André Tardieu (II) : la chute

Première partie

. Le deuxième passage au pouvoir (janvier – juin 1932)

Un mois après sa démission, André Tardieu retrouve cependant le gouvernement en devenant ministre de l’Agriculture (27 janvier 1931). A ce poste, il va notamment devoir gérer les conséquences de l’agitation qui touche le monde paysan, frappé depuis le milieu des années 1920 par la chute des cours de la plupart des produits agricoles, en particulier ceux du blé, du vin et de la betterave. Afin de pallier ce problème, Tardieu ne fait pas preuve de beaucoup d’originalité et se contente de mettre en place des mesures protectionnistes et d’instaurer un vigoureux système de soutien des prix.

Un an plus tard, il intègre le cabinet de Pierre Laval en tant que ministre de la Guerre (14 janvier 1932). Alors qu’il assiste à la conférence de Genève sur le désarmement, qui s’ouvre le 2 février 1932, il propose (vainement) de doter la SDN d’une force militaire qui lui permettrait de prévenir l’extension des conflits entre Etats1.

Sur les conseils de Tardieu et Mandel, Pierre Laval tente aussi de faire passer devant l’Assemblée une réforme électorale qui instaurerait un scrutin uninominal à un tour, avec l’objectif de forcer les radicaux à choisir leur camp dans l’optique de la prochaine législative. Indigné par cette manœuvre, le Sénat à dominante radicale décide de renverser le gouvernement Laval. Quelques jours plus tard, le 20 février 1932, André Tardieu est appelé par le président Paul Doumer à former un nouveau cabinet.

Pour la deuxième fois de sa carrière, Tardieu se retrouve donc à la première place de l’échiquier politique. Tout en occupant le portefeuille des Affaires étrangères, il se met tout de suite au travail depuis son bureau du Quai d’Orsay2. Il compose un ministère de centre-droit : Etienne Flandin est confirmé aux Finances, Paul Reynaud est nommé à la Justice, tandis que Laval reçoit le portefeuille du Travail. Le 11 avril 1932, dans la droite ligne de sa politique sociale antérieure, André Tardieu fait adopter la loi Landry, qui va instaurer un système d’allocations familiales pour tous les salariés de l’industrie et du commerce ayant au moins deux enfants.

A partir d’avril 1932, le président consacre toutes ses forces à la préparation des élections législatives qui doivent amener au pouvoir la 15ème législature. Il sera le premier chef de l’exécutif à réaliser une véritable tournée électorale. Mais, au soir du 10 mai, il connaît une amère défaite. Certes, il conserve son siège de député de Belfort, mais l’Union des gauches remporte 335 élus tandis que la droite parlementaire en obtient seulement 230. Le 9 juin 1932, Tardieu quitte la présidence du Conseil3. Contrairement à ce qu’il espère encore, il ne reviendra plus jamais à la tête du pays.

. Le système français en crise (1932-1934)

La défaite sans appel de la droite aux législatives est essentiellement venue de son incapacité à enrayer la crise économique qui frappe alors le pays. Provoqué par des années de spéculations outrancières, le krach de Wall-Street, survenu le mardi 29 octobre 1929, a en effet déclenché un véritable séisme et entraîné l’économie américaine dans une grave dépression. Dès la fin de 1929, un cycle vicieux s’est installé, dont l’implacable logique va tout dévaster sur son passage, sans que les responsables politiques réussissent à s’y opposer.

Le schéma des événements a été minutieusement étudié par les économistes. A l’origine de tout, il y donc la chute du cours des actions, qui va provoquer l’effondrement de la valeur des actifs bancaires. Les emprunteurs ne pouvant plus rembourser les crédits qu’ils avaient contracté auprès des banques, celles-ci se retrouvent dans une situation financière désastreuse. Même celles qui ne font pas rapidement faillite ne seront bientôt plus en capacité de pouvoir financer les entreprises, qui devront dès lors licencier en masse pour arriver à s’en sortir. Le chômage augmentant, le pouvoir d’achat s’érode et la consommation s’effondre, impactant directement les carnets de commandes de ces mêmes entreprises. Anticipant une baisse des volumes d’achat, elles licencient donc à nouveau. Cette récession amenuise d’autant les recettes fiscales de l’Etat.

Parce que les banques américaines ont rapatrié leurs avoirs en catastrophe dans l’espoir de renflouer leurs caisses, et que Washington a mis en place des mesures protectionnistes afin de protéger ses industries de la concurrence étrangère, cette crise, d’abord purement américaine, va se propager à vive allure dans le reste du monde, en Allemagne d’abord, puis au Royaume-Uni ensuite, deux pays dont les économies entretiennent des liens étroits avec l’Amérique et où le même schéma va se reproduire.

Pendant un temps, la France va sembler épargnée par ces tourments, sans doute parce que son système économique est plus archaïque et moins connecté aux grands réseaux commerciaux et financiers. Mais les signes avant-coureurs de la dépression apparaissent dès l’été 1930, lorsque les cours de la bourse de Paris commencent à plafonner. A la fin de l’année 1930, la crise commence réellement à frapper le pays et l’année 1931 verra se produire près de 118 faillites bancaires. Le schéma évoqué plus haut se met alors en place. Privées de financement, les industries commencent à licencier massivement. L’augmentation du chômage qui en résulte, en affaiblissant la consommation et les recettes de l’Etat, ne fait qu’aggraver la crise et rend illusoire une reprise rapide.

