mettre Deloncle devant le fait accompli8. Pendant deux jours, les occupants vont tenir les deux immeubles malgré le siège en règle imposé par leurs adversaires. C’est Filiol qui viendra les ravitailler en vivres (car il est si craint que personne n’ose le toucher lorsqu’il franchit les barrages de ses opposants les bras chargés de victuailles !). Finalement, Deloncle finit par abandonner. Un nouveau comité directeur est alors mis en place composé notamment de Jean Filiol, Georges Soules, Henry Charbonneau, André Hérard et François Barazer de Lannurien.

Désormais devenu le nouveau patron du MSR, Filiol veut pouvoir s’imposer à la tête du fascisme français. Mais avant cela, il va tout d’abord devoir épurer son parti de tous les cadres fidèles à Deloncle, ce qui ne sera pas une mince affaire. Il devra aussi liquider la situation financière désastreuse laissée par l’équipe précédente, soit 1,6 millions de francs de dettes. Pour se faire, il va vendre le siège du boulevard Hausmann au RNP de Déat, ce qui va l’amener à se replier désormais sur l’immeuble en brique de la rue Paradis, qui servait jusque-là de siège à la section parisienne du MSR.

Maintenant qu’il s’est placé sur le devant de l’affiche, Filiol sait aussi qu’il doit acquérir cette vaste culture et ces talents oratoires qui seuls lui permettront de pouvoir convaincre les foules. Sept ans plus tôt, en 1935, il s’était humblement effacé derrière Deloncle, dont le statut de polytechnicien et la surface sociale l’avaient impressionné. Or à présent, il n’ignore pas qu’il va devoir monter lui-même au créneau.

Conscient de ses limites intellectuelles, Jean Filiol va heureusement pouvoir compter sur l’aide que va lui apporter Georges Soulès, son nouvel adjoint. Ingénieur des Ponts-et-Chaussées, féru d’histoire, d’économie, de politique, de philosophie et de littérature, celui-ci possède effectivement tout ce qui manque à Filiol. Pendant tout l’été 1942, les deux hommes vont donc se retrouver régulièrement au restaurant de la Reine Pédauque, près de la gare Saint-Lazare, pour des cours de formation accélérées. La situation est un brin cocasse. Un petit intellectuel à lunettes donnant des explications de texte à un activiste chevronné. Et pourtant, le courant passe très bien entre les deux hommes et Filiol fait de rapides progrès. A partir de septembre 1942, alors qu’il décide d’animer chaque vendredi soir une conférence dans le local de la rue Paradis, chacun pourra remarquer qu’il prend peu à peu confiance en lui et sait se montrer de plus en plus persuasif.

Même s’il comporte des aspects choquants, il n’est pas inutile de donner ici la reproduction du programme élaboré par le MSR version Filiol, car il constitue sans doute le meilleur résumé de ce qu’ont pu être les idées politiques du personnage. Sur une base d’inspiration essentiellement maurassienne (la verticalité du pouvoir, le corporatisme, etc.), on peut voir que sont venus se greffer des éléments proprement fascistes (le rôle central du parti) et même nationaux-socialistes (la mystique du sang et du sol) ainsi que certaines idées propres à Eugène Schueller (comme la proportionnalité des salaires).

