II. Filiol « le Cagoulard »

Partie I

. L’étonnante aventure de la Cagoule (1936 – 1937)

Pour Henry Charbonneau, qui l’a très bien connu, il ne fait aucun doute que l’idée de fonder la Cagoule est due à Jean Filiol et non pas à Eugène Deloncle (Les Mémoires de Porthos, tome 1, p. 187).

Par la suite, la légende prétendra que Deloncle l’a eu en parcourant deux ouvrages sulfureux parus tous les deux en 1931 ;  la Technique du coup d’Etat de Curzio Malaparte (Grasset) et L’Insurrection armée, de « Neuberg », publié par la maison d’édition du PCF.  Chacun à leur façon et avec des objectifs certes radicalement différents, leurs auteurs prétendaient expliquer comment l’on peut s’emparer du pouvoir politique en usant certes de violence mais aussi et surtout de la bonne méthode. On sait que Deloncle avait aussi soigneusement étudié la façon dont Lénine et Trotski avaient planifié puis orchestré leur putsch du 7 novembre 1917 et qu’il était fasciné par leur extraordinaire réussite.

Armé de telles conceptions, Deloncle et Filiol vont donc entreprendre de constituer un groupe de combat clandestin qui sera prêt le moment venu à barrer la route aux communistes et si besoin en renversant la République.

Il faut dire que la crainte d’un coup d’Etat communiste ne paraît pas irréaliste en cette année 1936, vue la rapide détérioration du contexte politique national et international. La victoire du Front populaire aux législatives 3 mai 1936 et la formation dans la foulée d’un gouvernement radical-socialiste présidé par Léon Blum ( 4 juin), ont en effet suscité une véritable onde de choc au sein de la bourgeoisie patriote. Pour beaucoup de « nationaux », l’arrivée à la tête du pays d’un grand bourgeois d’origine juive, soutenu qui plus est par des votes communistes, constitue plus qu’un revers politique, c’est le summum de l’indignité1. Et ils sont d’autant plus en colère et inquiets que des grèves massives ne tardent pas à se déclencher un peu partout à travers la France. Ils se demandent alors de plus en plus si les « Rouges » ne sont pas en train de se préparer au  « grand soir » ? Le chef des Jeunesses Socialistes, Marceau Pivert, n’a-t-il pas prétendu au cours du printemps précédent qu’en cas de victoire, la SFIO n’hésiterait pas au besoin  à « mettre en congé la légalité républicaine » ?

Le 8 juin 1936, avec la volonté de mettre un terme aux grèves qui paralysent le pays, le gouvernement Blum signe les accords de Matignon, qui vont accorder coup sur coup aux salariés la semaine des 40 heures de travail, 15 jours de congés payés par an et 10% d’augmentation de salaire. Dix jours plus tard, à la suite d’échauffourées survenues à Marseille, Léon Blum décrète la dissolution de toutes les « ligues factieuses ».

Comment celles-ci vont elles donc réagir ? Chacun a en tête le destin de l’Espagne, où l’affrontement entre communistes et nationalistes a effectivement ouvert la voie à la guerre civile (18 juillet 1936). Or, qui d’autre, hormis le régime hitlérien, pourrait le plus profiter de cette situation ? Beaucoup à l’extrême-droite sont ainsi persuadés que les nazis et les communistes sont en réalité des alliés objectifs déterminés à détruire la nation française.

Cette atmosphère délétère favorise le projet conspiratif de Deloncle. En quelques mois, il parvient ainsi à convaincre plusieurs de ses camarades de venir le rejoindre pour constituer une organisation clandestine. Un organigramme est mis en place, qui reprend dans ses grandes lignes celui de l’armée. Au sommet, on va donc retrouver les membres de l’état-major dirigeant. Désigné de façon unanime pour être le chef de ce mouvement, Deloncle (alias « Marie ») va coordonner l’ensemble, tout en travaillant activement à la constitution de soutiens politiques et militaires. Son frère, Henri Deloncle, (alias « Grosset »), bijoutier de profession, s’occupera des finances. Son secrétaire personnel, Jacques Corrèze (alias « La Bûche »), ainsi que l’ancien président des étudiants de l’AF, devenu employé des huiles Antar, Gabriel Jeantet (alias « Gabès »), prendront en charge la question de l’approvisionnement en armes. De son côté, le médecin Henri-Félix Martin (alias le « Toubib ») organisera le service de renseignement du mouvement en lien avec le fonctionnaire Aristide Corre (alias « Dagorre »). Horloger et officier d’active, François Méténier s’occupera quant à lui des relations avec les partis étrangers, et en particulier avec les fascistes italiens et espagnols. Jean Moreau de la Meuse, industriel du textile, se chargera de la question des transports. Enfin, l’officier Paul Cahier dirigera l’administration et pilotera le recrutement.

