Félix Dzerjinski, « le Tchékiste »

Militant socialiste depuis sa jeunesse, rompu à la vie clandestine et hôte régulier des prisons tsaristes (où il passa près de douze années), Félix Edmundovitch Dzerjinski (Феликс Эдмундович Дзержинский) fut choisi par Lénine en décembre 1917 pour constituer la première police politique du régime soviétique. Pendant les neuf années qu’il devait passer à la tête de cette institution, sa principale obsession fut d’empêcher que l’on puisse s’en prendre à l’Etat communiste. Par une étonnante ironie de l’histoire, lui l’ancien rebelle devint ainsi le bras armé d’un gouvernement e d’un système immensément plus répressif que n’avait pu l’être la monarchie russe.

. L’aristocrate idéaliste

Comme l’indique clairement son nom, le plus lointain ancêtre connu de la lignée des Dzerjinsky, Mikolas Derzinskis (m. 1703), était sans doute d’origine balte. Le père de Félix, Edmund-Rufin Dzerjinsky, diplômé de l’université de Saint-Pétersbourg, avait exercé comme professeur de mathématiques et de physique dans plusieurs lycées de Russie, avant d’être finalement contraint d’abandonner ses fonctions  pour raisons de santé en 1875. Il revint alors s’installer avec les siens dans le domaine familial de la famille Dzerjinski à Oziemblowo (act. Dzerjinovo), à l’ouest de Minsk, dans l’actuelle Biélorussie. C’est là, dans une grande maison de bois installée à proximité de la forêt de Naliboki, que naquit son fils Félix, le 11 septembre 1877. Mais Edmund mourut de la tuberculose en 1882, laissant son épouse, Helena Janusweka (m. 1896), seule avec leurs sept enfants.

Après avoir longtemps appartenu au royaume de Pologne, la Lituanie avait été annexée par la Russie en 1795, ce qui explique que Félix Dzerjinski ait grandi en tant que sujet des Romanov. En 1887, les Dzerjinski partent s’installer à Vilnius et Félix intègre alors le lycée (gymnasium) de la ville. Il aura pour condisciple un élève qui fera lui aussi une brillante carrière politique, Josef Pilsudski (1867-1935), futur refondateur de l’Etat polonais. Ce dernier dira plus tard de Dzerjinski qu’avec son visage pâle et sa mine ascétique, il « ressemblait un peu à une icône ».

L’adolescence de Félix fut bouleversée par un terrible drame personnel, qui allait le marquer durant toute sa vie. En 1892 en effet, tandis qu’il s’entraînait à tirer sur des bouteilles avec un fusil dans le jardin d’Oziemblowo, il toucha par erreur sa sœur Wanda, qui décéda finalement de ses blessures. Leur mère fit tout pour cacher la réalité de ce crime afin d’éviter que son fils n’aille en prison, mais l’on devine aisément que l’équilibre de la famille fut profondément perturbé par cet épisode.

Alors qu’il avait longtemps manifesté une foi ardente et même envisagé pendant un temps d’entrer au séminaire pour devenir jésuite, Dzerjinski s’éloigne pourtant peu à peu du catholicisme. Touché par la propagande marxiste, il est finalement exclu de son école pour « activité subversive ». En 1895, à 22 ans, il rompt brutalement avec son passé « bourgeois » et rejoint les rangs d’une organisation clandestine, L’Union des Travailleurs (SDKP). En avril 1896, il participe en tant que délégué à la constitution du tout nouveau Parti Ouvrier Social Démocrate lituanien.

