Le cardinal de Fleury (II) : ou l’apogée de la monarchie française

 Partie I

S’il ne prit jamais le titre de Premier ministre, sans doute parce que ce terme était alors très impopulaire dans l’opinion, Son Eminence Monseigneur le cardinal de Fleury en eut par contre tous les pouvoirs et tous les attributs. Officiellement, il est vrai que le roi était censé gouverner seul avec l’aide de son Conseil, dont le Lodévois n’était que le premier des membres. Mais dans la réalité, avant d’être traitées devant les conseils, toutes les décisions d’importance avaient déjà été prises en cercle restreint par Fleury qui contrôlait ensuite leur bonne application en adressant directement ses ordres aux ministres. Comme jadis Richelieu ou Mazarin, le cardinal devait se montrer très jaloux de ses prérogatives et, sous des airs patelins, fit toujours preuve d’une grande autorité. A bien des égards donc, il fut pendant seize années le roi de fait, tandis que Louis XV ne régnait que de nom.

On ne peut guère avancer que Fleury ait été un idéologue car, comme tous les hommes politiques dignes de ce nom, c’était avant tout un grand pragmatique. Pour autant, le fond de sa pensée politique n’en était pas moins extrêmement clair et précis. Comme la plupart des hommes de sa génération, il faisait siennes les thèses exposées par Bossuet dans son Discours sur l’Histoire universelle (1681) et par Louis XIV lui-même dans ses Mémoires destinés à l’éducation du Dauphin. Fleury croyait donc fermement à l’absolutisme de droit divin. Pour lui, Dieu était bon et c’est sous l’effet de sa bonté qu’il avait placé Louis sur le trône afin qu’il fasse le bonheur de ses sujets. Pour y parvenir, le roi se devait de conduire une politique à la fois sage et juste, ferme et charitable. Du souverain jusqu’au plus humble de ses sujets, il revenait à chacun d’accomplir avec constance, zèle et loyauté le rôle que lui avait confié la Providence. Telle était la condition sine qua non pour que le royaume restât en paix et conserve sa prospérité. Que l’Eglise continue de maintenir le peuple de France dans la voie de son salut, que la noblesse défende l’Etat par les armes, que les bourgeois accroissent leur fortune en faisant de bonnes affaires et que les paysans cultivent paisiblement leurs terres. Et surtout que tous obéissent au roi et à ses délégués, en chaque chose et sans murmure. En retour de quoi le souverain maintiendrait leurs bonnes coutumes et veillerait sur eux tous comme un père aimant veille sur ses enfants. C’est avec pour horizon cette vision du monde très simple et cette ligne de conduite très claire que Fleury gouverna durant tout le temps où il fut aux affaires. Que certains puissent oser contester le bien-fondé de cette vision des choses le peinait et l’inquiétait.

Sur le plan pratique, le cardinal de Fleury fut grandement aidé par le côté  assez lisse de sa personnalité, qui laissait à vrai dire très peu de prise à la critique et qui contrastait fortement avec celles de ses illustres devanciers. Contrairement à Sully par exemple, il avait pour lui d’être avantage d’être un bon catholique. Contrairement à Marillac cependant, il n’était pas pour autant un dévot. Il n’avait rien non plus du côté tyrannique, méprisant et hautain du cardinal de Richelieu. Il n’était pas avide d’argent et c’était un « bon français », contrairement à Mazarin, qui avait eu contre lui d’être à la fois italien et très rapace. Enfin, et contrairement au cardinal Dubois, il n’était guère débauché . Et même si dans sa jeunesse son attrait pour le beau sexe n’avait échappé à personne, il s’était de beaucoup assagi et on lui connaissait ni maîtresse ni mignon. 

A le voir mener ses affaires d’une façon si sereine, il semblait plus apprécier la lecture de l’Evangile que celle du Prince de Machiavel. Il refusait généralement de recourir aux lettres de cachet contre ses opposants et préférait les écarter par d’autres moyens, plus subtils certes mais tout aussi efficaces. S’il fit beaucoup de jaloux à la cour de France, Fleury n’eut donc que très peu de véritables ennemis. Il était également servi dans sa conduite des affaires par une remarquable connaissance du monde curial et de ses dangers potentiels. Etant donné son grand âge et sa très longue fréquentation de ce milieu, il avait vu naître et grandir la plupart des hommes et des femmes qui peuplaient alors Versailles, si bien qu’il connaissait sans doute mieux que quiconque leurs qualités et leurs défauts. Enfin et surtout, il pouvait s’appuyer sur la confiance totale de Louis XV, qui le considérait à la fois un peu comme le père qu’il n’avait jamais eu, mais aussi comme un ami fidèle et sincère. Pour toutes ces raisons le ministre Fleury fut largement préservé des intrigues et des cabales1. Pendant les seize années qu’il passa à la tête de l’Etat, il put ainsi mener de front sa politique sans être placé devant le danger permanent d’être disgracié au moindre échec ou à la moindre difficulté.

. La mise au pas du clergé et du Parlement de Paris

Une fois parvenu à la tête du gouvernement Fleury fut immédiatement confronté aux énièmes soubresauts de la question janséniste. Religieuse à l’origine, cette querelle avait peu à peu muté au fil des années pour se transformer en une véritable crise politique. En effet, le 8 septembre 1713, à la demande de Louis XIV, le pape avait produit un texte qui condamnait fermement les principales propositions dogmatiques du jansénisme, la bulle Unigenitus Dei Filius2Or, l’acceptation de cette bulle par l’épiscopat français posa rapidement problème, car beaucoup de prélats contestaient non seulement son contenu mais s’indignaient surtout de voir le pape intervenir ainsi dans les affaires d’une église gallicane fière de sa longue tradition d’autonomie. La mort de Louis XIV l’avait empêché de réunir le concile national qu’il estimait nécessaire pour régler ce problème, si bien que le Régent hérita à son tour de ce dossier brûlant. Etant parfaitement étranger à ces questions de doctrine, Philippe d’Orléans montra cependant bien moins de zèle et d’empressement que son devancier, si bien que, s’estimant portés par une conjecture plus favorable à leurs intérêts, quatre évêques publièrent, le 1er mars 1717, un appel solennel contre l’enregistrement de la bulle papale. Bon nombre de parlementaires parisiens et provinciaux se solidarisèrent bientôt avec eux dans ce qui devint ainsi une condamnation commune de l’absolutisme royal et papal. C’est alors que naquit le parti des « appelants », en opposition à celui lui des « constitutionnaires » qui soutenaient pour leur part la position du roi et celle du pape.

A partir de son arrivée aux affaires, Fleury dut reprendre à son tour la gestion d’une question dont il connaissait les moindres détails puisqu’il avait été associé à sa résolution depuis 1717. A force de persuasion mais aussi de menaces, il réussit à réduire peu à peu le nombre d’évêques appelants. En septembre 1727, afin d’écarter les derniers irréductibles il convoqua à Embrun un concile de l’Eglise de France au cours duquel fut réaffirmée la condamnation dogmatique du jansénisme et la pleine validité de la bulle Unigenitus. Les derniers évêques appelants furent alors exilés dans leur diocèse tandis que celui de Senez, Monseigneur Jean Soanen, était carrément démis de ses fonctions et relégué dans une abbaye bénédictine. Le 11 octobre 1728, l’archevêque de Paris, Monseigneur de Noailles, généralement présenté comme le chef des « appelants », dut faire par écrit sa soumission publique devant le roi. L’année suivante, après la mort de Noailles, Fleury fit nommer à Paris son ancien condisciple de la Sorbonne, Guillaume de Vintimille, qui allait le seconder efficacement dans ses efforts pour tenter de pacifier l’archidiocèse parisien.

Malgré tout, la contestation continua à prendre de l’ampleur car de nombreux clercs s’étaient mis à soutenir les prélats ciblés par la royauté. A Paris notamment, les oratoriens du séminaire Saint-Magloire, regroupés derrière l’abbé d’Etemare et l’abbé Fontaine de la Roche, décidèrent de s’en prendre directement au gouvernement. Grâce au soutien actif du prince de Conti, ils firent publier à partir de 1728 une feuille clandestine, les « Nouvelles ecclésiastiques », dont les articles firent rapidement scandale. Ne reculant devant aucune outrance, les deux abbés n’hésitaient pas à présenter les persécutions dont étaient victimes les jansénistes comme annonciatrices de la fin des temps. Sous leur plume acérée, Fleury et ses ministres, les « constitutionnaires », la papauté, les jésuites, les sulpiciens et même le roi, devenaient des suppôts du Malin dont ils servaient les desseins en persécutant ainsi les « vrais chrétiens ». Malgré les embastillements et les destructions d’imprimeries clandestines, les « Nouvelles ecclésiastiques » continuèrent de paraître et leur audience ne cessa de croître à travers tout le royaume.

Aussi le 24 mars 1730, Fleury se décida-t-il à passer à l’étape supérieure. Par le biais d’une décision royale qu’il était parvenu à obtenir  de Louis XV, il ordonna qu’Unigenitus soit enregistrée par le parlement de Paris en tant que loi de l’Etat, et il convoqua un lit de justice qui eut lieu le 30 avril suivant. Tous les clercs convaincus de jansénisme furent  alors déchus de tous leurs bénéfices et près de trois cents prêtres parisiens se retrouvèrent révoqués. Toutes les universités du royaume reçurent également l’ordre de ne pas admettre comme bachelier ou docteur quiconque n’aurait pas agréé formellement le contenu de la bulle papale.

Devant ce coup de force, le parlement de Paris3, emmené par le juriste Louis-Adrien Le Paige, entreprit d’appuyer  systématiquement tous les clercs déchus mais chacune des décisions qu’il prit en ce sens furent systématiquement cassées par le Conseil du roi. Le parlement se mit alors en grève une première fois (août 1731), puis une seconde fois (juin 1732), bloquant ainsi toute la machine judiciaire du pays. Décidé cette fois-ci à frapper un grand coup, Fleury organisa donc un nouveau lit de justice, dans le but de contraindre le parlement de Paris à faire appliquer la politique du gouvernement (3 septembre 1732). Par lettre de cachet, il fit arrêter et exiler les cent trente-neuf parlementaires réfractaires (7 septembre 1732) et imposa aux autres l’enregistrement d’un acte de discipline qui restreignait considérablement leurs pouvoirs et leurs attributions. Au même moment, les pamphlétaires les plus injurieux à l’égard du roi étaient arrêtés et embastillés, tandis que le cimetière parisien de Saint-Médard, devenu depuis l’été 1731 un lieu de rassemblement et de contestation, était définitivement fermé en janvier 17324. La tension avait atteint son paroxysme mais la monarchie paraissait avoir remporté cette longue et éprouvante partie de bras de fer.

Bientôt cependant, dans l’un de ces gestes de mansuétude dont il était coutumier, Fleury ordonna le rappel des exilés (11 novembre 1732) et accepta de surseoir à l’acte de discipline (4 décembre 1732). Grâce aux efforts qu’il mena conjointement avec le procureur- énéral du parlement de Paris, Guillaume-François Joly de Fleury (avec lequel il n’entretenait aucun lien de parenté), la paix publique fut peu à peu restaurée. La cour de justice reprit alors son travail et cessa de s’opposer au roi, tandis que les évêques mirent fin à leur opposition à la Bulle.  Dans un nouveau geste d’apaisement, Fleury supprima le « Conseil de Conscience », créé en 1717 officiellement pour gérer les questions religieuses, mais qui dans les faits avait surtout passé son temps à traquer les clercs suspects de jansénisme – entre 1717 et 1728, pas moins de 7 000 religieux sur 100 000, dont 30 évêques avaient ainsi été révoqués de leurs charges et privés de leurs bénéfices. De même, le cardinal ordonna que l’on fasse cesser la pratique dite des « billets de confession », qui permettait à certains prêtres « constitutionnaires » de refuser les derniers sacrements aux fidèles soupçonnés de jansénisme. A partir de là, Fleury imposa sur cette querelle ce qu’il appelait un « silence apaisant ». Il n’hésita d’ailleurs pas à demander aux évêques français de ne plus faire d’esclandre dans un sens ou dans un autre, et alla jusqu’à adjurer le Saint-Siège de ne plus intervenir dans les affaires religieuses françaises afin de ne pas attiser une querelle dont il savait qu’elle ne demandait qu’à ressurgir.

. Une équipe resserrée et compétente

Dès qu’il arriva aux affaires, l’une des première décisions de Fleury fut d’ordonner le renvoi de la plupart des ministres issus de l’administration précédente. Doudun dut ainsi céder sa place de contrôleur général à Desforts, tandis que Breteuil quittait le ministère de la Guerre au profit de Leblanc. Plusieurs des conseillers du duc de Bourbon furent également contraints de quitter la cour, dont le très puissant et très influent duc de Gesvres. Mais celui qui fut le plus durement sanctionné fut sans conteste le financier Joseph Parîs-Duverney, qui avait occupé la fonction de secrétaire des Commandements et avait été l’âme damnée de Madame de Prie et du duc. Objet d’une lettre de cachet, il allait passer les dix-huit mois suivants à la Bastille5.

Au cours de son passage à la tête de l’Etat, le cardinal-ministre veilla toujours à maintenir une certaine forme de stabilité gouvernementale dont il savait qu’elle était l’une des clés de la réussite politique et économique. Il choisit donc de laisser à leur poste le plus longtemps possibles les gens qu’il avait fait nommer, tout en cherchant à les protéger de son mieux des intrigues et des cabales dont ils auraient pu faire l’objet. En seize années de direction des affaires, il n’utilisa ainsi que douze ministres et secrétaires d’Etat pour six ministères. Plusieurs de ceux qu’il désigna restèrent d’ailleurs en place encore plusieurs années après sa mort. Dans leur grande majorité, les subordonnés de Fleury furent loués pour leur compétence, leur intégrité et leur entier dévouement à la chose publique.