Afin de mieux masquer ses activités clandestines, Deloncle a l’idée de constituer une vitrine officielle. C’est ainsi que va voir le jour l’Union des Comités d’Action défensive (UCAD), qui sera effectivement enregistrée par les services préfectoraux le 12 décembre 1936. Elle sera dirigée par le général Edouard Duseigneur, dit « l’Archevêque » et par le duc Joseph Pozzo di Borgo, ancien as de l’aviation française et ex n°2 des Croix-de-Feu.

L’idée de Deloncle consiste à se servir de l’UCAD comme d’un paravent pour constituer une véritable armée de réserve clandestine composée de militants provenant de diverses associations de la droite nationaliste. L’OSARN va ainsi réunir les Chevaliers du Glaive de Nice (Pierre Faraut), les Toulousains du Groupe militaire patriotique, les Lyonnais Réveillés, les membre du Comité de Rassemblement Antisoviétique (Marcel Bucard) ou encore les Clermontois de l’Union des Enfants d’Auvergne (François Méténier). Elle comptera même en son sein une petite section composée de musulmans nord-africains dirigés par l’activiste algérien Mohammed El-Maadi. Des anciens de l’AF vont être chargés de gérer cette structure provinciale : Maurice Cochinaire à Nancy, Jean Degans à Montpellier, Pierre Orain à Bordeaux, Laffont au Havre, Anceaux à Dieppe et Sevent à Marseille.

Sous l’action de l’OSARN, les volontaires sont regroupés en cellules clandestines composées de six (les « légères ») à douze hommes (les « lourdes »). Théoriquement, trois cellules forment une unité, trois unités un bataillon et trois bataillons une division. Leurs membres, les « abonnés », ont tous fait l’objet d’une enquête préliminaire afin de s’assurer qu’il ne s’agissait pas d’agents de la police. Une fois acceptés au sein du mouvement, ils  ont pris un alias, prêté serment d’obéir aveuglément aux consignes de leurs chefs et surtout de ne rien révéler de leurs activités. Ils ont reçu pour mission principale de stocker le maximum d’armes et de se tenir prêts à agir. A l’apogée du mouvement, ces activistes seront sans doute près de deux mille. Le fonctionnement de l’OSARN étant étroitement cloisonné, la plupart d’entre eux ignoreront presque tout de l’organisation à laquelle ils appartiennent. Dans les faits pourtant, loin d’être une formation de professionnels aguerris, l’OSARN restera en définitive une organisation plutôt bourgeois, une sorte de franc-maçonnerie d’extrême-droite, constituée en grande partie de notables de province, d’honnêtes châtelains, d’officiers en retraite et de chefs d’entreprise effrayés par la progression du communisme en France.

Deloncle, qui ne se fait pas trop d’illusion sur la valeur combattive de ses hommes, n’ignore pas qu’il ne sera jamais en capacité de prendre le pouvoir à lui seul et qu’il lui faudra donc obtenir le concours des forces militaires. Dès l’été 1936, il commence ainsi à nouer des liens avec les secteurs les plus décidés de l’armée, non seulement pour les encourager à soutenir  son initiative, mais aussi afin qu’ils passent eux-mêmes à l’action. Il rencontre certains chefs prestigieux, comme le maréchal Franchet d’Esperey ou les généraux André-Gaston Prételat et Henri Giraud, qui l’encouragent dans ses initiatives. Contacté en décembre 1936 par l’intermédiaire du général Duseigneur, le maréchal Pétain se montre plus circonspect mais ne désavoue pas pour autant ce qu’il estime être des « bonnes volontés ». Deloncle entre également en rapport avec le commandant Loustaunau-Lacau, le responsable du réseau « Corvignolles », une structure mise en place dans le plus grand secret par certains officiers d’état-major dans le but de contrer les tentatives d’infiltration des communistes et assurer la survie de l’armée en cas de « coup dur ». Enfin, des rapports sont également noués avec plusieurs hauts fonctionnaires, dont Raphaël Alibert, quelques grands banquiers (Hottinguer, Neuflize, Mirabaud) et surtout avec des industriels fortunés tels que Pierre Hély d’Oissel de Saint-Gobain, Henri Pavin des ciments Lafarge, Robert Lefranc de Ripolin, Pierre Michelin, René de Peyrecave le directeur des usines Renault, Eugène Schueller de l’Oréal ou encore Jacques Lemaigre-Dubreuil des huiles Lesieur. Tous, à des degrés divers, vont servir de mécènes au mouvement. Au fil des mois, l’OSARN passe ainsi du stade de simple idée à celui de réalité concrète.