Félix Dzerjinski s’impose rapidement comme un militant zélé et convaincu. Il fait imprimer des tracts et organise des grèves et des manifestations contre le régime tsariste. Il s’intègre ainsi très vite dans cette culture socialiste révolutionnaire faite de débats permanents, de conspirations, de lectures subversives, de bouillonnements intellectuels, de luttes de factions et  de liaisons amoureuses fugaces. Habile, il multiplie les fausses identités. Yatsek un jour, il est Yakub le lendemain, puis Franek, etc. Mais en 1897, il est arrêté pour la première fois par la police. Condamné, il passera plus d’une année en prison avant d’être envoyé en exil en Sibérie. Il met à profit cette période de réclusion forcée pour s’imprégner plus à fond de l’austère doctrine marxiste. Ayant réussi à s’évader en 1899, il devient, à son retour en Pologne, l’un des fondateurs du nouveau Parti social démocrate polono-lituanien. Il côtoie alors de près Rosa Luxemburg et Leo Jogiches, qui en sont les deux principaux dirigeants. De nouveau arrêté (février 1900), puis de nouveau évadé (juin 1902), il voyage ensuite à travers l’Europe avant de retourner en Pologne à l’occasion des événements révolutionnaires de 1905.

Mais le changement tant espéré tourne court et la répression reprend de plus belle à l’égard des Socialistes, si bien que Félix, arrêté en juillet puis libéré en octobre, doit à nouveau prendre les chemins de l’exil. En avril 1906, à l’occasion du 4ème congrès du Parti Ouvrier Social Démocrate de Russie (POSDR), qui se tient à Stockholm, il intervient plusieurs fois à la tribune en tant que délégué de la section lituano-polonaise et vote avec enthousiasme pour le ralliement au grand parti russe. Il rencontre alors pour la première fois Vladimir Ilitch Oulianov dit « Lénine », dont les vues politiques s’accordent assez bien avec les siennes, notamment quant au rôle dirigeant que doit exercer le parti dans l’organisation de la révolution, la place des minorités ethniques dans le futur Etat socialiste et l’usage de la violence prolétarienne.

Appréhendé une nouvelle fois par l’Okhrana, la police politique tsariste, en décembre 1906, alors qu’il était venu clandestinement à Saint-Pétersbourg, il est bientôt placé en résidence surveillée, avant d’être finalement autorisé à gagner Varsovie. Arrêté de nouveau en avril 1908, il s’échappe en novembre 1909 et gagne successivement l’Italie (où il rencontrera Maxime Gorki), la Suisse, la France, la Belgique, l’Allemagne et finalement Cracovie, alors ville autrichienne. En 1910, il épouse une militante socialiste polonaise, Zofia Muzskat (1882-1968). Leur fils, Jan, naîtra en juin 1911. Détenu pour la cinquième fois par la police du tsar en février 1912, Félix se retrouve cette fois-ci étroitement surveillé et ne quittera plus ses différentes cellules de Varsovie (1912-1914), d’Orel (1914-1916) puis de Moscou (1916-1917).

. Révolution et terreur 

C’est finalement l’éclatement de la révolution, en février 1917, qui met fin à ces cinq longues années de captivité. Dès sa sortie de prison, le 1er mars 1917, Dzerjinski revient s’installer à Petrograd. En août 1917, il entre au comité central ainsi qu’au comité militaire révolutionnaire du POSDR. Aux côtés de Lénine, de Trotski et des autres leaders bolcheviks, il va jouer un rôle clé dans la préparation et la mise en œuvre du coup d’Etat du 7 novembre 1917. Dans la nuit du 7 au 8, en seulement quelques heures, les principaux points de contrôle de la capitale sont attaqués et les membres du gouvernement de Kerenski contraints de fuir la ville en toute hâte. Dans toutes les villes du pays, cette prise de contrôle des institutions sera rapidement répercutée, Moscou étant conquise à la fin du mois de novembre 1917.

Dès leur arrivée au pouvoir, les Bolcheviks réunis derrière Lénine manifestent une volonté hégémonique qui se traduit par une répression de toute forme de contestation. Les journaux d’opposition sont interdits, les élections annulées, les partis politiques dissous, l’assemblée législative dispersée, les usines et les commerces nationalisés, les récoltes réquisitionnées. Tous ceux qui protestent contre cette politique brutale seront arrêtés dès les premières semaines qui suivent le coup d’Etat. Et, lorsqu’une foule se masse pour crier sa colère, elle est dispersée à coups de mitrailleuse. De fait, les crimes que les bolcheviks imputaient au tsar et à son régime, ils les reproduisent à présent dans des proportions bien plus considérables. Ils ne contestent nullement ces faits d’ailleurs, mais estiment simplement que eux, contrairement à la « réaction », vont dans le sens de l’histoire et œuvrent à édifier une société plus juste et plus fraternelle.