Le programme du MSR en 1942

  1. Le MSR est européen. Nous construisons la nouvelle Europe en coopérative avec l’Allemagne nationale-socialiste et toutes les autres nations européennes libérées comme elle du grand capitalisme, du judaïsme, du bolchevisme et de la franc-maçonnerie.
  2. Le MSR est national-populaire. Nous voulons rendre à la France sa haute mission spirituelle et la reconstruire par des méthodes spécifiquement françaises. Nous faisons confiance à la capacité de redressement de notre peuple, à sa fierté, aux qualités irréductibles et originales de sa race et de son sol.
  3. Le MSR est raciste. Sont citoyens français les seules personnes du sang français, sans considération de confession ou de naturalisation. Nous voulons éliminer les Juifs de la direction intellectuelle, spirituelle, économique, administrative et politique du pays et les empêcher de polluer notre race. Les Juifs seront soumis à la Loi qui sera décidée en commun par les peuples européens. Nous voulons non seulement augmenter la natalité française, mais aussi régénérer racialement la France dans tous les domaines, physique, moral, intellectuel, spirituel, et faire des hommes forts, animés par les vertus du soldat et du paysan.
  4. Le MSR est révolutionnaire. Il refuse les vieilles doctrines (libéralisme-capitalisme, collectivisme-marxisme et démocratie parlementaire). Il déclare rompre avec les hommes qui restent attachés, de près ou de loin, à des doctrines. Il veut des méthodes d’action énergiques et efficaces et il est prêt à toutes les méthodes de combat que les circonstances exigeraient contre les saboteurs de la Révolution socialiste, nationale et européenne.
  5. Le MSR est communautaire. Il veut une communauté française ou tous les citoyens français auront les mêmes droits et les mêmes devoirs. L’intérêt national doit l’emporter sur tous les intérêts particuliers, au sein de la Nation française, seuls les citoyens français sont admis à participer à la vie politique du pays et à occuper des fonctions publiques, sans considération de confession, d’origine sociale ou de fortune. Entrent seulement en ligne de compte le mérite, la compétence et le talent.
  6. Le MSR est autoritaire. Il veut créer un Etat fort et hiérarchisé, commandé par un chef désignant lui-même les ministres responsables devant lui. L’organisation repose sur le principe du chef unique et responsable à tous les échelons. L’autorité sera conciliée avec la liberté et les initiatives individuelles. A chaque échelon, l’autorité sera accompagnée du pouvoir nécessaire et de la responsabilité correspondante et fera l’objet de sanctions de plus en plus sévères à mesure que l’autorité sera plus forte.
  7. Tout français a pour devoir de travailler manuellement ou intellectuellement au service de la communauté. En contrepartie, le premier devoir de la Nation est de procurer à chaque citoyen le travail qui doit lui permettre de vivre. La Nation
  8. Nous voulons créer une économie socialiste, où l’utilisation du machinisme permette d’obtenir l’abondance matérielle pour tous par une répartition équitable et rationnelle des produits du travail de la communauté.
  9. La véritable égalité est l’égalité des chances au départ dans la vie sans considération de naissance ou de fortune et l’égalité des chances de tous les instants, à l’égalité de travail et de mérite. Les fonctions patronales cesseront d’être automatiquement héréditaires pour être attribuées aux plus compétents et nous assurerons ainsi la promotion progressive des travailleurs en supprimant les classes et en constituant une hiérarchie vivante basée sur l’effort productif.
  10. Nous transformerons complètement les rapports du capitale et du travail. Le salariat sera supprimé et remplacé par des contrats d’association ou le travail leur réservera un certain nombre de parts de co-gestionnaire de son entreprise, au même titre que le patron ou le technicien. Cette répartition de parts sera faite dans le double but de supprimer les scandaleux super bénéfices des administrateurs ou des gros actionnaires et de réduire, dans la mesure équitable, la marge souvent trop considérable qui sépare la rémunération du chef d’entreprise de celle de ses subordonnés. Les bénéfices seront, en règle générale, contrôlés et limités. La rémunération et le pouvoir d’achat des travailleurs devront croître proportionnellement à la production elle-même.
  11. La monnaie française sera dégagée de la servitude de l’or. La politique du crédit est l’affaire de l’Etat.