Par ordre d’importance, le premier de ces collaborateurs fut sans conteste Germain-Louis de Chauvelin. Né en 1686, monsieur de Chauvelin était issu d’une famille de parlementaires parisiens. Appartenant à la clientèle des Tellier-Louvois, sa lignée avait fourni plusieurs intendants au royaume. Germain-Louis avait acheté pour sa part une charge de président à mortier (1718) et avait fait un excellent mariage. Présenté à Fleury par le maréchal d’Huxelles, il sut faire apprécier la force de son caractère et la finesse de son esprit. En août 1727, le Cardinal choisit donc de lui confier la garde des Sceaux tout en lui accordant le portefeuille des Affaires étrangères. Au moment où la crise janséniste était devenue particulièrement aiguë, Chauvelin se fit remarquer pour l’efficacité et le zèle avec lesquels il fit appliquer la censure des livres interdits. En tant que ministre des Affaires étrangères, Chauvelin eut en charge la conduite de la politique extérieure du royaume de France pendant près de dix années. Le cardinal savait bien que sa tempérance passait parfois pour de l’irrésolution. En nommant Chauvelin, dont le caractère bourru et sanguin était connu de tous, il avait en quelque sorte voulu se donner un pendant qui empêcherait la diplomatie française d’être accusée de faiblesse. A cet égard, Chauvelin se montrera d’ailleurs très efficace et Fleury, en modérant souvent les emportements de son ministre, put souvent se donner le beau rôle. Très proche du cardinal et du roi, Chauvelin fut le seul de ses collaborateurs à qui Fleury accorda l’honneur de présider des séances du Conseil en son absence à partir du mois de mars 1732. Au fil des années, son crédit s’éleva si haut que l’on commença à parler de lui comme d’un possible successeur du cardinal. Or il semble qu’il n’ait pas cherché à dissiper ces rumeurs insistantes, et Fleury finit apparemment par en prendre ombrage. Le 20 février 1737, sans que rien ne le laissa préjuger, son opposition au traité de Vienne conclu avec l’Autriche fournit un prétexte à Fleury pour le faire démettre et ordonner son exil à Bourges. L’ancien ministre en conçut un fort dépit, mais le roi ne leva cette sanction qu’en avril 1746. Chauvelin, définitivement retiré des affaires, mourut en 1762.

Après Chauvelin et dans l’ordre d’importance des ministres, on trouvait Philibert Orry de Vignory, qui exerça la fonction de contrôleur général des finances de 1730 à 1745, date à laquelle il fut renvoyé sous la pression de madame de Pompadour. Né en 1689 dans une famille de bourgeois rouennais, cet ancien officier devenu parlementaire avait occupé les fonctions d’intendant, successivement à Lille, Soissons et Perpignan. Fleury, qui appréciait sa remarquable puissance de travail et son intégrité morale, l’invita à venir le rejoindre à Paris en 1728. Le cardinal n’eut jamais à se plaindre de son choix, car Orry se révéla un financier et un administrateur remarquablement habile et compétent. Les attributions du contrôleur général étaient extrêmement vastes puisqu’elles s’étendaient de l’établissement du budget de l’Etat à la résolution de la plupart des questions fiscales et commerciales, en passant par l’administration des ponts et chaussées et celle des eaux et forêts. En 1736, Fleury lui permit en outre d’adjoindre à ces nombreuses missions la gestion des bâtiments royaux. Pour mener à bien toutes ces tâches, le contrôleur s’appuyait sur six collaborateurs directs, les intendants des finances, au premier rang desquels on peut citer Louis Fagon (1680-1744) et Henri-François Lefèvre d’Ormesson (1681-1756), qui lui furent tous les deux d’une aide précieuse.

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(image 1) Portrait de Philibert Orry, contrôleur général des Finances (1689-1747), copie réalisée vers 1738 d’après un original de Hyacinthe Rigaud peint en 1735.

En troisième position, on retrouvait le sage et vénérable Henri-François d’Aguesseau, chancelier de France. Né en 1668, d’Aguesseau était issu comme Chauvelin d’une famille de parlementaires parisiens. Déjà âgé à l’époque où Fleury parvint aux affaires, il avait fait une très brillante carrière sous le règne précédent. Élève du juriste Jean Domat, avocat du roi (1689), avocat général (1691), puis procureur général (1700) et enfin chancelier de France (1717), il était connu pour son éloquence, son érudition et ses grandes vertus morales. Renvoyé à deux reprises par le Régent, une première fois à cause de son opposition à John Law (1718) et une seconde fois en raison de ses sympathies jansénistes (1723), il fut rappelé par Fleury qui lui fit retrouver la présidence de la chancellerie le 15 août 1727. La chancellerie avait essentiellement en charge d’appliquer la justice royale. Premier des officiers royaux par le prestige et la dignité, son titulaire était en principe inamovible. D’Aguesseau devait conserver ce poste jusqu’à sa démission pour raisons de santé en 1750 – un an avant sa mort qui survint le 9 février 1751. En 1737, après l’exil forcé de Chauvelin, Fleury lui redonna la garde des Sceaux. Membre honoraire de l’Académie des sciences, d’Aguesseau s’intéressait fort à la théologie, mais aussi à la littérature et à la philosophie. Il devait d’ailleurs laisser un ouvrage de Méditations philosophiques. Seigneur de Fresnes, il entretenait également une passion pour l’art du jardin à la française. Le soutien du sieur d’Aguesseau fut d’une grande aide pour Fleury dans la lutte feutrée mais âpre que le gouvernement dut mener contre le parlement.

Par ordre d’importance venait ensuite se placer Jean-Frédéric Phélypeaux, comte de Maurepas, le secrétaire d’Etat à la Maison du roi. Sur deux points, Maurepas se singularisait assez fortement au sein de l’équipe ministérielle. Tout d’abord il était beaucoup plus jeune que les autres puisqu’il était né en 1701 et n’avait donc que vingt-cinq ans lorsqu’il commença à servir le cardinal. Ensuite il était connu, contrairement à ses austères collègues, pour sa verve et son ironie parfois mordante. Mais c’était aussi un travailleur efficace et un bon meneur d’hommes dont Fleury n’eut pas à se plaindre. Issu des Phélypeaux, cette prestigieuse famille de parlementaires blésois qui avait servi l’Etat royal depuis le 16ème siècle, Maurepas disposait également d’un solide réseau d’influence. Il avait hérité de son père sa charge de secrétaire d’Etat à la Maison à l’âge de quatorze ans seulement. Outre qu’elle faisait de lui le superviseur des affaires de la cour de France, elle le mettait également en charge de l’administration des pays d’Etat, et donc de Paris et de l’Ile-de-France, ce qui faisait de lui une sorte de ministre de l’Intérieur. Depuis 1723, il gérait également le portefeuille de la Marine – et donc aussi le sort des colonies. A son arrivée au pouvoir, Fleury, qui était bien conscient de ses qualités, choisit de lui conserver toutes ses attributions. Grâce à Maurepas, le cardinal put mieux surveiller le petit monde de la cour, accorder les grâces, prévenir les cabales et surveiller les mécontents. Demeuré en place après la mort de Fleury, Maurepas fut finalement disgracié en 1749 à l’instigation de madame de Pompadour. Il connut alors une longue retraite avant d’être finalement rappelé par le jeune Louis XVI qui en fit son principal ministre en 1774. Il mourut en 1781 au terme d’une carrière de près de soixante ans.

En cinquième et dernière position prenait place Nicolas-Prosper Bauyn, seigneur d’Angervilliers, qui fut secrétaire d’Etat à la guerre à partir de mai 1728 et mourut à son poste en février 1740. Né en 1675, fils d’un fermier général, Angervilliers fut d’abord maître des requêtes (1697) puis successivement intendant d’Alençon (1702-1705), du Dauphiné (1705-1716), d’Alsace (1716-1724) et enfin de Paris (1724-1728). A la mort de Claude Le Blanc, précédent titulaire du poste, Fleury fit appel à cet administrateur expérimenté pour prendre en charge le secrétariat à la Guerre qui donnait à son détenteur la responsabilité d’organiser les fournitures nécessaires aux armées, la surveillance des frontières, l’entretien des fortifications, etc.

Ces cinq hommes siégeaient tous es qualité aux divers conseils de gouvernement qui se tenaient chaque semaine en présence du roi et de Fleury6. Quelques personnalités éminentes venaient parfois les y rejoindre après y avoir été invitées en raison de leurs mérites ou talents personnels, elles obtenaient alors le rang et le traitement de ministres d’Etat, c’est-à-dire de ministre sans portefeuille.

Au cours de son passage à la tête de l’Etat, le cardinal continua de s’appuyer très largement sur le système politique et administratif mis en place par Louis XIV et son fidèle ministre Colbert. Les décisions prises à l’occasion des conseils de gouvernement étaient donc tout d’abord signées par le roi puis transcrites sous la forme de lettres patentes rédigées sur parchemin. Le garde des Sceaux leur apposait ensuite son sceau de cire verte. Une fois enregistrées par les parlements, ces décisions royales avaient force de loi et étaient placardées dans tout le royaume. Ceci était en tout cas la procédure à respecter pour les ordonnances, ou édits royaux, dont l’effet était censé être perpétuels. Mais Fleury rechignait à promulguer de grandes ordonnances qui venaient bouleverser les habitudes de ses sujets. Contrairement à Colbert, il préférait plutôt régler les difficultés au cas par cas, en maintenant une correspondance active et permanente avec tous les échelons de l’administration. Moins importantes que les ordonnances, car d’effet temporaire, les « déclarations », les « arrêts » et les « lettres de cachet » ne suivaient pas ce parcours complexe et possédaient par ailleurs une force exécutoire immédiate, aussi Fleury en fit-il un plus grand usage.

L’administration centrale était installée dans les dépendances du château de Versailles. Elle était constituée d’environ trente conseillers d’Etat, quatre-vingt-dix maîtres des requêtes et quelques centaines de commis aux écritures qui travaillaient sous les ordres directs des secrétaires d’Etat et des ministres. L’application concrète des directives royales incombait quant à elle aux intendants des généralités, des sorte de préfets qui représentaient le roi à l’échelon local. Depuis 1689 en effet, année où la Bretagne avait reçu le sien, chaque province du royaume possédait désormais son intendant de façon permanente. Il s’agissait en général d’hommes issus de la noblesse de robe, souvent assez jeunes et tout entiers dévoués à la cause de l’Etat. Durant le ministère Fleury les plus fameux de ces intendants furent Daniel Charles Trudaine qui exerça en Auvergne (1730-1739), Louis de Tourny en Limousin (1730-1743), Jean-Baptiste Elie Pontcarré de Viarmes en Bretagne (1735-1753) et Antoine de la Galaizière en Lorraine (1737-1768). Brillants administrateurs ils laissèrent tous une trace durable dans leur ressort.

Dans la capitale elle-même, le pouvoir royal avait deux relais principaux, la prévôté et la maréchaussée. Prévôt des marchands de Paris de 1729 à 1740, Michel-Etienne Turgot (le père du futur ministre) fit procéder à de nombreux aménagements urbains. Il supervisa ainsi l’agrandissement des quais de Seine, la construction de plusieurs fontaines publiques ainsi que le pavement de nombreuses rues. Mais la plus sérieuse affaire de son mandant fut certainement la construction du « grand égout de la ceinture », réalisé en un temps record entre 1738 et 1740 et dont l’édification coûta près de deux millions de livres au trésor royal. Les ingénieurs chargés du projet dotèrent leur égout d’un gigantesque réservoir de plus de six millions de mètres cube d’eau (situé sous l’actuelle place Pasdeloup) destiné à curer les canalisations grâce à des lâchés d’eau réguliers. Jamais avant cette époque on avait encore entrepris de tels mesures d’assainissement dans Paris. Le fameux « Plan Turgot », réalisé en 1734-1739 par le graveur Louis Bretez à la la demande du prévôt, permet d’ailleurs de se faire une idée très précise de l’important développement que connut une cité qui, à cette époque, franchit pour la première fois le cap des cinq-cent-mille habitants. En poste de 1725 à 1739, le lieutenant général de la police, René Hérault disposait de très importantes attributions : acheminement des subsistances, répression des complots, lutte contre les incendies et les inondations, contrôle de la voirie, surveillance des spectacles, police interne des corporations, contrôle de l’administration pénitentiaire, établissement des passeports, tout ou presque passait par lui. Il  veilla à sécuriser la capitale et, en fidèle héritier de La Reynie, il pourchassa avec fermeté les délinquants et les mendiants, mais aussi tous ceux que la monarchie considérait alors comme des fauteurs de troubles (jansénistes, francs-maçons, etc.). Il disposait pour ce faire d’un réseau d’espions particulièrement efficace et redouté. Très à cheval sur les questions de mœurs, il veilla à ce que les commerces restent bien fermés le dimanche et ne laissa pas de répit aux prostituées. Par mesure de salubrité, le lieutenant Hérault ordonna de faire déplacer les décharges à l’extérieur de la cité. Il promulgua aussi l’augmentation du nombre de chandelles destinées à l’éclairage des rues, ainsi que l’arrosage des pavés en cas de fortes chaleurs. Enfin, il fut à l’origine de l’édit de 1729 qui ordonna que le nom des rues de Paris soit dorénavant gravé sur les façades de tous les immeubles d’angle. Il aurait souhaité pouvoir compléter ce dispositif en faisant numéroter les bâtiments mais une partie de la noblesse s’opposa à cette mesure qu’elle jugeait trop « égalitariste ».

Dans le domaine législatif, le cardinal accorda comme on l’a dit tout son appui à Henri-François d’Aguesseau. L’œuvre juridique de ce digne représentant du stoïcisme chrétien fut immense et sa publication posthume n’occupe pas moins de seize volumes ! On a surtout retenu l’ordonnance royale sur les donations qu’il rédigea en 1731, ainsi que celle sur les testaments (1735) et celle sur les faux (1737), qui sera complétée en 1747 par celle consacrée aux fidéicommissaires. Ce furent-là les premières ordonnances royales destinées à réglementer, non plus seulement le droit public, mais aussi le droit privé et elles furent reconnues comme des modèles d’intelligence et de sagacité7. D’Aguesseau contribua par ailleurs à la simplification de la très complexe législation du royaume, il fit ainsi harmoniser les procédures judiciaires et tenta aussi d’assurer davantage d’uniformité dans l’application des lois. Pour l’aider dans cette tâche immense, le chancelier créa un Bureau de législation, qui devint au fil des années une véritable école de formation des maîtres des requêtes. Il engagea également la réforme des procédures d’appel en Conseil privé, ce qui devait revenir à faire de cette dernière institution l’équivalent d’une véritable Cour de cassation et les prémices d’un Conseil d’Etat. Enfin, conscient du sérieux problème que posait leur trop grand nombre, il entreprit de réduire la quantité de charges au parlement de Paris et en supprima ainsi près d’une centaine en 1738.