Mais bientôt l’opposition tsariste relève la tête. Des milices « blanches » se forment un peu partout, qui grossissent et finissent par devenir des armées que Français et Anglais se décident à appuyer. Dans plusieurs provinces (Finlande, Pays Baltes, Caucase), des mouvements indépendantistes se constituent, bien décidés à secouer la poigne de fer dont avaient été victimes les minorités ethniques sous l’ancien régime. Le pays sombre ainsi rapidement dans la guerre civile.

Le 20 décembre 1917, plus d’un mois après sa prise de pouvoir, Lénine nomme le camarade Félix Dzerjinski à la tête de la toute nouvelle « Commission extraordinaire panrusse de lutte contre le sabotage et la contre-révolution », ou Vetcheka, qui sera rapidement connue sous l’acronyme de Tcheka. La mission qui lui a été confiée est simple, il s’agit d’en finir purement et simplement avec tous les « ennemis intérieurs » du nouveau régime. En février 1918, un décret de Lénine l’autorise ainsi à « faire exécuter sur-le-champ tous les profiteurs, hooligans et contre-révolutionnaires ». Le 30 mars 1918, la nouvelle institution quitte Petrograd et installe ses bureaux à Moscou, dans l’ancien siège d’une compagnie d’assurance, qui va devenir son nouveau quartier général. Entre 1917 et 1922, durant les cinq années de la guerre civile qui va opposer les Bolcheviks aux Russes Blancs, aux anarchistes et à certaines minorités ethniques, le directeur de la Tcheka et ses hommes ne vont guère chômer.

Leur uniforme de cuir noir devient vite tristement célèbre. Au départ, le chaos est tel que les Tchékistes se contentent surtout de diriger la violence « spontanée » des foules. De riches industriels et des commerçants se retrouvent ainsi expulsés de leurs maisons et de leurs appartements, tandis que leurs biens sont confisqués manu militari. Dans les rues et dans des casernes, des officiers tsaristes, d’anciens fonctionnaires et des agents de police sont lynchés ou  exécutés sommairement à l’initiative d’assemblées (soviet) de soldats et d’ouvriers. Mais bientôt, la répression d’abord menée contre les « suppôts de l’ordre ancien », touche aussi des anarchistes, des militants mencheviks et des paysans réfractaires, qui se retrouvent donc eux aussi derrière les barreaux. Finalement, leurs effectifs s’accroissant sans cesse, les policiers de la Tcheka commencent à pouvoir diriger eux-mêmes les opérations. Les arrestations deviennent alors de plus en nombreuses et les condamnations de plus en plus lourdes. En mars 1919, les effectifs des prisons ont atteint un tel niveau qu’il faut mettre en place les premiers camps de prisonniers. Ils seront gérés par une administration séparée, le GOULPT, l’ancêtre du GOULAG.

A la demande de Dzerjinski, les policiers de la Tcheka ont reçu une immunité absolue sur le plan juridique. Car, dans ce jeu terrible qui doit nécessairement assurer la victoire à celui qui se montrera le plus violent, les hommes de Lénine sont bien décidés à prendre de l’avance. Compte tenu des ordres signés qui leur viennent du Politburo, ils ont mis en place des « tribunaux spéciaux » (osobye sovescanya) qui peuvent arrêter, juger, condamner et exécuter tout individu, même sur de simples suspicions. Dans les campagnes, leurs équipes mobiles réquisitionnent de force les récoltes afin de faire face aux besoins de l’Etat et de l’armée. Parfois, c’est la quasi totalité de la production agricole qui est ainsi mise sous séquestre, ce qui provoque inévitablement de terribles famines. A partir de janvier 1919, les tchékistes obtiennent aussi de pouvoir accompagner les soldats sur le front, afin de veiller à ce qu’il n’y ait pas de désertion ni de mutinerie. Ils aident également l’Armée rouge à faire le plein de recrues en enrôlant de force les habitants.