Dès le départ, Filiol (alias « Philippe ») va s’imposer non seulement comme l’un des principaux dirigeants de la nouvelle organisation secrète mais aussi et surtout comme le chef de sa branche armée et l’exécuteur de ses basses œuvres. Deloncle connaît certes les défauts de son adjoint, et notamment sa légendaire désinvolture, mais il sait aussi que, de tous les hommes dont il dispose, Filiol est aussi l’un des rares qui soit toujours décidé à joindre les actes à la parole.

Bien connu des policiers de la Sûreté générale2, Filiol va faire pas moins de quatre séjours en prison au cours de la seule année 1936. Mis à l’ombre une première fois après son coup d’éclat contre Léon Blum en février, il est appréhendé le 9 juin suivant après qu’il ait cherché à faire cesser par la force un piquet de grève implanté devant le siège de l’Abeille, une compagnie d’assurance située au 57 de la rue Taitbout. Malmené par la foule, il ne devra son salut qu’à l’arrivée de policiers qui l’arrêteront ainsi que son complice, Jean-Marie Moussous, lequel sera trouvé en possession de deux armes à feu. Filiol sera par ailleurs inquiété pour un cambriolage commis au siège de la SFIO, rue Feydeau. Mais la pression finit par se desserrer autour du militant, qui va ainsi pouvoir multiplier tout au long de l’année 1937 les opérations au profit de l’OSARN.

Le vieux maréchal Franchet d’Esperey, le parrain officieux de la Cagoule, s’est en effet montré très désireux d’obtenir une preuve du sérieux de l’organisation conspiratrice et c’est pour l’impressionner que la Cagoule va donc choisir de frapper une première cible. A la suite d’une enquête menée par le docteur Henri Martin, on décide de s’en prendre à économiste russe installé en France, Dimitri Navachine. Ancien haut-commissaire aux Transports du gouvernement Kerenski (1917), directeur de la Banque commerciale pour l’Europe du Nord (1927-1930), ce franc-maçon est proche de nombreux responsables politiques français est en réalité un agent du renseignement soviétique3. Désigné par Deloncle pour l’abattre, Filiol accepte cette mission. Le 23 janvier 1937, par une matinée glaciale, il s’approche seul et à visage découvert du banquier russe tandis que ce dernier promène son chien dans une allée du Parc des Princes. Avant qu’il n’ait pu réagir, Navachine est poignardé à l’aide d’une baïonnette transformée en dague. Le meurtrier parviendra ensuite à s’enfuir sans se faire arrêter.

Quelques mois plus tard en juin 1937, Filiol organise ce qui restera comme son plus célèbre « fait d’arme », la liquidation des frères Carlo et Nello Rosselli. Citoyen italien, Carlo était une figure important de l’opposition au régime mussolinien. Issu d’une famille d’industriels toscans de confession juive, cousin du romancier Albert Moravia et lui-même universitaire brillant, il était devenu l’un des principaux dirigeants du parti socialiste italien. Arrêté en 1926, il avait réussi  à s’évader de façon spectaculaire du bagne des îles Lipari le 27 juillet 1929. Réfugié en France, il y avait fondé un mouvement d’opposition, Justice et Liberté, qui disposait d’un important réseau de correspondants clandestins en Italie. En juillet 1936, Carlo Rosselli n’avait pas hésité à rejoindre l’Espagne pour servir au sein des Brigades Internationales. C’est le comte Ciano, beau-frère de Mussolini et ministre des Affaires étrangères, qui demanda semble-t-il à l’OSARN de liquider Carlo Rosselli en échange d’une importante livraison d’armes4.