. La paix de l’Europe comme priorité

Dès son arrivée au pouvoir en septembre 1715, le Régent avait ostensiblement rompu avec la politique agressive et expansionniste menée sous le règne précédent. Assisté de Dubois, il était parvenu à nouer des alliances avec  les puissances que la France avaient traditionnellement pour ses ennemies, à savoir l’Angleterre (1716), les Provinces Unies (1717), l’Empire (1718) et l’Espagne (1721). Ces initiatives permirent à la France de bénéficier d’une décennie de paix pour la première fois depuis 1635.

En tant qu’évêque de Fréjus, Fleury avait été le témoin direct des ravages causés par les guerres : villes détruites, villages abandonnés, commerce interrompu, finances ruinées… et tout cela pour la conquête de quelques places fortes ou de quelques arpents de terres, ou bien encore pour donner un peu plus de renommée et de gloire aux maréchaux du roi ? Non décidément le jeu n’en valait pas la chandelle. D’ailleurs Louis XIV lui-même n’avait-il pas reconnu, sur son lit de mort, que la guerre était une folie qui n’engendrait que des maux ? 

A la fois par nature et par intérêt, le cardinal de Fleury tenta donc de préserver la France des affres de la guerre. Son idée consistait à édifier un système de sécurité collective qui aurait été garanti par le respect des deux traités ayant mis fin à la guerre de Succession d’Espagne, Utrecht (juillet 1713) et Rastatt (mars 1714)8. Des médiations, éventuellement des congrès, devaient permettre de prévenir le déclenchement de nouveaux conflits et fonder ainsi une paix chrétienne universelle dont la France aurait bien évidemment été l’arbitre. Durant tout son ministère, Fleury s’efforça  ainsi de maintenir de bonnes relations avec tous ses voisins, et y compris avec ceux qui contestaient le plus le nouvel ordre international, en l’occurrence l’Espagne de Philippe V et l’Autriche de Charles VI.

a) Le pari de l’alliance anglaise

Le Royaume-Uni constituait sans aucun doute la pièce maîtresse de cette stratégie pacificatrice. Nulle autre nation en effet n’avait des intérêts plus opposés à ceux de la France, nul autre Etat n’avait été aussi continuellement en guerre contre le royaume du Lys. Or, Fleury eut la chance de pouvoir trouver dans ce pays un parfait interlocuteur en la personne du puissant Premier- inistre, Horace Walpole, dont le parti des Whig dominait alors la chambre des Communes et celle des Lords. Placé dans les mêmes dispositions d’esprit que son alter ego français, Walpole cherchait lui aussi à préserver son pays de la ruine d’un nouveau conflit, fut-ce au prix d’une impopularité croissante dans sa propre opinion, toujours très francophobe et va-t’en guerre. Et ainsi, pendant plus de quinze ans, Fleury et Walpole renouvelèrent régulièrement le partenariat pour la paix mis en place en 1717 par le couple Dubois-Stanhope. L’une des chevilles ouvrières de ce long et fructueux dialogue ne fut autre qu’Horatio Walpole, le propre frère d’Horace, qui exerça les fonctions d’ambassadeur du Royaume Uni à Paris de 1723 à 1730. Afin de maintenir les meilleures relations possible avec la « perfide Albion », Fleury n’hésita pas à faire des économies sur l’entretien de la marine de guerre française, dans le but de ne pas attiser les craintes de Londres. De la même façon, il retira son soutien à la cause des Jacobites, partisans de l’ancienne dynastie des Stuarts. Cette politique de main tendue lui fut plus tard vivement reprochée9. Fait certes mineur mais caractéristique de l’anglophilie du Cardinal, il permit aux quelques Anglais installés en France de pouvoir échapper aux terribles conséquences du droit d’aubaine10.

b) La guerre de Succession de Pologne

En 1733 cependant, après avoir réussi à maintenir une paix absolue durant près de sept années, le cardinal pacifiste ne put empêcher de faire entrer son pays dans la « guerre de Succession de Pologne ».

En février de année-là mourut le roi Auguste II de Pologne. Les nobles de ce pays décidèrent alors de porter au pouvoir l’un des leurs, Stanislas Leszczynski, qui n’était autre que le beau-père de Louis XV. Parti de France, Stanislas arriva en Pologne afin de pouvoir prendre possession de son trône en septembre 1733. Mais un autre compétiteur avait surgi en la personne d’Auguste III de Saxe, qui obtint le soutien de la Russie et de l’Autriche. Confronté à une coalition qui lui était largement supérieure, Stanislas perdit rapidement le contrôle de Varsovie et se retrouva bientôt assiégé dans le port de Dantzig par l’armée de la tsarine Anne Romanov. L’émoi provoqué à Versailles par l’annonce de cette défaite fut considérable et obligea Fleury à intervenir malgré ses fortes réticences. Parfaitement conscient du rapport de force, le cardinal n’avait effectivement aucune envie d’entrer en conflit avec l’Autriche et la Russie pour une question d’ailleurs aussi subsidiaire que celle du trône polonais, et cela d’autant plus qu’il se sentait lié par le pacte de non-agression qu’il avait conclu avec Vienne le 31 mai 1727.

A la demande expresse du roi, il réunit néanmoins une coalition militaire qui rassembla bientôt derrière la France le Piémont, la Bavière et l’Espagne. Les faibles armées françaises envoyées à Dantzig pour soutenir la cause du roi Stanislas furent logiquement et sévèrement battues par les troupes russes, qui purent ainsi s’emparer de Dantzig, tandis que Stanislas parvenait à s’enfuir et à regagner la France (juin 1734). Mais, dans le même temps et fort heureusement pour Fleury, les troupes franco-espagnoles du maréchal de Coigny et celles du général castillan Montemart, furent victorieuses des Autrichiens à Naples et dans le Milanais (prise de Milan, victoires de Bitonto, de San Pietro et de Guastalla) tandis que, sur le Rhin, le maréchal de Berwick s’emparait rapidement de la Lorraine, avant d’entrer en Allemagne par Kehl (oct. 1733), ne s’arrêtant qu’après avoir pris Trèves aux Impériaux. Son successeur à la tête des armées, le marquis d’Asfeld, fit pour sa part tomber la grande forteresse de Philippsburg (juillet 1734) avant de conquérir Worms, forçant ainsi les Autrichiens à demander la paix.

Au cours des négociations qui s’engagèrent à Vienne dès l’automne 1734, et grâce à l’habileté que sut déployer dans leur déroulement le représentant du cardinal, Monsieur de La Baune, les Français réussirent un formidable coup diplomatique. Pour prix de son renoncement au trône de Pologne et de l’évacuation de l’Italie du Nord, la France obtint d’une part l’installation d’un Bourbon espagnol sur le trône de Naples11 et d’autre part la cession des duchés de Lorraine et de Bar (oct. 1735)12. L’acquisition de cette grande et belle province de Lorraine fut ainsi obtenue, fait très exceptionnel, avec l’accord tacite de l’Angleterre et de la Hollande. Elle permit à la nation française d’unifier enfin sa frontière orientale et d’atteindre ainsi promptement les vingt-cinq millions d’habitants.

c) Une succession de triomphes diplomatiques

Partout où il le put, Fleury agit pour préserver non seulement la paix de son royaume, mais aussi celle de toutes les nations d’Europe. Reprenant le principe que le duc de Bourbon avait initié à Cambrai en 1724, Fleury réunit également sous sa présidence à Soissons, en 1728, un congrès extraordinaire destiné à régler par la négociation les principaux sujets de discorde qui agitaient encore les puissances européennes. S’il n’eut pas plus de résultats tangibles que le précédent, ce congrès de Soissons contribua à asseoir la réputation du cardinal et fortifia l’image de la France en tant que nation éprise de paix. En seize années, Fleury négocia ou patronna un grand nombre d’accords diplomatiques qui permirent tout à la fois de préserver la concorde mais aussi de renforcer l’influence diplomatique de la France.

Entre 1727 et 1729, Fleury aida ainsi l’Espagne et l’Angleterre à négocier entre elles la paix de Séville qui devait mettre fin au conflit qui les opposait à propos de la possession de Gibraltar.

En 1731, le chef du gouvernement français aida les Espagnols à implanter pacifiquement un Bourbon sur le trône de Parme.

Deux ans plus tard, il signa le traité de l’Escorial (surnommé le « Premier pacte de famille »), qui consacrait l’alliance des Bourbons de France et d’Espagne.

En mars 1737, il intervint personnellement pour préserver la concorde entre l’Espagne et le Portugal, qui avaient eu un différend frontalier à propos de leurs possessions sud-américaines.

Il imposa également sa médiation pour régler les conflits politiques qui agitaient la République de Genève et obtint du même coup que celle-ci se plaçât désormais dans l’orbite de la maison de Bourbon.

En 1737, il passa un accord militaire avec les Génois qui permit à la France d’intervenir librement en Corse. L’île de Beauté était en effet le théâtre depuis plusieurs années d’une grave insurrection anti-génoise et Versailles craignait que cela n’offrît une occasion à l’Angleterre pour s’installer dans l’île. Le marquis de Maillebois fut donc envoyé en Méditerranée. A la tête de ses troupes il s’acquitta de sa tâche avec célérité et subjugua sans peine les rebelles corses (1739-1740). L’île redevint alors une possession génoise mais la France avait marqué un point majeur face à l’Angleterre.

En 1738, Fleury remporta une importante victoire diplomatique lorsque ses alliés suédois, les chefs du « parti des Chapeaux » de Carl Gyllenborg et Carl-Gustaf Tessin, obtinrent la majorité au Parlement local (le Riksdag). Ils n’eurent d’ailleurs rien à faire de plus pressé que de conclure immédiatement un accord diplomatique et militaire avec Paris.

L’année suivante, par l’intermédiaire de son ambassadeur à Constantinople, le marquis de Villeneuve, Fleury poussa à la conclusion d’un armistice entre Autrichiens et Ottomans (traité de Belgrade, sept. 1739), ainsi qu’entre Russes et Ottomans (traité de Nyssa, oct. 1739). Comme il s’était assuré que les intérêts de la Sublime Porte fussent grandement ménagés par Vienne et Saint-Pétersbourg13, il se concilia par la même occasion la bonne grâce des Turcs, qui renouvelèrent en mai 1740 les fameuses « capitations » dont bénéficiaient les commerçants français au Levant depuis le règne de François Ier. Le droit reconnu à Sa Majesté très chrétienne d’être le protecteur attitré de tous les catholiques résidents dans l’Empire turc fut renouvelé. Les relations franco-turques étaient alors à leur pinacle. En janvier 1742, l’ambassadeur turc, Sa’id Effendi, fut d’ailleurs reçut avec faste au château de Versailles et aux Tuileries. En 1736 déjà, les Français avaient obtenu de pouvoir établir un nouveau consulat à Bassora sur le Golfe persique et, depuis 1730, c’était un français, Claude-Alexandre de Bonneval, qui dirigeait d’une main de maître la réforme de l’artillerie ottomane. 

Quant à la petite île de Malte, tenue par l’Ordre des Hospitaliers, elle était alors quasiment une dépendance française en raison du grand nombre de chevaliers français que l’Ordre comptait ses rangs14.

Et c’est ainsi qu’en 1740 le cardinal passait à juste titre pour l’arbitre de l’Europe et le chef de la plus grande monarchie d’Occident.

. L’équilibre des finances royales

a) Une politique fiscale habile

Le plus étonnant est que tous ces succès diplomatiques et militaires furent obtenus à relativement peu de frais. Catastrophique à la fin du règne de Louis XIV, l’état des finances françaises avait commencé à se relever sous la Régence, grâce notamment à l’action énergique du duc de Noailles. La faillite du système Law en 1720, si elle avait ruiné de nombreux épargnants, avait au moins eu le mérite d’apurer une grande partie des arriérés de l’Etat. Sous le ministère du duc de Bourbon, les frères Parîs étaient parvenus à redresser encore un peu plus l’équilibre financier de la monarchie. Une fois au pouvoir, le cardinal de Fleury veilla avec un soin tout particulier à ce que cette dynamique positive ne s’enrayât pas.

Issu lui-même d’un milieu de manieurs d’argent, Fleury fit de son mieux pour rassurer les grands argentiers du royaume et pour les garantir contre la rapacité et l’inconstance de l’Etat monarchique. L’une de ses premières mesures fut ainsi de restaurer et de restructurer le système de la ferme générale. De quoi s’agissait-il exactement ? Dans les faits, les fermiers généraux n’étaient autre que quarante riches banquiers parisiens qui avaient accepté de prêter au Trésor royal une certaine somme d’argent, qu’ils se chargeraient ensuite de récupérer sur la durée d’un bail, soit quatre à six ans, en prélevant certaines des contributions indirectes ordonnées par l’Etat, comme la gabelle (sur le sel), les aides (sur le vin) et les traites (sur les produits importés), augmentées bien évidemment d’une certaine part de bénéfice. Pour ce faire, ils entretenaient plusieurs milliers de fonctionnaires privés à travers le royaume. Afin de parer à d’éventuelles critiques de l’opinion, Fleury conclut avec les fermiers généraux un accord au terme duquel une partie de leurs éventuels bénéfices devraient automatiquement revenir aux caisses du Trésor royal. Fleury eut dès lors coutume de dire qu’il avait fait des fermiers généraux les « quarante colonnes de l’Etat »15.

Autre mesure destinée à rassurer les possédants, la stabilisation de la livre tournois, dont le nouveau cours fut fixé par édit le 15 juin 1726. Un marc d’or valait désormais 740 livres et 9 sols et un marc d’argent 51 livres, 2 sols et 3 deniers. En équilibrant par ailleurs les comptes publics, Fleury put écarter la nécessité d’avoir à dévaluer la monnaie, si bien que ce cours fixé en 1726 devait demeurer parfaitement inchangé jusqu’en 1785 – et même d’une certaine façon jusqu’en 1914. Cette stabilité monétaire redonna confiance aux investisseurs et fut l’une des principales causes de la prospérité du temps.

Mais Fleury ne s’attacha pas seulement à défendre la cause des plus riches mais se fit aussi un devoir de préserver les plus humbles. Certes, afin de faire face aux besoins engendrés par la guerre de Succession de Pologne, le contrôleur Philibert Orry dut rétablir pendant deux années le très impopulaire impôt du dixième (1733-1735), mais il le supprima dès que survint la fin des hostilités. Durant tout son mandat, l’habile ministre fit aussi de son mieux pour que l’assiette du principal impôt direct, la taille, qui ne pesait que sur les roturiers, soit nettement diminué. Le brevet des tailles de l’année 1743 fut d’ailleurs le plus faible de tous ceux du 18ème siècle. En 1733, tout à fait conscient que cet impôt pesait néanmoins trop lourdement sur la paysannerie de certaines provinces du royaume, Orry mit au point un essai de « taille tarifée », système plus équitable mais qui fut plus tard abandonné car trop complexe à mettre en œuvre étant donné les moyens du temps. Afin d’accroître encore ses revenus, le cardinal fit également augmenter le « don gratuit » qui était versé par l’Eglise de France lors de ses grandes assemblées annuelles.