Lorsque des ouvriers ou des paysans se révoltent contre les mesures arbitraires dont ils sont les cibles, ce sont encore une fois les hommes de la Tcheka qui interviennent pour les faire rentrer dans le rang. Ils ont la main lourde et n’hésitent pas à prendre des otages et à les faire exécuter à chaque fois qu’il s’agit de faire stopper les grèves, de pacifier les campagnes, d’accélérer les réquisitions ou de faire rentrer dans le rang des déserteurs. En mars 1919, après que les 10 000 ouvriers des célèbres usines Putilov se soient rassemblés pour dénoncer  » la dictature du comité central et de la Tcheka », l’usine est prise d’assaut et près de 200 grévistes sont passés par les armes. Dans le sud du pays, à Astrakhan, lorsqu’un régiment d’infanterie refuse de tirer sur une manifestation ouvrière, la Tcheka se déchaîne et noie dans la Volga plus de 2 000 ouvriers et soldats désobéissants. L’ordre rouge s’impose ainsi par une violence stupéfiante au prix d’un sinistre bilan : des centaines de milliers de personnes arrêtées, emprisonnées, tabassées, torturées et déportées, des dizaines de milliers de pendus, de fusillés, de gazés.

Dzerjinski imprime sa marque personnelle à sa machine policière. Depuis toujours, il est reconnu comme l’un des bolcheviks les plus déterminés et les plus inflexibles. S’il n’a jamais été bon orateur, il se révèle par contre un bureaucrate hors de pair mais aussi un homme de terrain énergique. Ne buvant pas, la mise toujours impeccable, le regard vif, il est entièrement tourné vers l’action révolutionnaire. Son enthousiasme le mène parfois au bord de la rupture nerveuse. En octobre 1918, Lénine l’obligera même à prendre un mois de repos en Suisse. Autour de lui, il a constitué une équipe de collaborateurs dévoués où l’on retrouve de vieux bolcheviks chevronnés : Jacob Peters, Martin Latsis, Josef Unszlicht, Genrikh Yagoda, Terentij Deribas, Vyatcheslav Menzhinsky, Ian Berzin, Mikhail Trilisser etc. Beaucoup sont originaires comme lui des provinces les plus occidentales de l’ancien empire tsariste. Beaucoup aussi sont Juifs et ont donc un compte personnel à régler avec cette société russe ultra-conservatrice, tous ces popes et ces officiers qui furent à l’origine des terribles pogroms à l’époque tsariste. Dzerjinski veille à créer entre eux un solide esprit de corps et une atmosphère d’émulation permanente. Dans les journaux de la Tcheka, des articles lyriques exaltent la violence révolutionnaire et sont entrecoupés de listes d’otages fusillés. Le chef tient aussi à faire régner une discipline de fer au sein de son institution même si, dans les faits, de nombreux criminels et déséquilibrés vont rejoindre les rangs de la police politique et utiliser leur uniforme pour assouvir leurs désirs de puissance, de richesse et de domination.

Depuis la Lubyanka, son nouveau siège moscovite, le directeur réorganise constamment ses services au fil de l’évolution de la situation politique (« c’est la vie même qui doit régler la conduite de notre organisation » dira-t-il un jour). Il reste en contact téléphonique permanent avec ses affidés et dirige lui-même les interrogatoires des suspects les plus importants. Quittant Moscou à la demande de leur patron, les chefs de la Tcheka se rendent régulièrement en province en trains blindés afin de superviser eux-mêmes les opérations d’éradication de la « classe bourgeoise » et de ses « soutiens ». Dzerjinski donne lui-même l’exemple. En janvier 1919, on le retrouve ainsi à Perm dans l’Oural, où il galvanise les troupes confrontées à une offensive blanche de grande envergure. Au printemps 1920, il est à Kharkov en Ukraine,  où il mate personnellement une insurrection anarchiste à la tête de 50 000 hommes. Entre décembre 1921 et janvier 1922, il dirige une mission en Sibérie afin de coordonner les réquisitions agricoles.