En juin 1937, tandis qu’il est parti soigner une phlébite au genoux à la station thermale de Bagnoles-sur-L’Orne en Normandie, Carlo Rosselli reçoit la visite de son frère Sabattino, dit Nello, par ailleurs totalement apolitique. Tous les deux l’ignorent mais ils sont étroitement suivis depuis déjà plusieurs jours. Encore une fois, les renseignements nécessaires à l’opération ont été soigneusement rassemblés par le fameux docteur Martin. Outre Filiol, le commando qui va se charger cette opération comprendra André Tenaille, Fernand-Ladislas Jakubiez, Jean-Marie Bouvyer, Jacques Fauran, Charles Huguet, Robert Puireux et même Alice Lamy, la compagne de Filiol. Le piège se referme  dans la soirée du 9 juin. Stationné au bord d’une route de campagne, Filiol fait mine d’avoir un problème technique avec sa voiture. Les frères Rosselli s’arrêtent alors pour lui donner un coup de main mais, tandis qu’il s’approche, Nello reçoit soudainement plusieurs coups de feu.  Son frère n’a pas le temps de réagir qu’il est à son tour poignardé. Les occupants du second véhicule, qui devaient bloquer toute tentative de fuite des Rosselli, auront finalement assisté à la scène sans y participer. Les corps des deux victimes sont alors abandonnés dans un fossé tandis que les tueurs parviennent à quitter la scène de crime sans éveiller l’attention.

Mais le meurtre fait grand bruit, beaucoup plus que celui de Navachine. Des dizaines de milliers se rassemblent à l’occasion des funérailles. Mis sous pression, les enquêteurs multiplient les pistes sans parvenir toutefois à trouver la bonne. Pourtant, le 22 juin 1937, ils arrêtent brièvement Jean Filiol qui a été dénoncé par son dentiste parisien auquel il était venu demander de lui fournir un alibi pour la journée du 9 juin. Mais les témoins à qui l’on va montrer sa photographie ne l’ayant pas reconnu, il sera finalement libéré. L’enquête rebondira vraiment à partir du mois de décembre suivant, lorsque Jean-Marie Bouvyer sera dénoncé à la police par  l’un de ses camarades de régiment auquel il s’était imprudemment confié.

Hormis l’Italie, l’OSARN est également en lien étroit avec les services de renseignement franquistes dirigés par le colonel Ungria. En échange d’une aide financière et technique, celui-ci a demandé à Deloncle de passer aux actes.  Le résultat ne se fait pas attendre. Le 27 août 1937, à Toussus-le-Noble, en région parisienne, c’est un Jean Filiol déguisé en aviateur qui s’introduit avec une grande audace dans un aérodrome militaire où il va réussir à faire exploser plusieurs avions destiné aux Républicains espagnols. A l’issue de leur enquête, les policiers découvriront que l’auteur des faits avait utilisé un explosif d’un nouveau type, du plastique !

En liaison avec les services espagnols mais aussi italiens, les Cagoulards mèneront d’autres actions pour essayer de court-circuit l’aide apportée par la France au régime républicain espagnol : destruction de voies ferrées et incendie de trains, fournitures de renseignements divers, intimidation de partisans républicains, attentat contre le consulat de Perpignan, sabotages de navires dans le port de Marseille, etc. Le 28 septembre 1937, ils tenteront même d’aider un commando franquiste à s’emparer d’un sous-marin militaire républicain stationné dans le port de Brest. L’opération se terminera sur un fiasco retentissant.

Si Filiol n’a pas participé à cette dernière action, il a par contre joué un rôle central dans celle commise le 11 septembre 1937. Ce jour-là, Jean Filiol et François Méténier font carrément sauter deux immeubles parisiens situés près de la place de l’Etoile, celui de la Confédération générale du patronat français et du Groupe des Industries métallurgiques et mécaniques. L’objectif de la Cagoule était d’accréditer une tentative de subversion communiste. Filiol et Méténier ont eux-mêmes conduit sur place leurs deux complices, René Locuty et Alfred Macon, qui ont déposé les engins piégés chez les concierges du 45 rue de Boissière et du 4 rue de Presbourg. Les dispositifs devaient se déclencher la nuit et donc ne tuer personne. Hélas, deux agents de police (Légnier et Truchet), placés en faction devant le siège du patronat, seront tués dans l’effondrement d’une partie de l’immeuble de l’Etoile. Comme prévu, c’est l’extrême gauche qui sera effectivement accusée dans la presse.