Ces excellentes mesures, ainsi qu’un nouvel afflux de métaux précieux venus d’Amérique et d’Afrique, stimulèrent les échanges et donc les rentrées d’argent de l’Etat. Celui-ci assura dès lors un paiement régulier des dettes publiques ce qui redonna confiance aux préteurs16. Dès 1726 Fleury et ses adjoints furent en mesure d’équilibrer le budget de l’Etat, et ils parvinrent même, chose tout à fait exceptionnelle, à dégager un léger excédent pour l’exercice 1739-1740.

Fiers de leurs succès, Fleury et ses contrôleurs généraux ne virent pas la nécessité d’aller plus loin et risquer une réforme fiscale de grande ampleur, comme celle qu’avait théorisé l’abbé de Saint-Pierre qui, reprenant d’ailleurs les projets de Boisguilbert et de Vauban, aurait voulu instaurer l’égalité de tous devant l’impôt, sans distinction de rang ni de privilège. Et de même, la tentative d’édifier un véritable marché boursier tourna court en 1730 et ne sera plus reprise par la suite.

b) Les grands travaux

Profitant de la prospérité du pays et des dividendes de la paix, la monarchie française put mettre en branle la construction de nombreuses routes et de canaux qui allaient permettre d’améliorer les communications à l’intérieur du pays.

Le 13 juin 1738, il fut ainsi décidé d’entamer la construction d’un véritable réseau routier national. Construit en étoile autour de Paris il distinguerait hiérarchiquement entre eux les grandes routes, les routes, les grands chemins, les chemins royaux et les chemins de traverse. La construction de ce vaste réseau fut poursuivi tout au long du siècle et représenta un véritable triomphe technique pour l’époque. Large de vingt mètres, carrossé sur toute sa longueur, bordé d’arbres et équipé de relais bien entretenus, les routes royales française furent rapidement considérées comme les meilleures d’Europe et firent l’étonnement et l’admiration de tous les voyageurs étrangers. Leur mise en place représenta aussi une étape majeure de l’aménagement du territoire français car elle permit le désenclavement de nombreuses régions, stimula le développement du commerce mais aussi les capacités de manœuvre de l’armée.

Pour mener à bien ce vaste projet, le contrôleur général Orry décida l’instauration d’une « corvée royale des grands chemins ». Chaque route fut ainsi divisée en sections et en ateliers et tous les hommes âgés de seize à soixante ans qui résidaient sur les paroisses avoisinantes reçurent l’ordre de se rendre sur place avec leurs outils et leurs animaux de trait afin de travailler gratuitement pendant six jours par an. Cette mesure fut évidemment très impopulaire, mais Orry tint bon face à la fronde : « j’aime mieux » dit-il « demander aux corvéables des bras qu’ils ont plutôt que de l’argent qu’ils n’ont pas », et d’ajouter « si cela se convertit en imposition, le produit viendra au trésor royal, je serai le premier à trouver des destinations plus pressées à cet argent, et les chemins ne se feront pas ».

En juin 1732, le cardinal fit également entamer le percement du canal de Picardie, afin de relier la Somme et l’Oise et stimuler ainsi les transports fluviaux dans le nord de la France. Financé par celui qui était alors considéré comme l’homme le plus riche de France, le banquier Antoine Crozat (1655-1738), le canal fut finalement inauguré en 1738.

Ces grands travaux exigeait la création d’un corps d’ingénieurs adapté. En 1743, l’administration des Ponts et Chaussés fut ainsi détachée du contrôle général des Finances pour pouvoir former un corps autonome sous la direction de Daniel Trudaine. Ce nouveau corps des ingénieurs des Ponts et Chaussés devait jouer un rôle de plus en plus important dans l’Etat et inspirer à son tour la création d’autres corps spécialisés17.

c) L’armée royale sur le pied de guerre

L’armée pléthorique héritée de la « guerre de Succession d’Espagne » avait été en grande partie licenciée par la volonté du Régent. De 500 000 hommes, on était ainsi passé à un effectif permanent de seulement 160 000, ce qui avait bien évidemment soulagé de façon considérable les dépenses publiques. Fleury conserva cette armée de faible envergure, mais tint à ce qu’elle demeurât sur un qui-vive permanent. Lorsque cela fut nécessaire, comme en 1741 par exemple, l’ordre de mobilisation permit ainsi d’atteindre en quelques mois le seuil des 350 000 soldats. Il fit également organiser chaque été de grands camps destinés à la tenue d’exercices et de manœuvres.

Depuis février 1726, on avait aussi adjoint à l’armée professionnelle le concours d’une milice provinciale, qui devint peu à peu une institution permanente. Poursuivant sur la lancée de Louvois, qui avait tant fait pour accroître l’ordre et la discipline dans l’armée, Fleury imposa le port d’un uniforme réglementaire aux officiers généraux.

Sur toutes les frontières les forteresses de Vauban furent systématiquement entretenues et la place forte de Metz fut entièrement reconstruite sous la direction du maréchal de Belle-Isle, qui en fit un véritable chef-d’œuvre de l’art militaire. Afin de ne plus avoir à dépendre de l’étranger, le ministre Nicolas d’Angervilliers fit construire en 1730 une première manufacture royale d’armes blanches qu’il installa à Klingenthal en Alsace. Il fit également équiper l’artillerie française de canons dits « à la suédoise », capables de tirer près de dix coups à la minute. Enfin, les écrits de Charles de Folard (1669-1752), surnommé le « Végèce français », contribuèrent fortement à stimuler la réflexion stratégique des militaires.

d) Le commerce et les colonies

Bénéficiant des dividendes de la paix, le négoce français, à l’instar de celui de l’Europe tout entière, fut remarquablement prospère durant toute la période. Le volume commercial surclassa alors largement les commerces hollandais ou espagnols et concurrença même sérieusement celui des Britanniques.

Une bonne partie de cet essor tenait au développement du commerce colonial. L’exploitation des colonies était principalement du ressort de la Compagnie perpétuelle des Indes18, fondée en 1717 afin de rassembler en une seule institution toutes les diverses compagnies maritimes françaises fondées depuis Richelieu. Sous sa conduite, les établissements que la France détenait Outre-mer s’agrandirent et s’embellirent considérablement, tandis que le nombre de ses colons s’éleva pour la première fois de façon non négligeable19. Ces initiatives ultra-marines eurent trois points de chute principaux : la Nouvelle France (Canada, Acadie, Louisiane), les Indes occidentales (Saint-Domingue, Martinique, Guadeloupe, Cayenne, Marie-Galante) et les Indes orientales (les comptoirs de la côte de Coromandel ainsi que les îles Mascareignes).

En Nouvelle France, le Chemin du Roy – première route carrossable de l’Amérique française – fut construite entre 1731 et 1737 afin de pouvoir relier  entre elles les villes de Montréal et de Québec. En continuité avec la politique menée sous le règne précédent, des alliances furent nouées avec les tribus amérindiennes, ce qui permit à la France de renforcer ainsi sa position à travers tout le bassin du Mississippi et d’exporter vers l’Europe de grandes quantités de fourrures précieuses. Tandis que quelques rares tribus rebelles, comme celle des Natchez, étaient fermement remises au pas, on continua d’édifier toute une série de forts militaires à travers l’immense territoire qui sépare l’embouchure du Mississippi de la Baie d’Hudson20.

Dans les Mascareignes, le gouverneur Bernard François Mahé de La Bourdonnais, en poste de 1735 à 1746, développa la culture du café, de la canne à sucre et du manioc, et fit bâtir la ville de Port-Louis. L‘archipel des Seychelles, situé dans l’Océan indien, fut redécouvert par le navigateur français Lazare Picault qui en prit possession au nom de la Couronne en décembre 1742. Plus au nord, la France vit sa politique indienne couronnée de succès. Sous Pierre Dumas, gouverneur des établissements français de l’Inde entre 1735 et 1742, les comptoirs français se développèrent de façon spectaculaire. Aux trois que la France possédait déjà dans la zone (Surat, Pondichéry et Masulipatam), vinrent ainsi bientôt s’ajouter ceux de Yanaon, Mahé et Karikal, acquis respectivement en 1723, 1727 et 1739. Les marchands de la Compagnie française parvenaient alors à réaliser des profits bien supérieurs à ceux de leurs concurrents anglais. De l’Inde, ils exportaient vers l’Europe de nombreuses cargaisons d’épices en tout genre mais aussi du coton et des joailleries. Peu à peu, les princes de la péninsule du Deccan passèrent dans l’alliance française, faisant ainsi de la monarchie des Bourbon la plus puissante des nations européennes implantées aux Indes21.

En 1725, en ordonnant la libéralisation de la traite négrière (détenue jusque-là en monopole d’Etat), le cabinet du roi avait dû céder face à une très ancienne réclamation armateurs des ports de l’Atlantique. Les capitaines français en profitèrent pour se lancer avec succès dans le commerce triangulaire, qui connut dès lors un accroissement spectaculaire. Leur technique, déjà bien rodée, consistait à cingler tout d’abord vers les comptoirs de la côte africaine, principalement Saint-Louis du Sénégal, Gorée et Juda. Là, ils échangeaient des armes et divers colifichets avec les roitelets africains en échange de cargaisons d’esclaves de tous âges et de tous sexes. Ils repartaient ensuite vers les possessions françaises du Nouveau Monde, comme Saint-Domingue, la Guadeloupe et la Martinique, où ils revendaient leur marchandise humaine contre du café, du coton, du tabac, du cacao, de l’indigo et surtout du sucre, autant de produits précieux qu’ils allaient ensuite pouvoir négocier à bon prix une fois revenus en Europe. En valeur constante, le commerce maritime extérieur de la France grimpa ainsi de 80 à 308 millions de livres entre 1716 et 1748. La balance commerciale française devint ainsi très largement excédentaire. Lorient, Saint-Malo, Le Havre, La Rochelle, Bordeaux et surtout Nantes, connurent leur âge d’or et la flotte civile française dépassa bientôt les 5 000 bâtiments.

Marseille connut également un fort développement ,grâce au renouveau du commerce méditerranéen. En février 1741, Fleury recréa ainsi la « Compagnie royale d’Afrique » afin d’encourager le commerce entre la France et les Etats barbaresques. Le port algérien de La Calle, attribué aux Français depuis la Renaissance, devint un lieu d’échange par où le blé nord-africain transita désormais en grande quantité vers la France. Près de 500 employés français travaillaient sur place, de même qu’à Bône et à Collo. On exploitait aussi depuis La Calle le fameux corail rouge, si recherché des orfèvres parisiens. Le commerce avec les « Echelles du Levant » fut lui aussi très actif. De Constantinople, Smyrne, Alexandrette, Alexandrie et Tripoli, les marchands français, essentiellement marseillais, rapportaient à la belle saison des épices, de la soie, du café, de l’huile d’olive, de la cire, de la laine de chèvre d’Angora et de Beybazar. En retour, ils exportaient vers ces contrées des draps de lin, du papier, de la quincaillerie, de l’argent et des produits manufacturés (horloges, montres, etc.). Si les quantités étaient assez peu importantes, la valeur des marchandises transportées était élevée et les profits importants.

e) Une économie florissante

Suivant l’exemple tracé par Colbert, la production manufacturière fut particulièrement encouragée par l’Etat royal. De grandes enquêtes furent d’ailleurs menées sous la direction d’Orry afin de connaître l’état de la capacité productive française. On dénombra ainsi soigneusement tous les péages (dont le nombre fut diminué), les manufactures de textile, celles de tissus peints, les tanneries, les papeteries, les verreries, les forges et les mines de charbon22. Cette masse de documentation permit au contrôleur général d’impulser ensuite une vigoureuse politique de standardisation et d’amélioration de la qualité des productions françaises, politique dont bénéficièrent en particulier les lainages de Beauvais, d’Amiens et de Sedan, les soieries lyonnaises, les tapisseries des Gobelins et d’Aubusson, les fabricants de miroirs de Saint-Gobain ainsi que, plus largement, toutes les foires du pays. En 1728, l’ingénieur français Basile Bouchon fabriqua la première machine à tisser semi-automatique. Afin de concurrencer les productions saxonnes de Meissen, la première manufacture française de porcelaines fut fondée à Vincennes en 1738 – elle deviendra plus tard une manufacture royale et sera finalement transférée à Sèvres.

L’agriculture fut certainement le parent pauvre de cet essor général. Car si les paysans français représentaient plus 20 millions de sujets sur les 27 millions que comptaient alors le royaume, et s’ils produisaient près de 75% des revenus nationaux, leur sort préoccupait en réalité assez peu l’administration royale. Les techniques agricoles demeurèrent donc très rudimentaires et la période ne connut pas à cet égard de notables bouleversements. Les grandes exploitations étaient rares et les petites très nombreuses au contraire, la jachère à deux soles au sud de la Loire, et celle à trois soles dans le nord étaient toujours la norme, la céréaliculture était surreprésentée par rapport au maraîchage ou à l’élevage, tandis que l’outillage agricole resta d’assez médiocre qualité. L’agriculture française demeurait encore très largement une question de subsistance et non pas de commerce et de profit.

Sans remettre en cause ce tableau général assez sombre, il faudrait cependant compter avec de fortes disparités régionales. Dès le début du 18ème siècle, on note ainsi une augmentation sensible de la culture du maïs au détriment des céréales, notamment dans le sud-est. On date aussi de cette époque les débuts de la culture du vin pétillant, mise au point au siècle précédent par l’équipe du moine champenois dom Pérignon, et dont le commerce bénéficia fortement de l’arrêté royal du 28 mai 1728 qui légalisa l’exportation du vin en bouteille23. Les paysans de l’époque profitèrent également d’une embellie climatique certaine avec la fin de ce que les climatologues contemporains ont appelé le « petit âge glaciaire », ce qui leur permit d’accroître sensiblement leurs rendements. Grâce à l’amélioration des routes, le transport des grains fut facilité. Les paysans bénéficièrent aussi des fruits de la politique pacifique du cardinal grâce à laquelle ils n’eurent à subir ni le passage de la soldatesque française ou étrangère dans leurs champs et leurs villages, ni les réquisitions forcées, ni les nouveaux impôts qui accompagnaient généralement les époques guerrières.