Au cours de toute cette période, la Tcheka n’aura eu de cesse d’étendre ses compétences. D’abord simple police politique, elle a peu à peu obtenu le contrôle des frontières terrestres et maritimes, la police des routes et des chemins de fer, le contrôle des lignes téléphoniques et télégraphiques, la garde des bâtiments publics, la protection des dirigeants de l’Etat, le travail de surveillance des membres du parti et la gestion de l’économie des camps de travail qu’elle a mis en place. Alors qu’il ne contrôlait guère qu’une centaine d’hommes en décembre 1917, Dzerjinski en aura 40 000 sous ses ordres dès la fin de l’année 1918, et près de 200 000 à l’été 1921, au plus fort des combats.

. La normalisation 

A la fin de l’année 1921, il apparaît clairement que la guerre a été gagnée et que le régime communiste est désormais fermement installé au pouvoir. Or, la Tcheka a joué un rôle déterminant dans cette victoire. Elle a su démontrer une redoutable efficacité tandis que son chef est devenu l’un des hommes qui comptent le plus au sein du nouveau pouvoir.

Le 6 février 1922, lors de la fondation de l’URSS, la Tcheka quitte son statut d’institution exceptionnelle et devient donc le nouveau Commissariat du Peuple à l’Intérieur (GPU/OGPU). Celui-ci est divisé en trois grandes directions (upravlenya), elles-mêmes sub-divisées en plusieurs départements (otdely). A côté de la direction administrative (logistique, communication, santé, prisons) et de la direction économique (chargée de la lutte contre le marché noir), on trouvera une direction opérationnelle, de loin la plus importante de toutes. Cette dernière comprendra à son tour un département des transports (chargé de la police des réseaux ferroviaires et fluviaux), un département de l’information (qui gère de nombreux informateurs) et bien sûr un département politique (chargé de la lutte contre l’opposition politique, y compris au sein de l’Armée rouge). Sur le plan territorial, l’OGPU sera divisée en treize bureaux provinciaux.

Alors que le  » Félix de Fer  » a désormais troqué  son uniforme de garde rouge pour le costume d’un haut fonctionnaire civil, il tourne aussi de plus en plus l’attention de ses services vers le renseignement et le contre-espionnage extérieur. En décembre 1920, il a d’ailleurs créé un service entièrement dédié à ces tâches, l’INOtdel, dont il a confié la responsabilité à Mikhaïl Trilisser, dit « Moskvin ». L’INO va s’avérer très efficace pour infiltrer les rangs de l’opposition russe blanche réfugiée en Europe de l’Ouest. Profitant des failles des services de sécurité occidentaux, elle va également réussir à recruter de nombreuses sources au sein même de plusieurs corps diplomatiques, comme par exemple Francesco Constantini (« Duncan »), un employé de l’ambassade britannique à Rome qui pendant plusieurs années va vendre aux Soviétiques des milliers de documents confidentiels. Les rares diplomates étrangers installés en URSS seront également étroitement surveillés par une myriade d’agents de l’OGPU.

