III. Filiol « l’Exilé »

Partie II

. L’exil espagnol (1937 – 1941)

Dès la fin du mois d’octobre 1937, Filiol a été mis au courant de l’avancée de l’enquête menée contre la Cagoule. Toujours aussi prudent, il a quitté l’appartement qu’il occupait au 21 rue Félicien-David pour se réfugier chez un couple d’amis, les Chardon. Le 26 décembre 1937, il réussit à quitter Paris, sa voiture échappant par miracle aux nombreux barrages installés par la police aux abords de la capitale. Quelques jours plus tard, il gagne l’étranger grâce aux amis niçois de Joseph Darnand, qui l’aident à franchir sans encombre la frontière italienne.

Il s’installe alors dans la villa Hilda, la maison que possédait Maurice Juif à San Remo, sur les bords de l’Adriatique. Il y retrouve notamment Henri Martin et Gabriel Jeantet, mais aussi Charles Tenaille, qui ont tous été amenés là par Darnand et Marcel Gombert, qui vient d’ailleurs régulièrement les ravitailler. Filiol va y vivre pendant quelques semaines sous l’identité d’Adriano Rossi, mais la cohabitation s’avère très difficile entre des personnalités aussi fortes. Martin et Jeantet sont choqués notamment par la violence dont Filiol fait preuve à l’égard d’Alice, qui n’a pas tardé à rejoindre son amant en exil. Ils sont aussi très mal à l’aise lorsque leur camarade de lutte leur raconte par le détail les crimes qu’il a commis au service de la « cause ».

Mais, heureusement pour eux, ils n’auront pas à supporter tout cela longtemps. Car à partir du 13 janvier 1938,  le nom de Filiol commence à s’afficher à la une des journaux français, qui révèlent publiquement le rôle qu’il a joué dans l’assassinat des frères Roselli. Le 22 mars 1938, tandis que l’enquête contre la Cagoule progresse rapidement de l’autre côté des Alpes, un mandat d’arrêt est officiellement lancé contre lui. Le 20 avril suivant, pour ne s’être pas rendu à une convocation militaire, il est déclaré insoumis. La France transmet alors une demande officielle  d’extradition auprès de l’Italie. La pression est trop forte pour le Duce, qui n’a pas encore abandonné toute idée de rapprochement avec Paris, à un moment où les Allemands viennent de lui infliger l’humiliation de l’Anschluss.

Le 29 mars 1938, la SIM assure le transfert de Filiol vers l’Espagne, où le régime franquiste a secrètement accepté de lui accorder l’asile politique grâce à la médiation du très francophile colonel Ungria, chef du 2ème bureau de l’armée nationaliste. Les liens entre les nationalistes espagnols et les Cagoulards sont à la fois anciens et solides. Membre important de la Cagoule, le général Lavigne-Delville avait ainsi personnellement piloté l’envoi en Espagne de volontaires français, souvent d’anciens de l’AF, qu’il avait fait regrouper dans diverses unités de l’armée franquiste, et notamment dans la fameuse « Formation Jeanne d’Arc » (Bandera Juana de Arco).

Le 14 avril 1938, Filiol arrive donc dans le quartier d’Igueldo à San Sebastian. Il s’installe alors dans la belle villa Brisa del Mare1 que lui a préparée son camarade d’exil, Aristide Corre, l’homme dont l’imprudence avait pourtant entraîné la chute de l’organisation. Outre Corre, on retrouve aussi là François Bayet et Jean Macon. Après avoir obtenu de faux papiers au nom de Miguel Deschamps, Filiol va rapidement devenir le chef de la petite communauté d’émigrés. Il entreprend bientôt d’y faire venir sa compagne, Alice Lamy, qui va lui donner un fils le 8 novembre 1939. Lui et les siens vivent alors des quelques subsides qui leur parviennent de France, notamment de leurs proches ou d’anciens cagoulards. C’est Filiol qui en assure la redistribution auprès de ses camarades exilés. Pour éviter d’avoir trop de bouches à nourrir, il en enverra d’ailleurs certains se battre dans les formations carlistes. Henry Charbonneau se charge d’assurer des liaisons régulières entre la France et San Sebastian. Lorsqu’il se présente au poste frontière, Filiol vient le prendre en charge avec les laisser-passer que lui ont fourni ses amis des renseignements militaires.