Fait remarquable, il n’y eut pas non plus, durant tout le ministère Fleury, de grandes famines ou de grandes épidémies (peste, typhus, typhoïde). Ainsi préservée de ces graves menaces, la population française put mieux prendre soin d’elle-même. Le niveau de vie moyen s’éleva, l’alphabétisation progressa (lentement) dans les campagnes et (plus rapidement) dans les villes. La mortalité diminua sensiblement et l’espérance de vie s’accrut assez nettement. Tous ces faits, que le gouvernement d’ailleurs ne pouvait pas réellement percevoir, faute d’instruments statistiques suffisants24, contribuèrent à l’apaisement social et politique qui caractérisa cette période. Ainsi, et contrairement à ce qui s’était passé au cours du siècle précédent, on ne vit éclater aucune grande révolte paysanne.

. L’homme Fleury

La réussite spectaculaire de sa politique ne départit jamais le cardinal de ses mœurs simples ni de sa modestie naturelle. L’homme était assez bien fait de sa personne, avec une taille moyenne, un visage pâle et des traits fins. Il était doué d’un sens de l’humour et d’une finesse d’esprit très remarquables, qu’il avait eu l’occasion d’aiguiser à l’époque où il avait été l’un des hôtes les plus appréciés de la cour et des salons louis-quatorziens. Pieux, il faisait preuve d’un grand respect pour les choses sacrées. Mais il n’était pas pour autant un dévot et se refusait à critiquer trop vertement la conduite d’autrui. D’humeur égale, aussi imperturbable qu’impénétrable, il était d’un abord facile sans être pour autant dénué d’aplomb. Car sa bonhomie apparente ne l’empêchait pas de défendre le respect qui lui était dû en tant que ministre du roi. Ainsi, lorsqu’en juillet 1736, l’ancien corsaire Jacques Cassard, s’estimant injustement récompensé de ses longues années de service, se permit de le bousculer et de l’insulter, il alla finir ses jours dans la forteresse de Ham.

Formée à la dure par une jeunesse campagnarde et de longues années passées dans les austères pensionnats parisiens, Fleury ne cessa par la suite d’étonner ses contemporains par la rusticité de ses mœurs. Alors qu’il était parvenu au sommet du pouvoir, il continua ainsi de dormir dans le même vieux lit de damas qui avait été le sien au cours de ses années d’études à la Sorbonne. Lors de ses repas, où il mangeait invariablement seul, il ne prenait qu’exceptionnellement de la viande et demeurait toujours sobre. Et tandis que certains à la cour prenaient grand soin de leurs coûteuses perruques, il préférait laisser simplement tomber ses cheveux blancs sans art ni artifice. Si d’autres dépensaient des sommes folles pour se faire réaliser de fastueux portraits d’apparat, lui-même rechigna longtemps à se faire peindre25. Fait notable, il ne se fit construire ni château ni hôtel particulier. Il détestait aussi les panégyriques et détestait que l’on écrive sur lui, répétant souvent cet adage tiré de « l’Imitation de Jésus-Christ » : ama nesciri et pro nihilo reputari (« affectionne d’être inconnu et d’être tenu pour rien »). Pour ses affaires, il se contentait en tout et pour tout d’une rente annuelle de 100 000 livres, dont il dépensait près de la moitié à aider en secret divers infortunés26 et le reste à entretenir une petite domesticité que même un prélat de second ordre aurait jugée largement insuffisante.

Honoré Barjac, son premier valet de chambre, veillait ordinairement sur sa personne et prenait soin d’organiser ses rendez-vous quotidiens. Les deux hommes s’étaient rencontrés à l’époque où Fleury était évêque de Fréjus. Ils ne s’étaient plus quittés depuis et n’avaient d’ailleurs aucun secret l’un pour l’autre. Le très orthodoxe abbé Jean Couturier (1688-1770), supérieur général du séminaire de Saint-Sulpice de 1731 à sa mort, servait d’assistant au cardinal pour toutes les questions religieuses. Fleury, qui lui témoignait une grande confiance, lui avait d’ailleurs confié le contrôle ordinaire de la « feuille des bénéfices ecclésiastiques ». Lorsqu’il souhaitait prendre un peu de repos Fleury partait généralement se délasser chez son ami Couturier dans le calme et l’austérité du grand séminaire d’Issy où il louait une modeste maison. Situé à mi-chemin entre Versailles et Paris, le village d’Issy disposait il est vrai d’une situation idéale. Enfin, Jean-Simon Brissart (m. 1750) remplit auprès de lui le rôle d’aumônier et d’intendant. A elles trois, ces personnalités formaient le cercle immédiat du cardinal, elles étaient ses hommes de confiance et ses meilleurs conseillers27. Quatre à six secrétaires particuliers, bien plus jeunes que lui, complétaient ce proche entourage.

Ils admiraient tous l’exceptionnelle capacité de travail de leur maître et ami. Fleury dictait en effet avec aisance et écrivait beaucoup lui-même, il assimilait les dépêches avec célérité et semblait capable de démêler les situations les plus embrouillées avec une facilité déconcertante. De fait, il semblait prendre toujours et pour chaque cas la décision la plus juste et la plus sensée. Son excellente mémoire ne le trompait jamais, tandis que son grand âge ne semblait nullement avoir altérer ses forces, et encore moins la vigueur de son esprit. Après que plusieurs mois s’étaient écoulés, il était encore capable de se rappeler les moindres détails d’une conversation qu’il avait eue et jusqu’aux plus infimes aspects d’un projet qu’il avait conçu comme si cela s’était produit la veille.

Ses journées étaient pourtant très chargées. Ordinairement, il présidait tous les mercredis et dimanche matin les séances du Conseil d’en-haut, ou Conseil d’Etat, là où était décidée la politique extérieure de la France. Chaque samedi matin, il dirigeait celles du Conseil des dépêches où se traitait les affaires intérieures de la monarchie. Il suivait sa Majesté dans ses divers déplacements franciliens et menait avec elle des entretiens privés de façon très régulière. Il l’assistait aussi personnellement lorsqu’on lui présentait la fameuse « liasse », c’est-à-dire la liste des postes à pourvoir aux armées, dans l’administration et dans l’Eglise. Le reste de son temps était occupé par des réunions informelles organisées avec ses secrétaires d’Etat et ses ambassadeurs28, qu’il recevait seuls ou par groupes, ainsi que par une foule d’autres rendez-vous, publics ou privés. A tout cela il fallait ajouter l’assistance quotidienne aux offices religieux ainsi qu’aux principales manifestations officielles de la vie de cour. Lors de ses rares moments de loisirs, le cardinal prenait grand plaisir à pouvoir assister à des parties de jeu de paume.

S’il n’échappait pas à la critique, Fleury n’éveillait donc aucune haine. Homme probe et intègre, il ne devait d’ailleurs laisser qu’assez peu de biens à ses neveux et héritiers, chose d’ailleurs fort rare pour un ministre de cette époque. En leurs temps, Fouquet et même Colbert avaient largement profité de leur passage aux affaires pour se constituer des fortunes considérables. Le duc de Bourbon, le prédécesseur immédiat de Fleury, avait laissé à cet égard un souvenir particulièrement détestable. Mais le cardinal ne les imita point dans cette pratique, et jamais on ne vit détourner des deniers publics pour accroître ses revenus. Il s’assura également que la fortune de sa proche famille, qu’il fit venir à Paris et qu’il pourvut certes de quelques titres, charges et bénéfices, demeura dans les limites de la décence. Contrairement à l’usage déréglé du temps en la matière, les cousins Fleury, qui auraient pu profiter de la puissance de l’un des leurs pour s’enrichir éhontément, ne se firent ainsi remarquer que par leur grande discrétion29, un fait que même les adversaires du cardinal durent reconnaître.

Le seul goût de luxe que l’on connut au cardinal durant toutes ces années de gouvernement fut celui bien innocent des manuscrits anciens que ce bibliophile averti fit acheter dans toute l’Europe30. Il offrit en particulier un appui constant à l’abbé Bignon, directeur de la Bibliothèque royale de 1721 à 1743. Les deux hommes commanditèrent même plusieurs expéditions destinées à ramener de précieux incunables de Turquie, d’Egypte et même de Chine31. Ils firent aussi rénover la grande bibliothèque du roi à Versailles afin de pouvoir entreposer leurs acquisitions, près de dix mille en tout. En 1732, Fleury fit entièrement don de sa collection personnelle de livres à la couronne de France. La Bibliothèque royale devint à cette époque la plus vaste du monde et, pour la première fois, fut ouverte au public à des heures fixes, indice que l’éducation des Français commençait à devenir une chose digne d’intérêt pour l’Etat32. En 1725, Fleury avait fait son entrée en tant que membre honoraire à l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres et, dès l’année suivante, il devint également proviseur en titre de l’université de la Sorbonne et supérieur nominal du collège royal de Navarre. A ce titre, il aida notamment à organiser les expéditions de La Condamine en Amérique du Sud en 1735-1745 (expédition qui fit connaître à la France le quinquina, le curare et le caoutchouc), celle de Maupertuis en Laponie en 1736-1737 (elle permit de confirmer l’aplatissement des pôles prévu par Newton) et celle de Bouvet de Bozier vers les terres australes en 1738-1739 (qui découvrit le manchot et donna son nom à l’île Bouvet). En 1733, le géographe Cassini II reçut du roi et de Fleury l’ordre d’établir une grande carte du royaume, œuvre gigantesque qui l’occupa durant plus de dix années.

Ainsi placé au cœur de nombreux réseaux d’érudits et d’universitaires, le cardinal put contribuer au développement des arts et des lettres français. Il accepta ainsi la création de nouvelles académies à Marseille (1726), La Rochelle (1730), Rouen (1736), Arras (1737) et Dijon (1740), afin que la province puisse participer de plein pied au mouvement des idées.  Il est d’ailleurs un fait certain que c’est alors, plus encore sans doute que sous le règne de Louis XIV, que l’art de vivre à la française fut le plus apprécié et le plus imité par les élites européennes. Voltaire, Marivaux, Rameau, Chardin, Couperin, Bouchardon, etc. le royaume abritait certains des plus grands artistes et des plus célèbres esprits de l’époque. Les architectes Robert de Cotte et Germain Boffrand, les sculpteurs Coustou et Le Lorrain, le décorateur Oppenord, l’orfèvre Thomas Germain, l’ébéniste Charles Crescent, le danseur Claude Ballon, l’écuyer Robichon de la Guérinière, le cuisinier Vincent de La Chapelle, chacun d’entre eux été considéré comme une sommité dans son domaine, et les étrangers venaient de loin pour pouvoir admirer leurs réalisations. Les salons de madame du Tencin, de madame du Quinault et de la marquise de Lambert, donnaient alors le ton de la mode et du bon goût. Et, tandis que dans les cafés de la capitale, au Procope ou au Gradot, on discutait des  avec passion des dernières nouvelles, les Grandes nuits de Sceau organisées par la duchesse du Maine réunissaient la meilleure société.

Et pourtant, au milieu de cette frénésie de faste et de plaisirs, Fleury sut garder la tête froide. Il détestait en effet par dessus tout que l’on gaspilla les derniers publics. Sur ses directives, le contrôleur des Finances veilla donc fermement à ce que l’entretien des bâtiments royaux ne vienne plus grever le budget, comme cela avait été le cas du temps de Louis XIV. Même le train de vie de la famille royale fut fortement réduit. Fort heureusement, plutôt que Versailles, qu’il jugeait trop vaste et impersonnel, le roi Louis XV préférait ordinairement résider dans des demeures moins dispendieuses. Il passait ainsi généralement l’été au château de Compiègne et la plus grande partie de l’automne à Fontainebleau. A partir de 1739, on le vit aussi s’établir de façon régulière dans sa villa de Choisy, dans son beau château de Madrid, situé au cœur du bois de Boulogne, ainsi que sa résidence de La Muette, qu’il avait entreprit de faire entièrement rénover en 1741. Durant les premières années de son règne, le roi se rendit aussi très souvent au château de Rambouillet chez ses amis et parents, le comte et la comtesse de Toulouse, dont il appréciait fort la compagnie. Au début des années 1740, le château de Marly, bâti par son aïeul, eut également ses faveurs.

Et même lorsqu’il résidait à Versailles, le souverain ne quittait que rarement les vastes appartements privés qu’il avait fait entièrement réaménager entre 1727 et 1730. Seuls ses intimes y étaient admis, ce qui convenait mieux à son goût de la discrétion que les immenses et pompeuses salles d’apparat bâties par son ancêtre. Mais de toute façon Fleury veillait. En juin 1738, le Cardinal insista ainsi pour que cinq des sept princesses royales fussent envoyées à l’abbaye de Frontevraud afin d’y achever leur éducation d’une façon qu’il espérait être plus honnête et surtout moins dispendieuse qu’à Versailles. La pension de la reine Marie Leszczynska fut également fortement diminuée. En 1741, pour cause de dépense de guerre, la « maison de la reine » fut même purement et simplement supprimée. Durant toutes ces années, le cardinal fit d’ailleurs tout son possible afin de maintenir la souveraine aussi éloignée que possible de la politique, car il craignait fort qu’à cause de sa naïveté et de sa générosité, elle ne devienne un centre d’attraction pour tous les courtisans en mal de prébendes et d’influence.

En matière de gouvernement, nous avons déjà dit que le roi avait laissé à Fleury une liberté d’action presque entière. Le souverain, s’il était très sûr de son rang et du respect qu’on lui devait, n’avait en effet que peu d’estime pour ses propres capacités à gouverner. En outre, il avait en horreur le changement et faisait donc invariablement confiance à Fleury, même si cette tutelle sembla lui peser de plus en plus vers la fin. Malgré cela le roi n’en assumait pas moins, très scrupuleusement d’ailleurs, les devoirs de sa charge. Il faisait célébrer son lever, son coucher et ses repas de façon solennelle, exactement comme l’avait fait son prédécesseur sur le trône, il présidait aux cérémonies officielles, assistait à la liturgie avec recueillement et appréciait beaucoup le fait de passer les troupes en revue. S’il lui arrivait de diriger les débats lors des conseils, le détail des affaires gouvernementales l’ennuyait fort. Il préférait de loin passer des moments agréables en petits comités avec ses proches ou bien encore chasser. Sa passion pour l’art cynégétique devint même si envahissante que cela lui valut les remontrances de Fleury en 1734.