Mais si l’OSARN lutte avec férocité contre ses ennemis politiques, elle va aussi se retrouver mêlée à divers règlements de comptes internes. L’organisation va ainsi liquider deux de ses propres agents, Léon Jean-Baptiste et Maurice Juif, au motif qu’ils lui ont surfacturé des livraisons d’armes. Le premier sera abattu le 24 octobre 1936 dans le bois de Vincennes. Le second, qui était le directeur du dock de Saint-Roch à Nice, sera assassiné le 7 février 1937 à Cesio, près de la ville italienne de San Remo5. D’autres tentatives d’assassinats avorteront, comme celle du banquier Horace Finaly et de Charles Maurras. D’autres enfin seront sans doute faussement attribuées à l’OSARN6.

Mais toutes ces initiatives ne sont pour Filiol que des étapes qui doivent nécessairement aboutir à l’assaut final contre les institutions de la République. Car ce que veut Filiol, c’est s’emparer du pouvoir et rien d’autre, aussi presse-t-il sans cesse Deloncle d’agir en ce sens. Plus lucide, ce dernier sait pertinemment que le rapport de force est bien trop défavorable à l’OSARN et que la seule issue possible est un basculement de l’armée dans le camp de la réaction. Le 1er juillet 1937, le premier congrès clandestin de l’OSARN est organisé à Nandy en Lorraine. Deloncle y apparaît au sommet de sa puissance. Il expose à ses hôtes sa théorie d’un putsch militaire qui permettrait d’écraser définitivement le communisme et dans lequel l’OSARN jouerait les premiers rôles. Mais plusieurs mois se passent ensuite sans que rien de concret ne se produise.

Et puis, soudainement, dans la nuit du 15 au 16 novembre 1937, Deloncle mobilise tous ses réseaux pour faire croire qu’un coup d’État communiste est en train d’être mis en œuvre sous la conduite de Dimitrov, le patron du Kominterm. Les renseignements obtenus par le docteur Martin sont d’ailleurs très précis. Des rassemblements suspects ont déjà été observés dans le bois de Boulogne. A  2h30 très précise, les Communistes vont prendre d’assaut les ministères, les centraux téléphoniques, assassiner toute une série de hautes personnalités civiles et militaires, et proclamer la dictature du prolétariat. L’arme au pied, des milliers de Cagoulards attendent anxieusement l’ordre du « chef ». Dans leurs poches, ils ont les plans des bâtiments publics qu’ils doivent investir. Réunis chez Jean de Kermaingant, dans un appartement de l’avenue Victor-Emmanuel, Deloncle, Filiol, Martin et Duseigneur suivent anxieusement le déroulé des évènements. Mais l’état-major français ne bouge pas. Au vu de ses propres informations, le commandant Loustaunau-Lacau a compris qu’il s’agissait d’un coup de bluff et a refusé de céder. A quatre heures du matin, Deloncle envoie donc à ses hommes l’ordre de démobilisation. L’occasion est manquée et ne se reproduira pas.

Tandis qu’ils semblent à leur apogée, le piège se referme lentement sur Deloncle et les siens. Depuis le début de l’année 1937, le commissaire Emile Jobard de la Sûreté nationale, le directeur de la police criminelle Pierre Mondanel et le juge d’instruction Pierre Béteille sont sur la piste des assassins de Maurice Juif et de Léon Jean-Baptiste. Le 16 septembre 1937, alors qu’ils enquêtent sur ces deux affaires, ils effectuent une perquisition dans l’appartement d’Aristide Corre, ce qui leur permet de mettre la main sur des listes codées grâce auxquelles ils vont parvenir à mettre à jour tout l’organigramme de l’organisation7. Dès lors, les arrestations vont se succéder à un rythme soutenu, amenant à chaque fois leur lot d’aveux et de nouvelles preuves. En quelques semaines, des dizaines de caches d’armes sont ainsi découvertes, dont celle du 90 boulevard Picpus, qui contenait plus de six tonnes d’armement. Des ateliers de fabrication de faux papiers sont démantelés, et un système de prisons secrètes est même mis au jour dans une tranquille résidence de Rueil-Malmaison.