Mais Dzerjinski doit cependant se battre contre ceux de ses camarades qui, comme Nikolay Bukharin ou le commissaire à la Justice Nikolay Krylenko, voudraient que le régime se libéralise et renonce à ses pratiques les plus arbitraires. Il doit aussi affronter ceux qui, comme  le commissaire aux finances Grigory Sokolnikov, voudraient tout simplement faire des économies sur le dos d’une institution qui coûte chaque année à l’Etat près de 60 millions de roubles sans rien lui rapporter. Face à toutes ces pressions, Dzerjinski doit accepter de faire des compromis et de revenir sur le « gonflement des effectifs » qui avait marqué la période de la guerre civile. En octobre 1923, les effectifs de l’OGPU vont ainsi atteindre leur niveau le plus bas, à savoir 34 000 hommes pour la Tcheka proprement dite, 27 000 pour les gardes-frontières et 24 000 pour les « troupes territoriales » (territorialnye vojska) et les « troupes d’escorte » (konvojne vojska), chargées du maintien de l’ordre. Mais lorsqu’on lui demande de poursuivre encore dans cette direction, Dzerjinski renâcle et argue du fait que diminuer encore les effectifs et le pouvoir de l’institution qu’il dirige reviendrait à menacer l’avenir du régime à l’heure où la contre-révolution cherche partout à relever la tête (comme viendra le démontrer l’insurrection géorgienne d’août 1924).

Heureusement, il va recevoir un soutien précieux dans la personne de Joseph Staline, l’homme qui, dès 1922, s’est imposé comme le véritable patron (vojd) du parti et de l’Etat soviétique. En échange du soutien de Dzerjinski contre ceux qui cherchent comme lui à s’emparer de la succession de Lénine (Trotski, Kamenev, Zinoviev, etc.), Staline parvient à bloquer toutes les demandes faites pour diminuer l’autorité de la Tcheka

Toujours grâce à l’appui de Staline, Dzerjinski fait son entrée au Politburo du Comité central en juin 1924. Il reçoit aussi d’importantes responsabilités dans le cadre de la « Nouvelle politique économique » (NEP) décidée par Lénine afin de soulager le pays après des années de terreur et de privation. Il sera ainsi nommé président du Conseil suprême de l’Economie nationale (Vesenkha) en janvier 1924.

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(image 1) F. Dzerjinski (au centre) portant le cercueil de Lénine pendant ses funérailles, à droite on reconnaît Lev Kamenev (Moscou, janvier 1924)

Mais, le 20 juillet 1926, au terme d’une séance particulièrement agitée du Comité central au cours de laquelle il a ardemment défendu la position de Staline à la tribune, il meurt d’une crise cardiaque, à l’âge de 49 ans, prématurément usé par ses années de prison et le travail exténuant fourni lors de la guerre civile. Ses funérailles seront particulièrement grandioses. Son corps, porté par les membres du Politburo, sera ainsi enterré au pied de la muraille du Kremlin, juste devant la Place Rouge.

Staline, qui va faire exécuter la plupart des adjoints de Dzerjinski à l’occasion des « Grandes purges » de 1936-1938, n’en fera pas de sa figure une véritable icône. Des usines, des ponts, des rues, des stations de métro, des orphelinats, des académies, et même des villes entières seront ainsi renommés en son honneur – dont sa ville natale. Des milliers de statues le représentant seront érigées, d’abord à travers la Russie, puis, après 1945, dans toute l’Europe de l’Est. Sa photo officielle fleurira également dans de nombreux bâtiments publics, et en particulier dans ceux du ministère de la Sécurité. Sa mémoire sera spécialement honorée par les membres des services de police et d’espionnage soviétiques (GPU, NKVD, KGB, FSB), qui continueront de le révérer comme le modèle du fidèle et vaillant serviteur de l’Etat, prêt à tout pour imposer l’ordre et la discipline. Encore aujourd’hui, le président russe, Vladimir Poutine, ne rate jamais une occasion de présenter toute l’admiration qu’il a pour le grand homme.

Bibliographie :

. Legget, G. : The Cheka, Lenin’s Political Police, Oxford, Clarendon Press, 1981.

. Werth, Nicolas : « L’OGPU en 1924 », Cahiers du Monde russe, 42/2-4, 2001.

Crédit photographique :

. Image de présentation : Staline et Dzerjinski. Par Inconnu [Public domain], via Wikimedia Commons.

. Image 1 : https://commons.wikimedia.org/wiki/File%3APogrzeb_Lenina1924.jpg

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