Une année plus tôt, tandis que son épouse avait accouché de leur sixième enfant, le roi avait fini par céder à l’insistance des quelques courtisans libertins qui ironisaient de longue date sur sa fidélité conjugale33. Informé que le roi s’était à présent décidé à prendre une maîtresse, le Cardinal résolut, non pas de l’en empêcher, car il n’en avait pas les moyens, mais en tout cas de lui en fournir une qui ne soit pas liée aux coteries. Son choix se porta sur la jeune Louise-Julie de Mailly-Nesles (1710-1751), jeune aristocrate timide dont il savait qu’il n’aurait rien à redouter. Et ce calcul se révéla exact puisque, pendant près de quatre années, la liaison que le roi entretint avec mademoiselle de Mailly fut calme et sans ombrage, la jeune femme se montrant ainsi parfaitement fidèle aux attentes de Fleury. Le jeune souverain mélancolique, timide et blasé, trouvait quelques consolations dans sa relation avec cette jeune femme charmante et douce. Leur aventure se fit de façon si discrète qu’elle ne fut connue de la cour qu’en 1737. Mais, à partir de septembre 1738, l’attention du souverain commença à se porter sur les trois autres sœurs Nesles : Pauline-Félicité de Vintimille (1712-1741), Diane-Adélaïde de Lauragais (1714-1769) et Marie-Anne de Tournelle-Châteauroux (1717-1744). Or ces trois femmes étaient autrement plus décidées et ambitieuses que leur aînée. Soutenues par le duc de Richelieu, elles entreprirent bientôt de jouer un rôle politique auprès du souverain. Tant qu’il vécut, le cardinal de Fleury veilla à ce que cela n’arrivât pas. La future ascension de la marquise de Pompadour et les scandales qu’elle allait provoquer devaient justifier à posteriori l’attitude du cardinal.

Pour autant, le jeune souverain français demeurait encore fort populaire dans l’opinion et, où qu’il aille, ce n’était que des vivats et des bravos qui l’accompagnaient. Comme c’était la coutume, les libelles et les chansons injurieuses, qui circulaient  bien sûr en grand nombre dans les rues de Paris, ne visaient que les ministres et jamais la personne royale elle-même, qui demeurait intouchable. En septembre 1729, la naissance tant attendue du Dauphin de France fut splendidement fêtée par toute la population du royaume, car elle plaçait l’avenir de la dynastie des Bourbons sous de meilleurs auspices et mettait fin par la même occasion aux ambitions que nourrissaient la branche espagnole de pouvoir régner un jour sur le trône de France. Dès que cette nouvelle fut connue, toutes les églises du pays célébrèrent des Te Deum et firent sonner leurs cloches à toutes volées. On organisa un peu partout des feux d’artifices, des banquets et des bals, tandis que dans les citadelles résonnèrent les coups de canons habituels en pareilles occasions. Dans les rues de Paris, au milieu des lâchers de colombes et des illuminations, les différents corps de métiers et les confréries religieuses organisèrent une longue suite de processions publiques envisagées comme autant d’actions de grâce. On distribua à tous les passants du vin et de la charcuterie et l’on s’amusa comme jamais. Et afin que tous puissent se sentir concernés par cette allégresse, le roi proclama également une amnistie générale dont purent bénéficier de nombreux prisonniers. Et ces réjouissances se produisirent non seulement dans le royaume mais également dans toute l’Europe, car des réceptions publiques furent organisées par les ambassadeurs français. Ce fut sans doute la plus belle époque du règne, et peut-être même du 18ème siècle français tout entier.

. Une fin de règne difficile

Les dernières années du ministère Fleury furent en revanche un temps d’épreuve et de doute. Depuis 1738, l’usure du pouvoir commençait en effet à se faire sentir. Beaucoup de courtisans, qui pour certains convoitaient sa place, redoublaient d’attaques secrètes contre la personne du cardinal dont la popularité allait en déclinant. En outre, lui que son physique n’avait jamais trahi jusque-là, commençait à donner des signes d’affaiblissement. S’il conservait encore toute son autorité dans la direction des affaires, il avait dû donner plus de la latitude à ses ministres. Son influence, qui était certes toujours déterminante au Conseil d’En-haut, allait néanmoins s’affaiblissant, ce qui permis à d’autres figures d’émerger. Certaines d’entre elles commencèrent à faire figures de possibles successeurs au vieux prélat, comme le prince de Conti, le cardinal du Tencin ou encore l’ancien évêque de Mirepoix, monseigneur J.-F. Boyer, qui était devenu le précepteur du Dauphin en 1735 et faisait figure de chef de file du parti dévot.

L’état de santé du cardinal fut encore aggravé par le poids des mauvaises nouvelles qui commencèrent à lui parvenir de toutes parts. En effet, les années 1737-1738 et 1741-1742, furent marquées par d’assez mauvaises récoltes tandis que l’hiver 1739-1740 se montra particulièrement rigoureux, ce qui eut pour conséquence directe de faire monter en flèche le prix du pain. On revit alors des scènes que l’on n’avait plus observé depuis bien longtemps ; magasins et des greniers attaqués par une foule en colère, convois de vivres pillés par des paysans affamés. Le 23 septembre 1740, en plein Paris, le carrosse du cardinal fut même assailli par une foule de femmes et son occupant ne dut son salut qu’à une généreuse et preste distribution de pièces d’or. Heureusement, grâce aux réserves accumulées dans les greniers royaux lors des années fastes, les effets de la disette furent grandement atténués. Mais, au même moment, une épidémie de grippe pulmonaire fit de sérieux dégâts parmi les populations, principalement dans l’ouest et le nord. Enfin, à la Noël 1740, une crûe extraordinaire de la Seine noya sous les flots une grande partie de la capitale. Durant plusieurs semaines toutes les boutiques furent fermées et les habitants contraints de se réfugier dans les étages supérieurs. Tous ces événements dramatiques contribuèrent à installer un climat général de malaise et de défiance34.

Beaucoup plus grave cependant fut le déclenchement de la guerre de Succession d’Autriche. Ce conflit, que Fleury n’avait pas voulu, ne tarda pas à grever lourdement le budget de la Couronne et surtout à menacer sérieusement cet équilibre européen qui s’était instauré depuis trente ans et que le cardinal s’était efforcé de préserver de toutes ses forces durant son ministère.

Tout commença le 26 octobre 1740, avec l’annonce de la mort à Vienne de l’empereur Charles VI de Habsbourg. Cette nouvelle, bien qu’attendue depuis un certain temps déjà, provoqua un grand ébranlement dans les cours européennes. Après cinq siècles d’existence, c’était la première fois qu’un souverain Habsbourg mourait sans laisser derrière lui un héritier mâle apte à prendre sa succession. La plupart des princes allemands se liguèrent alors dans l’espoir de se partager les innombrables possessions que la dynastie autrichienne avait amassé sous sa coupe au fil des générations. Frédéric II de Prusse attaqua ainsi la Silésie en décembre 1740, tandis que Charles-Albert VII, le prince électeur de Bavière, lançait ses forces en Basse-Autriche, tout en réclamant pour lui un titre impérial qu’il considérait à présent comme vacant. Suivant le vieux réflexe des Wittelsbach en pareil cas, il en appela bientôt à la France.

Cependant, comme sept ans plus tôt au moment du déclenchement de la guerre de Succession de Pologne, Fleury aurait préféré ne pas avoir à céder à l’appel des armes. Il savait trop bien qu’entrer en guerre aux côtés de la Bavière contre l’Autriche aurait signifié une rupture de la paix conclue avec l’Angleterre. Il savait aussi que cela revenait à bafouer purement et simplement le serment qu’il avait fait en 1735 à l’empereur Charles VI par lequel la France s’engager à reconnaître la validité de la « Pragmatique Sanction » et donc la légitimité de sa fille, Marie-Thérèse, à lui succéder dans tous ses Etats et toutes ses dignités, y compris donc la couronne impériale. Il savait enfin et surtout que cela signifiait s’engager dans une aventure militaire périlleuse et qui ne concernait pourtant pas directement les intérêts de la France. Mais l’atmosphère belliciste qui régnait désormais à Versailles et à Paris finit par tout emporter sur son passage. Emmenée par le maréchal Fouquet de Belle-Isle (1684-1761) et par le secrétaire à la Guerre, Amelot, la faction anti-autrichienne de la cour, avait formé le projet de porter la frontière française jusqu’à Mayence et au Rhin, tout en parvenant à placer un fidèle allié allemand à la Hofburg. A force d’arguments, elle sut convaincre le roi du bien fondé de ses arguments si bien que le cardinal dut s’incliner à son tour. Il fit cependant de son mieux pour temporiser les choses.

Lorsque Belle-Isle fut dépêché à Francfort en décembre 1740, il n’avait donc encore pour mission que d’assister à diète qui devait élire le nouvel empereur et de favoriser les intérêts des Bavarois. Pendant ce temps, le cardinal entreprit de calmer les Anglais, furieux de voir la France s’engager à nouveau dans une politique expansionniste sur le continent européen. Par le biais de ses agents présents à Londres, il promit aux Britanniques que leurs possessions continentales hanovriennes ne seraient pas touchées par le conflit et que la France, qui n’avait aucune revendication territoriale, ne cherchait qu’à soutenir les légitimes prétentions impériales de Charles-Albert, tout en assurant à Marie-Thérèse la sauvegarde de ses possessions patrimoniales autrichiennes. Pour mener à bien ce projet, outre les trois électeurs Wittelsbach (Bavière, Cologne, Palatinat), qui étaient les relais traditionnels de l’influence diplomatique française dans l’Empire, le cardinal parvint également à s’assurer le concours d’alliés puissants, en particulier la Prusse, la Suède, la Saxe, la Savoie, l’Espagne et la Pologne. Finalement c’est l’éclat de la victoire remportée par Frédéric II en Silésie contre les Autrichiens qui acheva de convaincre les Français que le trône de Vienne était désormais à portée de la main. Le 15 août 1741, poussé par les courtisans qui lui faisaient miroiter une occasion inespérée, Fleury consentit à laisser Belle-Isle traverser le Rhin pour s’avancer à travers l’Allemagne du Sud à la tête d’une armée de quarante mille hommes tandis que Maillebois entrerait en Allemagne du nord à la tête d’une force à peu près similaire.

Après s’être emparé aisément des cités de Passau puis de Linz le 10 septembre 1741, Belle-Isle arriva aux portes de Vienne, obligeant Marie-Thérèse à quitter sa capitale pour se réfugier à Presbourg en toute hâte. Placée dans cette situation désespérée, la souveraine fit parvenir à Versailles des propositions de paix, offrant aux Français de leur céder le Luxembourg en échange de l’arrêt des hostilités, et peut-être même les Pays-Bas autrichiens s’ils consentaient à l’aider à récupérer la Silésie. Fleury commit alors sans doute la plus lourde, et peut-être même la seule faute politique de sa carrière diplomatique en refusant de céder à cette offre alléchante (15 octobre 1741). Toutefois, toujours désireux de laisser une porte de sortie à l’Autriche, il décida de rediriger vers Prague les troupes qui s’apprêtaient à marcher sur Vienne. Conduite par le brigadier – et futur maréchal – Maurice de Saxe, l’arme française parvint à s’emparer de capitale de la Bohême dans la nuit du 26 novembre 1741, après seulement deux jours d’un siège mené avec une extraordinaire audace. Pendant ce temps, Charles-Albert de Bavière s’était fait élire empereur par la majorité des grands électeurs et, le 24 janvier 1742, se fit sacrer solennellement dans la cathédrale de Francfort-sur-le-Main. Pour la première fois de son histoire, la France donnait ainsi un empereur à l’Allemagne et l’on put croire pendant un moment que les fortes réticences exprimées par le cardinal avaient été sans fondement.

Mais Arx tarpeia Capitoli proxima. La situation évolua alors brusquement en défaveur des Français. Tout d’abord, les princes hongrois offrirent à leur souveraine Marie-Thérèse un soutien inespéré en lui apportant un grand nombre de troupes aguerries et fidèles grâce auxquelles les Autrichiens purent reprendre Linz (janvier 1742), s’emparer de Munich (février 1742) et venir assiéger les Français dans Prague (août 1742). Au plus mauvais moment, Belle-Isle eut la bonne idée de tomber malade ce qui l’obligea à quitter la tête de l’armée. Ses successeurs ne cessèrent de se brouiller sur la conduite à tenir et de se gêner les uns les autres. Maillebois fut alors envoyé en renfort pour tenter de dégager l’armée de Bohême mais il se retrouva bloqué devant Egra. Inquiet de la tournure prise par les événements, Frédéric II de Prusse passa alors un accord secret avec Vienne. En échange de la renonciation des Autrichiens à la Silésie, il abandonna subitement l’alliance française (paix de Breslau, 11 juin 1742), bientôt suivi en cela par la Saxe (septembre 1742). Pendant ce temps, au nord de l’Europe, les Suédois, alliés des Français, perdaient sèchement la guerre qu’ils avaient engagée avec précipitation contre la Russie en août 1741. Ils durent céder la Carélie en échange de la paix35. Mais le pis se produisit lorsqu’eut lieu ce que Fleury voulait à tout prix éviter. Le 13 février 1742, le gouvernement Walpole fut effet renversé à la chambre des Communes, ce qui permit au très anti-français Lord Carteret d’arriver aux affaires à Westminster. Les Britanniques envoyèrent immédiatement d’importants subsides à la cour de Vienne. Ils mobilisèrent aussi leur flotte de guerre afin d’attaquer les colonies françaises et débarquèrent des troupes dans le Hanovre  (« l’Armée pragmatique ») pour assister directement Marie-Thérèse.

A l’automne 1742, la France se retrouvait ainsi pratiquement dans la même position que quarante années plus tôt, au début de la guerre de Succession d’Espagne lorsque, cernées de toutes parts, ses troupes n’eurent plus d’autre choix que de sonner la retraite. Prague fut abandonné et les puissances ennemies se retrouvèrent rapidement aux frontières de l’Alsace (décembre 1742), lorsqu’elles furent heureusement stoppées par un hiver particulièrement rigoureux36. Dès le mois d’août précédent, accablé par cette série de revers qu’il n’avait que trop prévu, le cardinal avait tenté de discrètes offres de paix avec l’Autriche par l’intermédiaire du général von Königsegg. Mais celles-ci furent volontairement rendues publiques par la cour de Vienne, ce qui causa un beau scandale en France et à l’étranger37. Au début du mois de décembre 1742, fatigué et peiné, le cardinal se retira dans sa maison de campagne d’Issy d’où, entouré par ses fidèles amis les prêtres de Saint-Sulpice, il continuait néanmoins à diriger la politique de la France.