Le 23 novembre 1937, à l’occasion d’une perquisition menée au  78 rue de Provence dans l’appartement d’Henri Deloncle, la police met la main sur les preuves indubitables du complot. Dans la soirée du 23 novembre 1937, le ministre de l’Intérieur Marx Dormoy8 abat ses cartes et annonce publiquement que ses services ont révélé l’existence d’une organisation clandestine dirigée contre la République. Sous l’action énergique de Dormoy, l’OSARN sera rapidement et totalement démantelée. Le 24 novembre Henri Deloncle est appréhendé. Deux jours plus tard, c’est tout l’état-major de l’OSARN qui est décapité, Eugène Deloncle est arrêté avenue de l’Opéra, quelques heures avant Pozzo di Borgo, Moreaux de Meuse et Edmond Duseigneur. Le 10 décembre 1937, François Méténier est intercepté au moment où il tente de passer la frontière suisse. Viendront ensuite le tour de René Locuty (12 janvier 1938), Paul Cahier (1er février 1938), Jacques Corrèze (1er juillet 1938) et Joseph Darnand (14 juillet suivant). Au fur et à mesure que les découvertes de la police s’enchaînent, la presse multiplie les révélations tonitruantes sur ce que Maurice Pujo, l’un des chefs de l’AF, a appelé par dérision la « Cagoule ». En réalité, seule une poignée de Cagoulards va parvenir à échapper à cette traque. Aristide Corre, Gabriel Jeantet, Henri Martin et Jean Filiol feront partie de ces quelques chanceux.

Une campagne médiatique est organisée par l’extrême droite afin d’obtenir que les 120 « patriotes » regroupés à la prison de la Santé puissent recevoir le statut de prisonniers politiques (ce qui se produira effectivement le 20 janvier 1939). Tant que Léon Blum et Marx Dormoy sont aux affaires, les choses vont assez vite, mais dès le retour d’Edouard Daladier à la présidence du Conseil en avril 1938, les consignes changent. Daladier ne veut pas fragiliser l’armée française à un moment où la guerre avec l’Allemagne semble de plus en plus imminente. Dès que des officiers sont concernés, les enquêtes s’arrêtent donc sur l’ordre du parquet. Le dossier d’instruction est finalement bouclé le 6 juillet 1939 et une soixantaine de prévenus comparaissent devant la Cour de justice de la Seine la plupart sous l’accusation de « complot contre la sécurité de l’Etat ». Dès le déclenchement du conflit, le procès sera  ajourné et la plupart des accusés rapidement libérés pour qu’ils puissent aller rejoindre leurs unités (9 septembre 1939).

A suivre

Notes :

1 On se souvient notamment de la célèbre intervention de Xavier Vallat, prononcée à la Chambre des députés le 6 juin 1936 : « Votre arrivée au pouvoir, monsieur le président du Conseil, marque incontestablement une date historique. Pour la première fois de son histoire, ce vieux pays gallo-romain va être dirigé par un juif ». A noter que Vallat sera l’avocat de nombreux Cagoulards lors du premier procès de 1939.

2 La Sûreté générale – surnommée « la Secrète », était la principale autorité policière en charge du dossier Filiol. Ancêtre de la DST, elle était installée rue des Saussaies et dépendait du ministère de l’Intérieur. Elle possédait de très larges attributions couvrant tout à la fois la police des jeux, le contrôle des résidents étrangers, le contre-espionnage, la surveillance des associations, des syndicats, du monde des affaires, de la presse et de l’édition. Bien qu’elle ait eu pour ressort la totalité du territoire français, elle n’était dotée que de très médiocres moyens, surtout au regard de sa concurrente, la police judiciaire de la préfecture parisienne.

3 Dimitri Navachine était en effet l’un des hommes-clés du vaste réseau mis en place par le ministre des Affaires étrangères soviétiques, Maxime Litvinov (1930-1939), dans le but de désenclaver l’URSS sur le plan diplomatique tout en modernisant son économie. A cette fin, Moscou cherchait activement à nouer des liens avec les industriels et les banquiers occidentaux.