  12. Le capitalisme de spéculation sera intégralement supprimé. Nous détruirons toute possibilité d’enrichissement sans travail. Nous punirons de mort les saboteurs du ravitaillement, ainsi que toute corruption ou vénalité touchant les affaires publiques. Par une enquête sur les fortunes, nous ferons immédiatement rendre gorge aux mercantis du marché noir ou des marchés de guerre et leurs bénéfices seront restitués à la Nation.
  13. Nous organiserons la profession par le moyen des communautés d’entreprise, des communautés d’industrie et des communautés professionnelles nationales ou corporations, indépendantes de l’Etat mais animées et contrôlées par la lui.
  14. Le sol est la source du sang. Nous reconstituerons une paysannerie saine et forte sur la base de la moyenne et de la petite propriété, la constitution et la protection du bien familial héréditaire. La corporation paysanne, sous la direction des paysans-exploitants eux-mêmes, donnera à la paysannerie le rôle éminent qu’elle doit avoir dans la conduite du pays.
  15. Nous organiserons un Etat fort qui ne soit ni bureaucratie ni prisonnier des trusts industriels ou bancaires. La puissance politique et l’esprit de caste des monopoles et des trusts seront brisés.
  16. Les classes moyennes, refuge de la qualité et de l’esprit d’imagination français seront protégées. Le petit commerce et l’artisanat seront défendus et réorganisées dans le sens de l’amélioration constante de la qualité sans que soit négligé le rendement national.
  17. Une législation sociale nouvelle défendra et renforcera les communautés naturelles : la famille, la cité, la province, les métiers, etc. Les droits de la famille et de la nation sont au-dessus des droits de l’individu. Nous voulons une jeunesse nombreuse, unie, saine et virile, animée par la mystique nationale et communautaire.
  18. Nous créerons un système d’assurance sociale procurant la même sécurité à tous les travailleurs et comportant notamment l’extension de l’assurance vieillesse.
  19. Nous réformerons la justice, afin qu’elle soit plus expéditive, plus énergique contre les saboteurs et qu’elle cesse d’être au service des puissants, nous créerons un corps unique de la police française après une épuration complète des cadres actuels de cette administration. Les responsables de la défaite seront punis de la peine de mort.
  20. Un statut de la presse interdira aux journaux de recevoir la participation ou des subventions étrangères et fixera les modalités du contrôle financier de tous les journaux.
  21. Les croyances religieuses seront libres. La nation honorera les religions dans le respect de la tradition chrétienne française mais elle interdira énergiquement toute intervention cléricale, occulte ou non, dans la direction politique de la France. Un concordat réglera les rapports des Églises et de l’Etat. La vie matérielle du petit clergé sera améliorée.
  22. Toutes les associations secrètes seront interdites. Seront notamment réprimées avec la plus grande énergie toutes survivances de la maçonnerie ou de l’esprit maçonnique.
  23. La France est un Empire. L’Empire colonial français sera organisé et exploité dans le cadre d’un système eurafricain assurant par priorité la couverture de nos besoins nationaux et impériaux et offrant à notre agriculture un rôle primordial sans qu’il s’agisse de gêner en rien le développement de l’industrie française. Nous demandons pour la France le droit de reconquérir par ses propres moyens les colonies dont elle a été dépouillée par les Anglo-américains.
  24. L’Europe est pour nous une et indivisible. Nous voulons coopérer à son organisation économique d’ensemble et à sa défense militaire et réprimer, le cas échéant, tout séparatisme européen, occulte ou non.
  25. Ce programme sera appliqué par un parti national fort uniquement véritable aristocratie populaire, recruté par coopération après une dure sélection. Ce parti sera enraciné dans le peuple et exprimera ses désirs profonds, il constituera la véritable représentation du peuple pour contrôler et animer partout la vie de la Nation et de l’Empire.
  26. L’Europe sera faite par l’alliance des partis nationaux révolutionnaires existant dans chaque pays, tous unis par le même serment d’honneur et de fidélité à la civilisation occidentale et sachant rester les détenteurs et les dépositaires des vertus profondes de la Race.
  27. Le chef du parti est en même temps le chef de la Nation et de l’Empire. Le parti anime et contrôle l’appareil de l’Etat.