Le 6 janvier 1743, il travailla avec le roi à Versailles pour la dernière fois. Une semaine plus tard, le 14 janvier, il sentit ses forces l’abandonner et dut s’aliter. Prévenus de l’aggravation soudaine de son état de santé, ses amis de Saint-Sulpice vinrent alors l’assister et lui apporter les derniers secours. Il se confessa, reçut le viatique ainsi que l’extrême onction et embrassa le crucifix qu’on lui tendait. Lors de son agonie, il reçut par trois fois la visite du roi ainsi que celle de la reine et du dauphin. Le 25 janvier, il tomba dans le coma et la mort le prit finalement dans la matinée du mardi 29 janvier 1743, jour de la Saint-François-de-Sales, à quelques semaines de son quatre-vingt-dixième anniversaire. L’un de ses secrétaires, le sieur Duparc, s’empara alors des clés de ses armoires personnelles qu’il alla remettre au roi à Versailles.

Quelques jours plus tard, le corps du cardinal fut solennellement et fastueusement transféré du séminaire vers l’église voisine Saint-Etienne d’Issy38 escorté par plus de deux cents prêtres et douze évêques. Les membres de la cour boudèrent ostensiblement ces funérailles, hormis cependant le duc Alexis de Châtillon, gouverneur du Dauphin et homme fort dévot. De son côté, le souverain pleura sincèrement la mort de celui qui, après avoir été son précepteur, était devenu son principal ministre, mais aussi son conseiller et son ami fidèle. Pour le repos de son âme, il fit donner le 25 mai 1743 une messe solennelle en la cathédrale Notre-Dame de Paris. C’était là un honneur rare, réservé ordinairement aux membres de la famille royale. Le père jésuite Charles de Neuville prononça à cette occasion l’oraison funèbre du défunt. Le corps de Fleury demeura à Saint-Étienne d’Issy jusqu’à l’achèvement de son tombeau officiel installé dans l’église Saint-Louis du Louvre.

Le roi fit taire les critiques formulées à l’encontre de son mentor et refusa de revenir sur la disgrâce de Chauvelin prononcée six ans plus tôt afin de ne pas paraître désavouer la mémoire du cardinal. Il prolongea au contraire tous les hommes qui avaient servi l’ancien premier ministre en particulier Maurepas, Orry et Auguesseau. Comme souvent en pareil cas, lorsque disparaît une personne qui a détenu un si grand pouvoir durant si longtemps, l’heure fut bien plus au soulagement qu’à la peine et aux regrets. Son Eminence était devenue impopulaire à la cour et dans l’opinion parisienne qui l’avait surnommé « Son Eternité ». Elle était également victime des reproches de ceux qui lui imputaient les récentes défaites et qui, surtout, n’avaient guère oublié la lutte féroce qu’il avait mené contre les parlementaires jansénistes.

Et pourtant, les années Fleury apparaîtront bientôt comme le dernier âge d’or de la monarchie française. Nul ne pouvait songer en effet, au moment où l’on portait le vieux cardinal en terre consacrée, que le régime qu’il avait si bien servi finirait par être balayé moins de cinquante ans plus tard. Cinquante années marquées par une extraordinaire série de revers militaires, de gabegie financière et d’erreurs politiques funestes. La renaissance spectaculaire de l’opposition parlementaire, les attaques de plus en plus virulentes du parti philosophique, anglophile, prussophile et matérialiste, allaient finir par entraîner une délégitimation progressive de toutes les institutions monarchiques et finalement de la personne même du roi. Les événements de 1789 allaient être la conséquence logique de ce processus.

On a parfois fait grief à Fleury de ne pas avoir cherché à réformer en profondeur le système monarchique et de pas s’être attaqué aux blocages de la société dont il avait eu les destinées entre les mains. Reproche injuste, car on ne peu pas tenir rigueur à un homme politique de n’avoir pas fait évoluer un système qui, non seulement n’avait pas encore dévoilé ses faiblesses et ses contradictions, mais qui à l’inverse semblait donner des preuves chaque jour renouvelées de son efficacité. Faux procès puisqu’à cette époque le contentement et la confiance en soi étaient encore de mise en France. C’est surtout aux personnages politiques qui allaient venir après lui, les Choiseul, Maurepas et autres Turgot, qu’il faudrait adresser ces remarques, et plus encore peut-être à ces deux souverains, Louis XV et Louis XVI, qui par faiblesse et par naïveté bien plus que par manque d’intelligence, se montrèrent indignes des enjeux de leurs fonctions et de la gravité de la situation.

En réalité, lorsqu’elle se retrouve placée à côté de celles du cardinal d’Amboise, de Sully, de Richelieu, de Mazarin ou de Colbert, l’action du cardinal languedocien ne dépareille aucunement. Voilà en effet un chef de gouvernement dont l’habileté aura su maintenir la paix à l’intérieur et à l’extérieur des frontières durant près de seize années. Un homme politique qui réussit l’extraordinaire exploit de rééquilibrer le budget de l’Etat, tout en présidant à l’une des plus importantes périodes de croissance économique de l’histoire du pays. Un grand diplomate, qui parvint à obtenir pour la France et quasiment sans combat ce beau duché de Lorraine dont tous les Capétiens avaient cherché à s’emparer sans succès depuis le 15ème siècle ! De par son dévouement à l’égard de la maison de France, Fleury a très certainement égalé la plupart de ses glorieux prédécesseurs à la tête du gouvernement. Mais, de par ses vertus personnelles et son respect du droit, de la justice de la morale, il les a sans aucun doute surpassés. La postérité a donc souvent été bien injuste avec lui, elle qui ne retint guère son nom que par intermittence et rarement pour en faire l’éloge. D’ailleurs, n’est-il pas tout à fait scandaleux qu’aucune biographie de référence ne soit jamais parue en France depuis celle de l’abbé Victor Verlaque en 1878, et cela en dépit de la longueur de son ministère et de son importance sur le plan historique ? Mais peut-être n’est-ce que justice, que ce silence autour de cet homme étonnant, qui fit tant de grandes choses sans bruit, qui rejeta la grandiloquence et le faste qui lui auraient pourtant assuré une plus grande place dans l’histoire, et cela parce que sa devise demeura toujours : ama nesciri et pro nihilo reputari.

Bibliographie :

Sources directes :

  • Ce qu’il reste des papiers personnels du cardinal de Fleury est conservé à la Bibliothèque Nationale de France sous la cote NAF 22406 (4 vol.).
  • Argenson, René-Louis de Voyer de Paulmy, marquis d’ (1694-1757) : Journal et Mémoires, 9 volumes, E.-J. Rathéry, Paris, 1859-1867.
  • Barbier, Edmond-Jean-François (1689-1761) : Chronique de la Régence et du règne de Louis XV, ou Journal de Barbier (1718-1763), 8 volumes, Paris, Charpentier, 1851-1857.
  • Hénault, Charles-Jean-François Hénault d’Armozeran, dit le « Président Hénault » (1685-1770) : Mémoires du président Hénault, 1854.
  • Luynes, Charles-Philippe d’Albert, 4e duc de (1695-1758) : Mémoires du duc de Luynes sur la Cour de Louis XV (1735-1758), 1860-1865.
  • Marais, Mathieu : Journal et mémoires de Mathieu Marais, avocat au Parlement de Paris, sur la régence et le règne de Louis XV (1715-1737), 4 volumes, Didot, Paris, 1863-1866.
  • Saint-Simon, Louis de Rouvroy, duc de (1675-1755) : Mémoires du Duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la Régence, 43 volumes, 1879-1930.

Études contemporaines :

  • Antoine, Michel : Le conseil du roi sous le règne de Louis XV, Droz, Genève, 1970.
  • Antoine, Michel : Louis XV, Fayard, 1989.
  • Bluche, François : Louis XV, Perrin, 2003.
  • Campbell, Peter R. : Power and Politics in Old Regime France, 1720-1745, Londres, Routledge, 1996.
  • Campbell, Peter R. : The Conduct of politics in France in the time of the cardinal de Fleury, thèse de doctorat, université de Londres, 1985.
  • Campbell, Peter . : « Le cardinal de Fleury, ou comment devient-on le précepteur de Louis XV », in Histoire de l’Education, n° 132, p. 49-72, 2011.
  • De Sars, Maxime : Le cardinal de Fleury, apôtre de la paix, Hachette, 1942.
  • Espitalier, Hippolyte : Les évêques de Fréjus du XIIIe siècle à la fin du XVIIIe siècle, 2 vol., Draguignan, Latil, 1898, vol. II, p. 315-372.
  • Hardy, Georges : Le cardinal de Fleury et le mouvement janséniste, 1925.
  • Le Roy-Ladurie, Emmanuel : L’Ancien régime, tome 2. L’Absolutisme tempéré.
  • McCandless Wilson, Arthur : French foreign policy during the administration of Cardinal Fleury, 1726–1743 : a study in diplomacy and commercial development. – London: H. Milford, Oxford University Press, 1936.
  • Mormiche, Pascal : Les fidélités languedociennes et provençales du cardinal de Fleury, in Bulletin du Centre de Recherche du Château de Versailles, 2008.
  • Petitfils, Jean-Christian : Louis XV, Perrin, 2014.
  • Ranchon, J.-B. : Histoire d’André-Hercule, cardinal de Fleury, non édité, Bnf, ms. NAF 2076.
  • Verlaque, Victor : Histoire du cardinal de Fleury et de son administration, 1878.
  • Vitalis, A. : « Fleury, les origines, la jeunesse » in Annales du Midi, volume 18, 1906, p. 40-62.

Notes :

1 En octobre 1730, une petite conjuration se forma néanmoins derrière Louis-Antoine de Pardaillan duc d’Epernon, afin d’écarter Fleury des affaires. Préparée dans l’ombre par le cardinal de Polignac, le duc de Noailles, gouverneur de Versailles et le duc de Gesvres, gouverneur de Paris, elle consista essentiellement en la remise au souverain d’un mémoire décrivant le supposé mauvais état du royaume et le suppliant de procéder au renvoi de Fleury. Les conspirateurs furent désavoués par le roi et l’impréparation du complot lui valut d’entrer dans la postérité sous le nom de « Conjuration des Marmousets », du nom que l’on donnait alors aux figures naines et grotesques sculptées dansles églises. Plutôt que de se livrer à une chasse aux sorcières, Fleury se contenta d’éloigner les conjurés de la cour pendant deux années.

2 En mai 1714, alors qu’il était encore évêque de Fréjus, Fleury avait pour sa part reconnu par un mandement la validité de la bulle Unigenitus. Cette prise de position précoce et sans faille avait beaucoup fait, disait-on, pour le faire rentrer en grâce auprès de Louis XIV.

3 Outre le fait d’être la principale cour de justice du royaume, le parlement de Paris avait également pour rôle d’enregistrer les décisions royales, c’est-à-dire littéralement de les inscrire dans les registres. Il pouvait éventuellement formuler à cette occasion des critiques (des « remontrances »), qui bloquaient leur enregistrement et donc leur mise en œuvre. Arguant de ce droit, certains parlementaires prétendaient pouvoir régenter l’Etat aux côtés de l’administration royale. Pour leur imposer ses vues, le roi devait alors se déplacer lui-même et tenir un « lit de justice » afin que son ordonnance soit enregistrée et qu’elle entre ainsi en vigueur malgré les remontrances parlementaires. De 1673 à sa mort, Louis XIV avait aboli les droits de remontrance du parlement, mais ceux-ci avaient été rétablis par le Régent dès le mois de septembre 1715.

4 Depuis 1727, on organisait à Saint-Médard des cérémonies « miraculeuses » sur la tombe d’un diacre janséniste, François de Parîs, mort en odeur de sainteté. Possédés par le « Saint-Esprit », les participants entraient en convulsion et pouvaient dès lors résister à tous les tourments qu’on leur faisait subir. La fermeture du cimetière n’entraînera pas la fin de ce mouvement dit des « convulsionnaires ». Malgré l’édit de 1733 qui les condamnait, ils continuèrent d’organiser secrètement des cérémonies de ce genre, toujours plus violentes, pendant une bonne partie du 18e siècle. Le mouvement dégénérera peu à peu en donnant naissance à diverses sectes prophétiques et apocalyptiques, notamment sous la conduite du père oratorien Michel Pinel (1700-1772).

5 Magnanime, Fleury le fera finalement rappelé aux affaires et lui confiera en 1736 le poste d’administrateur général aux subsistances de l’armée.

6 A partir de la disgrâce de Chauvelin en 1737 et jusqu’à sa mort, Fleury institua la pratique des comités de ministres. Composés de membres du conseil d’En-haut et du conseil des Dépêches, ils se réunissaient chaque lundi sous la présidence de Fleury mais sans le roi. Ils évoquaient des sujets et rendaient des avis qui étaient ensuite soumis au souverain. Véritable réunion gouvernementale avant l’heure, le comité des ministres fut finalement supprimé par le roi en 1747.

7 Ce qui leur valut d’ailleurs d’être en grande partie intégrée dans le futur Code civil napoléonien (1802).

8 Depuis la fin du 17e siècle, les équilibres stratégiques européens évoluaient lentement mais sûrement. La France et l’Autriche demeuraient sans conteste les deux plus grandes puissances du continent mais la Russie, la Prusse et surtout l’Angleterre étaient entrées avec force et fracas dans le concert des nations, formant ainsi avec leurs devancières une sorte de pentarchie. A l’inverse, les Provinces-Unies, l’Espagne, l’Empire ottoman, et plus encore Venise, la Suède et la Pologne avaient perdu beaucoup de leur ancienne influence sur le cours des événements.

9 Il faut toutefois rendre justice à cette accusation et faire remarquer que, durant le ministère Fleury, le ministre de la Marine, l’habile Maurepas, sut constituer discrètement une flotte de guerre d’une taille respectable (cinquante-six vaisseaux de haut bord en 1738), qu’il fit doter des dernières nouveautés techniques et en particulier, d’un instrument cartographique de tout premier ordre. Durant le passage au pouvoir de Fleury, les navires français se montrèrent avec fierté des Antilles jusqu’aux Indes, mais aussi en Méditerranée. Ainsi, lorsque des corsaires tripolitains osèrent s’attaquer à des navires battant le pavillon au lys, une escadre partit de Toulon et effectua de dures représailles contre les Barbaresques. Cela valut au roi d’obtenir des excuses officielles de la part du bey de Tripoli (1728). Trois ans plus tard, le vieux héros breton, l’amiral Duguay-Trouin, mena une opération similaire contre Tunis et Alger (1731).