4 L’action contre Rosselli fut décidée à la suite des plusieurs réunions organisées au cours des mois de mars et d’avril 1937 entre, d’une part, François Méténier et Joseph Darnand, et d’autre part le commandant Roberto Navale, officier des renseignements militaires italiens (SIM). Les caisses d’armes en question, remplies de mitraillettes Beretta, seront effectivement livrées par l’Italie et réceptionnées de nuit dans une crique des Alpes-Maritimes par une équipe conduite par Joseph Darnand. Celui-ci, alors à la tête d’une entreprise de transport, se chargera ensuite de les acheminer jusqu’à Filiol. Les Allemands livreront de leur côté des pistolets mitrailleurs Schmeisser, mais apparemment sans savoir qu’ils étaient destinées à des Français puisqu’ils croyaient avoir affaire à des Espagnols. La plupart des armes récupérées par les Cagoulards proviendront cependant de dépôts militaires français ou belges (grenades, fusils Lebel, mitrailleuses Maxim et Hotchkiss, etc.) et seront détournées au profit de l’OSARN par des officiers complices. La SIM, dirigée par le général Roatta, avait déjà prouvé sa capacité à manipuler des groupes extrémistes en parvenant à faire assassiner le roi de Yougoslavie Alexandre Ier et le ministre français des Affaires étrangères Louis Barthou. Alors qu’ils visitaient Marseille, les deux hommes furent victimes d’un attentat organisé par des nationalistes croates étroitement liés aux services italiens (10 octobre 1934).

5 Filiol aurait perpétré cet assassinat avec l’aide de Marcel Gombert, un proche ami de Darnand. C’est la découverte de la malle de Maurice Juif dans une consigne d’Anvers qui devait permettre à la police française d’ouvrir l’enquête qui aboutira finalement au démantèlement de l’OSARN.

6 On attribue ainsi parfois à l’OSARN le meurtre de la jeune Laetitia Toureaux, assassinée dans un wagon de métro d’un coup de couteau à la gorge le 17 mars 1937. Et c’est vrai que mademoiselle Toureaux, compagne de Gabriel Jeantet, aurait pu être accusée par son compagnon d’avoir renseigné la police. C’est Locuty qui chargera Filiol d’avoir commis ce meurtre. De façon tout aussi peu certaine, certains voient la main de l’OSARN dans la fusillade de Clichy, survenue le 16 mars 1937 et au cours de laquelle des policiers, répondant à des provocations de la part de manifestants, tueront cinq militants communistes, ce qui entraînera une rupture définitive entre le PCF et la SFIO. Certains témoins affirmeront ainsi avoir reconnu Jacques Corrèze sur les lieux du drame

7 La fameuse « liste Corre » contenait 350 noms dont ceux de la plupart des chefs cagoulards. Jean Filiol y figurait sous le matricule n°43.

8 Le 26 juillet 1941, alors qu’il avait été placé en résidence surveillée dans un hôtel de Montluçon, Marx Dormoy sera assassiné par un groupe de militants d’extrême droite composé d’Anne Mouraille et Roger Mouraille, Yves Moynier, Ludovic Guichard, Maurice Vaillant, Louis Guyon et Maurice Marbach. Ils étaient  dirigés en sous-main par un certain Antoine Marchi, apparemment en lien avec Gabriel Jeantet. Lorsque Filiol sera brièvement arrêté à Marseille et interrogé par la police le 26 octobre 1941, il émettra le souhait de pouvoir visiter dans sa cellule son camarade Roger Mouraille, ce qui lui sera refusé. Il se rendra ensuite au consulat d’Espagne puis au siège de la LVF. A la fin de ce séjour, il raccompagnera personnellement Antoine Marchi vers Vichy. On n’a jamais fait la lumière sur son rôle exact dans l’affaire Dormoy, mais il est manifeste qu’il connaissait personnellement plusieurs des meurtriers.

Crédit photographique : « L’immeuble de la rue de Presbourg après l’explosion ». Attentat perpétré par la Cagoule le 11 septembre 1937 contre le siège de la CGPF, rue de Presbourg, près de la place de l’Étoile. Le Populaire, organe du Parti socialiste (SFIO), n° 5445, 11 janvier 1938.(Par Inconnu [Public domain], via Wikimedia Commons).

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