Mais pour mener à bien ses ambitieux projets, Filiol va naturellement devoir affronter Déat (RNP), Bucard (PF) et Doriot (PPF), les trois autres grands chefs politiques du collaborationnisme français. Depuis l’été 1940, leur espoir à tous est de parvenir à rassembler tout le camp pro-allemand au sein d’un seul et unique grand mouvement comme ont su le faire le NSB néerlandais d’Anton Mussert, le NS norvégien de Vidkun Quisling ou le PPS slovaque de Jozef Tiso. Seul un tel parti unique, dont bien sûr chacun d’eux souhaitent prendre la tête, pourrait mobiliser les forces nationales françaises en faveur de la « Nouvelle Europe » qu’ils appellent de leurs vœux. Dotée d’une aile militaire, une telle organisation permettrait aussi d’assurer un engagement total de la France aux côtés de Berlin contre les Anglo-Américains et les communistes.

La concurrence entre ces mouvements est donc féroce et, au cours de l’été 1942, les tensions vont être particulièrement fortes entre le MSR et le PPF, qui cherche alors à attirer vers lui les militants déçus par l’éviction de Deloncle. Les batailles entre les deux partis vont ainsi rythmer la période et, comme de coutume, Filiol ne sera jamais le dernier à distribuer des coups de poing et à briser des chaises sur le dos de ses adversaires. Une bagarre particulièrement sévère aura lieu le 30 juillet 1942, lors de l’inauguration d’une permanence du PPF au 9 place Daumesnil.

Mais s’il n’hésite pas à se faire des ennemis, Filiol sait qu’il a aussi besoin d’alliés. Dans son esprit, le Service d’Ordre Légionnaire (SOL) commandé depuis sa fondation en août 1941 par son vieux camarade Joseph Darnand, pourrait servir de base idéale à la mise en place d’un parti unique9. Le 27 août 1942, Jean Filiol participe d’ailleurs à une grande cérémonie organisée aux Invalides en compagnie de Joseph Darnand.

A défaut du SOL, on pourrait éventuellement utiliser cette toute nouvelle Légion Tricolore, voulue par Jacques Benoist-Méchin, le très ambitieux secrétaire d’Etat aux relations franco-allemandes. Membre du comité directeur de la LVF, Filiol va participer à l’intégration de cette dernière au sein de la Légion Tricolore le 22 juin 1942. Le 27 août 1942, il assiste aux premières loges à la journée de la Légion Tricolore, célébrée aux Invalides puis à Notre-Dame en présence de tout un aréopage de dignitaires français et allemands. Tandis qu’à Guéret (près de Vichy) on commence bientôt à rassembler les premiers volontaires, Filiol multiplie pour sa part les rencontres et les envois d’émissaires. Il verra ainsi successivement Joseph Darnand, le lieutenant-colonel Edgar Puaud (chef d’état-major de la Légion Tricolore) et Jean Jardin (1904-1976), le directeur de cabinet de Pierre Laval.

Mais ni les occupants ni Pierre Laval ne peuvent valider ces ambitieux projets. Les Allemands parce qu’ils refusent résolument de considérer les vaincus de juin 1940 comme des égaux – tout l’art de l’ambassadeur Otto Abetz consistant justement à entretenir l’espoir inverse chez ses nombreux interlocuteurs. Et Laval de son côté parce que, s’il n’est pas nécessairement contre une mise à l’écart de Doriot et de Déat, il n’ignore pas non plus que l’existence d’un grand parti de masse doté d’une puissante aile militaire dont il ne serait pas le dirigeant le marginaliserait considérablement. L’initiative de Filiol est donc condamnée d’avance. Le 27 septembre 1942, Benoist-Méchin est d’ailleurs écarté des affaires. Quant à la Légion tricolore, elle sera finalement dissoute le 28 décembre 1942 tandis que la LVF, bientôt transformée en Sturmbrigade de la SS, rependra son autonomie.

. Dans les geôles de Vichy (1942 – 1944)

En octobre 1942, toujours aussi sûr de sa force et de son impunité, Filiol se permet d’accuser Ernst Achenbach, l’un des conseillers de l’ambassade allemande, d’être en réalité un franc-maçon, ce qui va provoquer un beau scandale. Lors d’une réunion publique, il n’hésite pas non plus à proférer des menaces à peine voilées à l’égard de Pierre Laval et de son entourage. Laval, qui l’a toujours considéré comme un homme dangereux, décide de profiter de l’occasion pour se débarrasser définitivement de lui. Au prétexte que ses précédentes condamnations n’ont pas trouvé de solution juridique acceptable, il ordonne donc son arrestation.