10 Un vieil usage issu du droit féodal voulait en effet que tous les biens d’un étranger mort sur le territoire du royaume aillent à la Couronne.

11 Comme le fit remarquer Voltaire dans son Précis sur le Siècle de Louis XV cette guerre d’Italie fut bien la seule qui se soit terminée par un succès solide pour les Français depuis l’époque de Charlemagne. Pour la première fois le vieux rêve de voir un fils de France solidement assis sur le trône de Naples se trouva donc réalisé.

12 La France prenait ainsi peu à peu forme actuelle. En 1738, Fleury racheta la vicomté de Turenne à son dernier vicomte pour quelques millions de livres, mettant ainsi un terme à l’une des dernières principautés autonomes du royaume. Ne subsistèrent plus dès lors que le comté de Montbéliard (une terre d’Empire, qui sera finalement annexée en 1793), la principauté d’Orange, le territoire d’Avignon et le Comtat Venaissin (trois terres appartenant aux Etats pontificaux jusqu’en 1791), la principauté des Dombes (qui resta apanagée à un prince du sang jusqu’en 1762), la République de Mulhouse (cité autonome qui resta confédérée aux cantons suisses jusqu’en 1798), le duché de Nivernais (qui subsistera jusqu’en 1789), le comté de Charolais (terre appartenant aux Condés et réunie à la Couronne en 1761) et celui de Rethel (fief des Mazarin, rattaché en 1789). La Corse fut cédée par Gênes à la France en 1768. La Savoie et le comté de Nice le seront par le Piémont, une première fois sous la Révolution (1792) et définitivement en 1860.

13 A Paris, la splendide fontaine des Quatre-Saisons, située rue de Grenelle, fut édifiée en mémoire du rôle joué par la France dans la signature de cet accord. Conçue par Edme de Bouchardon, elle représente l’un des premiers exemples de cette volonté nouvelle de sobriété d’exécution, qui donnera plus tard naissance au courant néo-classique. Elle existe toujours et constitue très certainement le plus important monument lié au souvenir du cardinal. Signalons aussi qu’à l’occasion de la signature du traité de Belgrade, l’empereur d’Autriche accorda à Louis XV et au dauphin la dignité de chevalier de la Toison d’Or.

14 L’ordre des Hospitaliers comptait près de 250 commanderies dans le royaume.

15 A égalité, les deux principales sources de recette de la monarchie étaient alors constituées par la levée des impôts directs (taille, capitation, dixième) et par l’affermage des impôts indirects. A cela s’ajoutait les dons gratuits du clergé, le bénéfice des monnaies et du domaine royal et enfin la vente/revente des offices.

16 Depuis la fin des guerres de religions, l’Etat royal avait dû faire banqueroute (c’est-à-dire procéder de façon unilatérale à l’annulation de ses dettes) à plusieurs reprises (1624, 1648, 1661, 1701 et 1715). A l’inverse, grâce au travail accompli sous la Régence et le ministère Fleury, aucune banqueroute ne se produisit plus jusqu’en 1770.

17 L’empirisme qui avait régné jusque-là fut donc peu à peu délaissé. Une école des ponts et chaussées vit le jour en 1747. Une Ecole de Génie militaire et une école de charpenterie de marine furent mises en place en 1748 et une première Ecole pour officiers ouvrit en 1756.

18 Nouvelle preuve de l’influence que possédaient alors les Languedociens à Paris, le directoire de la Compagnie fut présidé de 1717 à sa mort par le puissant financier François Castanier d’Auriac (1674-1759), fils d’un receveur des tailles de Carcassonne. A ses côtés, un commissaire du roi (Louis Angrand puis Henri Bertin) représentait le contrôleur général des finances.

19 La population du Canada français passa ainsi de 19 000 à 50 000 colons entre 1714 et 1750.

20 Dans les années 1730-1740 ,l’explorateur français Pierre Gaultier de Varennes de Lavérendrye s’avança depuis Montréal jusque dans le Manitoba et le Dakota, où il fit construire plusieurs forts, tandis que de leur côté les frères Mallet, partis de la Nouvelle-Orléans, reconnaissaient pour la première fois le massif des Rocheuses.

21 Ce qui sera particulièrement le cas à partir de 1742, lorsque le nouveau gouverneur des Indes françaises, Joseph François Dupleix se lancera dans une grande politique d’expansion des intérêts français vers l’intérieur du sous-continent indien.

22 Les fameuses mines de charbon d’Anzin situées près de Valenciennes furent ainsi exploitées à partir de 173 et produisirent bientôt près de la moitié de la houille française. Celles de Littry en Normandie furent ouvertes à partir de 1743. Dans ces sites, ainsi que dans les ateliers des soieries de Lyon et les arsenaux de l’Atlantique, on commençait à assister aux prémices d’un phénomène de concentration industrielle. La France de 1720 comptait ainsi environ 120 000 ouvriers.

23 La première maison de Champagne, la Maison Ruinart, fut fondée en 1729 et existe toujours aujourd’hui. Chanoine Frère fut créé en 1730, Taittinger en 1734 et Moët-et-Chandon en 1743.

24 Encore faut-il préciser l’importance qu’eut en la matière l’ordonnance de 1736 concernant les registres paroissiaux. Cette ordonnance, beaucoup plus précise et surtout bien plus contraignante que les lois antérieures (celles de 1539 et 1667 notamment), constitue le premier texte législatif français entièrement consacré à l’état civil. Elle définit avec précision le contenu des actes, rappelle l’obligation de les signer et de les rédiger en français sur du papier timbré standardisé. Les actes de baptême devaient désormais comporter les noms et prénoms des parents ainsi que celui des parrains. Les actes de mariage devaient quant à eux mentionner les âges, qualités et lieu de résidence des conjoints et de leurs quatre témoins. Quant aux actes de sépulture, ils devaient être rédigés même pour les enfants morts en bas âge, ce qui n’avait pas toujours été le cas jusqu’alors. Enfin, et dans ce domaine la déclaration de 1736 rompait définitivement avec les pratiques antérieures ; on instituait le système du double registre tenu simultanément et de même contenu. Le premier registre devait être conservé à la paroisse et le second remis au greffe de la justice royale du bailliage. Bon gré mal gré, les ecclésiastiques durent se plier aux mesures édictées par le pouvoir, et ce d’autant plus que de lourdes amendes menaçaient les récalcitrants. Ainsi, à partir de 1737, toutes les paroisses de France possédèrent une double collection de registres paroissiaux et les actes furent rédigés de manière uniforme dans tout le royaume.

25 Il posa néanmoins deux fois pour Hyacinthe Rigaud, une première fois en 1706 pour un portrait privé en buste, et une autre fois en 1727, pour réaliser cette fois un portrait officiel en habit de cardinal qu’il régla au peintre 3 000 livres. L’original de cette œuvre a été perdu, mais il en existe de nombreuses copies d’époque (Goodwood House, Château de Versailles, etc.). Bien longtemps après sa mort, la jeune portraitiste Elisabeth Vigée-Lebrun, alors au tout début de sa carrière, offrira à l’Académie française un très beau portrait de Fleury réalisé d’après les gravures de l’époque (1775).

26 Au cours de sa carrière ministérielle, le cardinal se fit un devoir de venir en aide à tous ceux qui le sollicitaient, négociants au bord de la ruine, pères de famille dans le besoin, jeunes gens pauvres mais prometteurs, etc. A sa mort, il légua l’essentiel de sa fortune aux miséreux et le reste à ses neveux. De son vivant, tous les revenus qu’il obtenait des rentes de l’abbaye Saint-Philibert étaient ainsi distribués aux pauvres de la région champenoise.

27 Pendant plusieurs années, l’abbé Firmin Pollet (1652-1733) avait assumé auprès de Fleury le rôle de confesseur. Mais lorsqu’il contesta la décision du cardinal d’abaisser les rentes viagères, ce dernier s’en sépara, car il préférait faire triompher les intérêts de l’Etat plutôt que de satisfaire ceux de son confesseur.

28 Au milieu du 18e siècle, le nombre des ambassades françaises était encore assez réduit, une quinzaine tout au plus, toutes installées en Europe. Voilà leur liste non exhaustive et le nom de leurs titulaires en 1743 : Madrid (Guy-Louis de Guérapin de Vauréal, évêque de Rennes), Naples (marquis de l’Hôpital), Rome (abbé de Canilliac), Berlin (marquis de Vallory), Londres (M. de Bussy), Istanbul (Cte de Castellane), Dresde (Cte des Alleurs), Amsterdam (marquis de Fenelon), Venise (Cte de Froulay), Stockholm (marquis de Lanmary), Saint-Pétersbourg (M. Dallion), Lisbonne (marquis de Chavigny), Turin (marquis de Senesterre), Berne (M. de Courteille). Le très important poste de Vienne n’était alors plus attribué en raison de la guerre.

29 L’un d’entre eux fut Jean-Hercule de Rosset (1683-1748), fils de l’une des sœurs du cardinal, Marie de Fleury. A partir de 1723, Jean-Hercule devint, en tant que seul hériter des Fleury, le récipiendaire des faveurs du cardinal. Déjà baron de Pérignan et officier dans l’armée royale, il fut nommé gouverneur de Lodève et d’Aigues-Mortes, avant d’être fait marquis de Rocozel (1724) puis duc et pair de Fleury (1736). En 1741, il prit la place de La Trémoille comme premier gentilhomme de la Chambre du roi. Ses descendants, installés à Versailles et très bien en cour, portèrent le titre de duc de Fleury jusqu’à l’extinction de leur famille en 1815. A Paris, les Fleury résidaient dans leur hôtel particulier situé sur la quai Malaquais, en face du Louvre.

30 Le suédois Jean Otter visita la Perse entre 1737 et 1739 pour le compte de la France et ramena de ce voyage de nombreux manuscrits persans, qui constituèrent le futur fond des manuscrits orientaux de la Bibliothèque royale. De leur côté, les abbés Sevin et Fourmont firent de nombreux relevés topographiques et épigraphiques à l’occasion de leur séjour dans l’Attique et le Péloponnèse en 1728-1730. Leurs travaux permirent au comte de Caylus de révolutionner l’histoire de l’art antique.

31 Depuis 1717, Fleury était membre de l’Académie française. En 1721 il fut admis à l’Académie des Sciences et, en 1725, à l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres.

32 Dans le même esprit, on décida en 1737 d’organiser tous les deux ans l’exposition célébée jusque-là de façon aléatoire par les artistes de l’Académie royale de peinture. Organisée du 25 août (fête de Saint-Louis) au 25 septembre dans le magnifique Salon carré du Louvre, ce « salon des peintures » allait vite devenir l’un des grands moments de la vie artistique française.

33 Sous le principat de Fleury, la cour de Versailles était dominée par quelques courtisans qui étaient les amis intimes du roi : le duc de Richelieu (1696-1788), le duc de La Trémoille prince de Tarente (1708-1741), le comte Louis de Noailles d’Ayen (1713-1793), les marquis de Souvré (1704-1767) de Gesvres (1705-1774) et de Coigny (1702-1748). Le comte de Maurepas, qui avait à sa charge l’intendance de la maison de Roi, en était aussi l’un des plus brillants esprits. C’est avec eux que le roi dînait, chassait et conversait la plupart du temps.

34 Comme souvent en de pareil cas on se mit à chercher des coupables. Et ainsi, alors cela ne s’était plus vu depuis des années, on mena à nouveau des procès en sorcellerie. Le vicaire Bertrand Guillaudot fut ainsi brûlé vif à Dijon le 3 avril 1743. En France, le dernier bûcher fut allumé en 1745 pour l’infortuné Louis Debaraz. On peut rappeler au passage que dernière mise à mort d’un hérétique en Suède se produisit en 1704, en Grande-Bretagne en 1727 et en Allemagne en 1804.

35 Les Suédois durent toutefois à l’intervention française de ne pas perdre toute la Finlande. En novembre 1741 en effet, l’ambassadeur de France à Saint-Pétersbourg depuis 1739 Jacques de la Chétardie (1705-1758), était parvenu à imposer sa protégée, Elisabeth Petrovna, sur le trône de Russie.

36 A partir de 1745 toutefois, les exploits du maréchal Maurice de Saxe et du général A. Chevert allaient finalement permettre de remporter cette guerre si mal engagée. C’est suite à ce conflit qu’eu lieu le « renversement des alliances » et que fut conclu le traité d’amitié franco-autrichien (1756) que Fleury avait déjà préparé en son temps.

37 La lettre prétendument adressée par Fleury à Königsegg et critiquant la conduite de Belle-Isle aurait été un faux. Toujours est-il que sa publication dans la Gazette d’Utrecht et sa diffusion dans toute l’Europe coûta beaucoup de son crédit au cardinal, ce qui l’affecta profondément.

38 L’exécution de la sculpture magistrale qui surmontait le tombeau du cardinal dans l’église Saint-Louis fut d’abord confiée par P. Orry à Edme Bouchardon le 9 février 1743 (celui-ci présenta deux projets en 1743 et 1745), mais fut finalement réalisée par le sculpteur Jean-Baptiste Lemoyne (1704-1778). Payé pour moitié par le roi et pour moitié par la famille Fleury le tombeau fut enfin inaugurée en 1768 après bien des retards. Abandonnée à partir de 1793, l’église Saint-Louis du Louvre fut affectée au culte protestant en décembre 1802 avant d’être finalement détruite en 1811 pour pouvoir dégager la place du Carrousel. Les dernières ruines de l’édifice furent balayées en 1850. Quant à la sépulture du cardinal, elle avait été détruite dès le mois d’août 1792 au moment de la chute de la monarchie. Des fragments du tombeau mis à l’abri par Alexandre Lenoir se trouvent désormais à l’Ecole des Beaux-Arts de Paris. Quant au corps lui-même ?

Crédits photographiques :

. Image de présentation : Cabinet du Conseil, château de Versailles. C’est dans cette pièce que fut décidée la politique de la France pendant le dernier siècle de l’Ancien Régime. By Miguel Hermoso Cuesta (Own work) [CC BY-SA 3.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0)%5D, via Wikimedia Commons.

. Image 1 : Portrait de Philibert Orry, d’après Hyacinthe Rigaud [Public domain], via Wikimedia Commons

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