Toujours plein de ressources, Jean Filiol décide de profiter de sa situation pour se lancer dans divers trafics. Achetant des armes, des devises ou des pièces détachées, il en organise le transfert depuis San Sebastian jusqu’à Madrid, Burgos, Bilbao, Barcelone ou la frontière française. Il finit ainsi par se refaire financièrement et parviendra même au bout de quelques mois à mener grand train. Tiré à quatre épingles, on commence alors à le voir dîner dans les meilleurs restaurants de la ville. Aux bras de sa maîtresse espagnole, il devient l’une des figures du casino de l’Hôtel de Londres, le place local. Il s’achète aussi une splendide Alfa Romeo, mais son amour de la vitesse manquera de lui coûter cher lorsqu’il réchappera de justesse à un grave accident de la route le 4 août 1939. Il sera aussi plusieurs fois inquiété par la police espagnole pour avoir tremper dans quelques affaires douteuses.

En France pendant ce temps l’état de grâce du Front Populaire est bel et bien terminé. Depuis qu’il est arrivé au pouvoir le 10 avril 1938, le nouveau président du Conseil, le radical Édouard Daladier gouverne par décret-lois et mène une politique résolument droitière marquée par la rupture officielle avec les communistes (4 octobre 1938), l’abandon de la loi sur les quarante heures (2 novembre 1938), l’accélération du plan de réarmement et une loi sur l’internement administratif des étrangers (12 novembre 1938). L’un des symboles les plus manifestes de ce retournement est l’entrée de Charles Maurras à l’Académie française le 9 juin 1938. Mais les tentatives d’apaisement de Paris vis-à-vis de l’Allemagne, et notamment la signature des accords de Munich le 30 septembre 1938, ne font qu’attiser les ambitions d’Hitler. Le 3 septembre 1939, lorsque le Reich envahit la Pologne, Daladier n’a plus d’autre choix que de déclarer la guerre à l’Allemagne.

Filiol l’exilé réchappe bien évidemment à l’ordre de mobilisation générale et se trouve donc déclaré déserteur (6 septembre 1939). Mais les services français ont désormais retrouvé sa trace en Espagne, d’autant plus que la France a désormais reconnu le régime de Franco (27 février 1939) et qu’elle a ouvert son ambassade en plein cœur de San Sebastian (16 mars 1939). Le représentant français choisi par Daladier n’est autre que le maréchal Pétain, dont on espère que, du fait son prestige il réussira à renouer le dialogue entre deux régimes qui se sont traités jusque-là en ennemis.

Parfaitement informé des liens que Filiol a entretenu avec l’Italie fasciste, les Français craignent qu’il n’agisse au service des puissances de l’Axe et exigent donc son internement immédiat. Soucieuses de complaire à Paris, les autorités espagnoles appréhendent donc Jean Filiol (en janvier 1940 ?) et l’internent à la prison d’Ondarreta à San Sebastian où, ironie de l’histoire, il a pour principaux codétenus d’anciens Républicains. Sa maîtresse espagnole ayant fait jouer ses relations, il obtiendra bientôt d’être envoyé à Madrid où il connaîtra des conditions de détention moins rigoureuses, finissant même par bénéficier d’une semi-liberté.

C’est donc depuis une cellule que Filiol assiste à l’implacable défaite des armées françaises en juin 1940. Atteint dans son honneur de patriote français, il est aussi meurtri dans sa propre chair lorsqu’il apprend le décès de son frère aîné, tué à l’ennemi. Mais il n’en est pas moins ravi de voir ses prédictions politiques se réaliser. Décidément se dit-il, un peuple amolli depuis des décennies par un régime faible, corrompu et « enjuivé » comme l’était la IIIème République, ne pourra jamais s’opposer à l’offensive d’une nation forte encadrée par un régime fort. Pour Filiol, comme pour beaucoup des ex-disciples de Maurras, l’arrivée au pouvoir de Philippe Pétain et l’avènement de l’Etat français le 10 juillet 1940 représentent donc une lueur d’espoir au milieu du marasme ambiant3. Le 9 février 1941, dans un article rédigé pour le Petit Marseillais, le « Maître de Martigues » n’a-t-il pas qualifié l’avènement du Maréchal de « divine surprise » ? D’ailleurs, les pouvoirs exorbitants garantis à celui-ci par les lois constitutionnelles du 10 juillet 1940 ne l’apparentent-ils pas à cette figure monarchique et autoritaire que Maurras appelait de ses vœux ? Comme la Prusse après la défaite d’Iéna, la France ne devrait-elle pas profiter de ces tragiques événements pour se reconstruire et se fortifier sous la conduite d’un chef glorieux ?