Le 28 novembre 1942, à 6h00 du matin, c’est le commissaire Lucien Pinault de la brigade criminelle qui vient arrêter Jean Filiol en compagnie d’un adjoint et d’une dizaine de policiers. Montant les escaliers de l’hôtel de la rue Malesherbes, ces derniers se présentent au 2ème étage, chambre n°12. C’est Alice Filiol qui vient leur ouvrir. Surpris au saut du lit, son mari n’aura pas le temps de comprendre ce qu’il lui arrive. Après lui avoir présenté  les quatre mandats d’arrêts émis à son encontre en 1938 et 1939, on l’amène au dépôt de la préfecture de police. Filiol pense encore à une méprise lorsqu’on lui annonce qu’il est placé en détention administrative sur ordre du préfet de police. Il est alors immédiatement emmené à la prison de Fresnes où il va passer sa première nuit en cellule. Pendant les jours qui suivent, Filiol proteste, dénonce, accuse, et fait même une grève de la faim. Il écrira aussi personnellement une longue lettre au président Laval dans laquelle il lui affirme que le seul bénéficiaire de sa mise à l’écart ne sera autre que Jacques Doriot, leur adversaire commun.

Sans avoir été ni interrogé ni accusé de quoi que ce soit, Jean Filiol est donc transféré le 9 janvier 1943 au camp d’Evaux-les-Bains, dans la Creuse, là où Vichy rassemble ses prisonniers les plus sensibles. Mais une partie des détenus, dont l’ancien président du Conseil, Edouard Herriot, s’insurge alors contre la présence en ces lieux d’un tel « repris de justice, maintes fois condamné ». Le directeur d’Evaux doit le mettre à l’isolement pour apaiser la situation. Finalement, Filiol est transféré à la maison d’arrêt de Castres (Tarn) où il arrive dès le 19 janvier 1943. A peine deux mois plus tard, il sera admis dans le camp de sûreté nationale de Saint-Sulpice-la-Pointe où il va finalement passer près d’une année.

Dix années de militantisme politique ponctuées d’innombrables séjours à l’ombre ont habitué Jean Filiol à cette morne existence des prisons, faite de longues lectures, de promenades, de discussions avec les gardiens ou et les codétenus et des visites plus ou moins espacées de ses proches. Ce n’est pas donc cela qui le met le plus en colère. Non, c’est surtout le fait de savoir qu’il est désormais hors course politiquement et que, sans lui, son parti va définitivement sombrer dans l’atonie.

Situé près de Toulouse, le camp de Saint-Sulpice a ceci de particulier qu’il est géré directement par la police nationale et non par l’administration pénitentiaire. S’étendant sur près de 3,5 ha, il comprend une vingtaine de baraquements en bois entourés de clôtures de barbelés et de miradors. Les douches et les urinoirs sont situés à l’extérieur des baraques. La plupart des détenus sont des étrangers, surtout des Russes et des Juifs, mais il y a aussi des communistes et des anarchistes. La plupart ne restent sur place que le temps d’être remis aux Allemands. Au vu de son pédigré, il est probable que Filiol a du être maintenu à l’écart de ses codétenus afin d’éviter qu’il ne lui « arrive malheur », car on peut penser que la plupart d’entre eux étaient loin de partager ses idées politiques.

Au cours de ces longs mois de détention, Jean Filiol va continuer de recevoir le soutien de ses nombreux amis. Sans doute à la demande de Jehan de Castellane, Bernard Ménétrel, le très influent médecin du maréchal Pétain, interviendra ainsi pour faire acheminer dix mille francs à son épouse afin qu’elle puisse subvenir aux besoins de leurs deux fils.

A suivre …

Notes :

1 A son apogée au printemps 1942, le MSR ne regroupera pas plus 5 000 membres, dont environ un tiers en région parisienne, un autre tiers dans le reste de la zone occupée et un dernier tiers en zone libre. Sur ce total, on comptait une centaine de permanents presque tous installés à Paris. Le RNP et le PPF ne faisaient pas beaucoup mieux.