Les mesures prises par le gouvernement de Vichy durant les premiers mois de l’Etat français représentent effectivement la parfaite concrétisation du programme politique et social de la Cagoule. Il faut dire que le véritable homme fort du nouveau pouvoir – le ministre de la Justice Raphaël Alibert -est un ancien cadre de l’AF, qui fut même pendant un temps très proche de l’organisation de Deloncle. On retrouve d’ailleurs à Vichy un grand nombre d’anciens cagoulards qui gravitent désormais au sein des allées du pouvoir. Si Deloncle a préféré reprendre assez tôt le chemin de Paris,  François Méténier a choisi de rester sur place, tout comme Gabriel Jeantet, Henri Martin et Joseph Darnand. Tous occupent tous des postes à responsabilités et l’on devine effectivement leur influence dans certaines des lois promulguées par le gouvernement à partir de l’été 1940.

Comme il n’y a plus rien à entreprendre contre les communistes, le PCF ayant déjà été interdit par Daladier dès septembre 1939 et tous ses députés arrêtés en janvier 1940, c’est donc surtout l’héritage de la République parlementaire qui est visé à partir de juillet 1940. Les naturalisations prononcées depuis 1927 sont réexaminées, les loges maçonniques dissoutes et les congrégations religieuses retrouvent la liberté d’enseigner. Une Cour de justice est même instituée à Riom pour juger les anciens responsables du Front Populaire, dont Blum et Daladier, considérés comme responsables de la défaite. Enfin, le 3 octobre 1940, le maréchal Pétain promulgue officiellement un « statut des Juifs » – le premier depuis 1789 ! Dans le but d’empêcher ces derniers de « nuire au corps social français », on leur interdit formellement d’accéder à l’administration, à l’armée, au journalisme, à l’enseignement, etc.

Mais la question de la collaboration avec l’Allemagne continue de soulever d’âpres débats. Si certains, comme Martin, défendent une voie française spécifique vers l’Etat autoritaire et renvoient donc dos à dos Allemands et Britanniques, d’autres n’ont pas ses préventions. Certes, durant les années trente, Deloncle défendait plutôt la création d’un « front latin » qui aurait regroupé l’Espagne de Franco, le Portugal de Salazar et l’Italie de Mussolini, un front qui aurait su s’opposer aussi bien aux Anglo-Saxons qu’aux Allemands. Mais les faits sont-là, car désormais et sans doute pour longtemps, c’est bien l’Allemagne qui est le pays le plus avancé sur le chemin de l’Europe nouvelle. C’est donc sous la tutelle de la nation allemande que devra s’accomplir le renouveau des peuples du continent européen. Pour Filiol en tout cas cela ne fait aucun doute, Adolf Hitler, de concert avec Benito Mussolini, Francisco Franco, Horia Sima, Léon Degrelle, et tous les autres grands chefs fascistes, sont en train de mener à bien une grande œuvre de redressement politique à laquelle les Français doivent se joindre immédiatement.

Filiol l’exilé n’a dès lors qu’un seul but, rentrer en France le plus vite possible. Mais les choses ne sont pas aussi simples. Car, non seulement il est toujours officiellement recherché par la justice dans le cadre du procès de la Cagoule, mais il est également considéré comme un déserteur par l’armée française. Ses amis de Paris ou de Vichy se démènent donc pour faire régulariser sa situation et obtenir l’effacement de ses condamnations précédentes.

A suivre

Notes :

1 En novembre 1939, les exilés partiront s’installer dans la villa Elena-Cristina, toujours à Igueldo.

2 Nuançons toutefois l’idée qui voudrait qu’un engagement à la droite de l’échiquier politique durant l’entre-deux guerre mène forcément à la collaboration avec le nazisme. L’attitude des anciens de l’Action française, comme celle des ex-Cagoulards, n’eut rien d’univoque. Certains (et non des moindres comme Aristide Corre, Maurice Duclos, Lemaigre-Dubreuil, Paul Dungler, etc.), rejoignirent immédiatement la résistance. D’autres soutinrent le maréchal Pétain jusqu’en novembre 1942, avant de passer ensuite dans le camp de la Résistance (les fameux vychisto-résistants, H. Martin, G. Jeantet, F. Méténier, Pozzo di Borgo, Alfred Heurtaux, etc.). Certains enfin prirent résolument parti pour l’Allemagne, souvent plus d’ailleurs par anticommunisme que par véritable germanophilie (Darnand, Deloncle, Corrèze, Degans, Gombert, et bien sûr Filiol).

Crédit photographique : vue de la baie de San Sebatian (Donosti). Jean Filiol aurait eu du mal à choisir un lieu d’exil plus agréable. Par Biblioteca de la Facultad de Empresa y Gestión Pública Universidad de Zaragoza from Huesca, España (Vista desde Igueldo. San Sebastián) [CC BY-SA 2.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/2.0)%5D, via Wikimedia Commons].

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