2 Le 8 octobre 1941, anticipant la scission d’avec le RNP, le MSR choisira de se doter de son propre organe de presse, la Révolution nationale, créée et animée par Jean Fontenoy. Dans son premier numéro, celui-ci affirmait très clairement : « Nous voulons construire la nouvelle Europe en coopération avec l’Allemagne nationale-socialiste et toutes les autres nations européennes, libérées comme elle du capitalisme libéral, du judaïsme, du bolchévisme et de la franc-maçonnerie (…), régénérer racialement la France et les Français (…) donner aux Juifs qui seront conservés en France un statut sévère les empêchant de polluer notre race (…) créer une économie socialiste (…) qui assure une juste distribution des produits en faisant augmenter les salaires en même temps que la production ». Doté d’une parution hebdomadaire, Révolution Nationale avait installé ses bureaux au 67 avenue Victor-Hugo, dans l’ancien appartement de Georges Mandel. En juin 1942, Fontenoy laissa la direction du journal à son ami Lucien Combelle. Ce dernier refusera de suivre Filiol dans son aventure à la tête du MSR et préfèrera lier directement son hebdomadaire à la figure Pierre Laval. Cette décision lui vaudra naturellement de s’attirer les foudres de Filiol qui ira jusqu’à le menacer de mort en marge du dîner d’Inter-France donné au Palais de Chaillot le 13 octobre 1942. Combelle déposera plainte et préviendra Laval ainsi que le conseiller Ernst Achenbach. A son apogée, Révolution Nationale tirait entre 10 et 15 000 exemplaires (avec des pointes à 25 0000). Jean Filiol y écrivait parfois sous le pseudonyme « Jean à la chemise bleue ».

3 Cette collaboration entre les deux organes fascistes se poursuivra jusqu’au 2 octobre 1941 date à laquelle Déat, se sentant floué par Deloncle, choisira d’y mettre un terme définitif.

4 Peut-être, comme Marcel Bucard, a-t-il refusé d’aller plus loin lorsqu’il s’est aperçu qu’on allait obliger les volontaires de la LVF à porter l’uniforme allemand. Ou bien est-ce le refus de Deloncle de le suivre qui aura entraîné son revirement ?

5 C’est le 14 mai 1941 qu’eut lieu, à la demande des Allemands, la première rafle de Juifs étrangers à Paris. A cette occasion près de 3 747 ressortissants étrangers furent appréhendés. Une seconde rafle, le 20 août, toucha pour la première fois des Juifs français. Le premier convoi à destination des camps de la mort partira le 27 mars 1942.

6 Outre Filiol, il semble que Jacques Fauran et André Tenaille aient été impliqués dans cette affaire qui fera grand bruit et déclenchera même des protestations officielles de la part du gouverneur militaire allemand auprès de la police SS. Le chef du RSHA, R. Heydrich, acceptera de rappeler brièvement Hans Sommer à Berlin mais conservera H. Knochen à son poste à Paris et défendra l’action de ses services en allant jusqu’à prendre sur lui la responsabilité de l’opération du 2 octobre.

7 La pièce de Cocteau Les Parents terribles (1938) était devenue un objet de haine pour les tenants de la « Révolution nationale » qui y voyaient le symbole le plus achevé de la décadence française. Elle sera ainsi attaquée à trois reprises, une première fois par Filiol, une seconde fois par des nervis du PPF et enfin par de jeunes exaltés ralliés derrière le journaliste Alain Laubreaux.

8 Mis sur la touche après son éviction, Deloncle se mettra au service de l’Abwehr. Le 7 janvier 1944, alors que des policiers du SD, le soupçonnant de jouer un double jeu avec la Résistance, viennent l’appréhender, Deloncle riposte. Il sera tué par ses assaillants et son adjoint Jacques Corrèze sérieusement blessé. Quant au MSR, il vivotera pendant encore quelques mois après l’arrestation de Filiol sous la conduite du duo Castellane-Soulès, avant de finir par péricliter totalement. Habilement, l’équipe dirigeante de ce néo-MSR se rapprochera de la Résistance par l’intermédiaire de Pierre de Bénouville, ce qui permettra à plusieurs d’entre eux de bénéficier de la mansuétude des tribunaux d’épuration.

9 Le serment du SOL constituait un très bon résumé de l’idéologie défendue par Filiol. A chacun de ses membres l’organisation réclamait en en effet de lutter contre «  l’égoïsme bourgeois, le scepticisme, l’individualisme, l’égalitarisme, le capitalisme international, la franc-maçonnerie païenne, la dissidence gaulliste, le bolchevisme et la “lèpre juive” ». Il l’engageait au contraire à défendre « la Solidarité, la Justice sociale, la Discipline, la Hiérarchie, le Corporatisme, la Civilisation chrétienne, l’ “Unité et la Pureté françaises” ».

Crédit photographique : Extrait de la « une » du journal Le Matin du 10 octobre 1941. [Public domain], via Wikimedia Commons

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