Face à cette situation, le système politique français montre clairement ses limites. Entre les mois de décembre 1930 et de février 1934, près de onze cabinets ministériels vont ainsi se succéder aux affaires, sans qu’aucun ne parvienne à enrayer ni la crise économique, ni la montée de l’agitation sociale. Pour rassurer les détenteurs de francs, les décideurs français vont entreprendre de faire passer les taux d’intérêt de 3,9% à 5,6% entre 1931 et 1936, alors même qu’ils diminuaient de 4,6% à 2,9% au Royaume-Uni et de 3,6% à 2,7% aux Etats-Unis, deux pays où l’on pariait à l’inverse sur une relance de l’investissement. Le coût élevé du crédit français va constituer un frein direct à la reprise de la consommation.

Dans plusieurs pays, la dévaluation monétaire compétitive apparaît comme la seule alternative possible. Le 21 septembre 1931, Londres annonce ainsi de façon spectaculaire que la livre Sterling ne sera plus indexée sur le montant des réserves d’or de sa banque centrale. L’heure de la planche à billet à sonné. En avril 1933, les Etats-Unis procèdent à leur tour à une dévaluation du dollar. Ces décisions vont renchérir la valeur des exportations françaises de près de 30%. Avec un franc désormais largement surévalué, les exportations françaises vont ainsi tomber de 14,2% du PIB en 1930, à seulement 6% en 1935. Les entrepreneurs choisissent donc sur l’empire colonial, qui va finir par absorber 32% des exportations françaises en 1935, contre seulement 20% en 1929. Pendant ce temps le chômage progresse, finissant par toucher plus d’un million de personnes.

Désormais dans l’opposition, Tardieu assiste impuissant à ce désastre, tout en préparant activement son grand retour. Afin d’avoir les coudées franches, il quitte l’Alliance Démocratique et crée son propre groupe parlementaire, le Groupe Républicain4. Il reconstruit aussi patiemment son réseau d’influence. Il appuie ainsi discrètement le colonel de la Rocque, qu’il a encouragé à prendre la tête de l’association des Croix-de-Feu en 1932. Sur le plan économique, il noue aussi des liens étroits avec Ernest Mercier, le président du Redressement français, qui prône l’intervention massive de l’Etat afin de sortir le pays du marasme économique. Mais Tardieu se consacre surtout à la promotion de sa grande idée, la réforme des institutions politiques.

. Le réformiste (1933-1934)

Fidèle aux initiatives qu’il avait lancées alors qu’il était encore aux affaires5, André Tardieu inaugure ainsi à partir de janvier 1933 une campagne médiatique destinée à promouvoir une révision institutionnelle majeure. Afin de susciter sur le sujet un vrai débat public, il décide de multiplier les publications d’ouvrages tout en rédigeant de nombreux articles pour l’Illustration, Le Temps, le Figaro et la Revue des deux Mondes. Parce qu’il veut s’adresser directement au peuple, en son nom propre et sans le soutien ni d’un parti ni du parlement, il organise aussi plusieurs séries de conférences à travers le pays. Après Paris le 27 janvier 1933, il est à Laon le 26 mars, Belfort le 17 mai, Ambert le 6 juin, Bourg-en-Bresse et Chambéry le 26 novembre. Devant une audience nombreuse (près de 8000 personnes viennent l’écouter à Ambert), il prône pêle-mêle : la réduction du nombre de partis politiques6 et l’alignement du système français sur un bipartisme à l’anglaise, un renforcement du pouvoir exécutif dans les mains d’un « Premier ministre » qui remplacerait ainsi le président du Conseil, la suppression du droit d’initiative budgétaire pour les parlementaires qui se contenteraient simplement de voter les lois et le budget annuel, le recours au référendum en cas de blocage politique, la possibilité de dissoudre la Chambre sans l’avis du Sénat, le vote obligatoire de tous les citoyens, y compris celui des femmes et des jeunes.

Mieux que nul autre, Tardieu a bien compris les tares du système et l’inadaptation du régime aux graves enjeux de l’époque. Dans Le Souverain captif, il écrit notamment :

 » A considérer mes deux premiers cabinets, qui ont duré treize mois, j’ai dû, pendant les huit mois de sessions parlementaires, subir en 329 séances, le dépôt de 327 interpellations et de 62 questions […]. A ces occasions, comme dans les débats budgétaires et législatifs, j’ai dû monter 72 fois à la tribune et poser 60 fois la questions de confiance. Si l’on ajoute les 14 comparutions devant les commissions, le total des interventions personnelles que j’ai dû faire, comme chef de gouvernement, à l’appel des chambres, se chiffre par 206, soit un coefficient de 25 interventions par mois […]. Est-ce dans de pareilles conditions, aussi assailli par ses adversaires que mal soutenu par ses amis, qu’un ministère peut faire de grandes choses, avec des termes de durée soit de quelques mois, soit de quelques semaines ? Je ne le crois pas. J’ai pris l’épreuve avec philosophie, sans menacer personne du bâton. Mais j’ai dû, tout de même, constater l’impossibilité de gouverner. »

L’Heure de la Décision, publié au début de l’année 1934 à partir des articles publiés dans l’Illustration, va devenir l’ouvrage de référence de ce révisionnisme politique. Il obtient une large audience et se voit salué par toute une partie de la presse de droite et par diverses personnalités prestigieuses, dont le maréchal Lyautey.

Mais il vaut aussi à Tardieu d’essuyer de sévères critiques. Les socialistes et les radicaux en particulier réagissent très mal à toutes ses initiatives. Blum taxe même Tardieu de « néo-boulangisme », tandis que pour l’Humanité ses propos relèvent du « fascisme » et sont dignes d’un apprenti dictateur. Tardieu se fait également des adversaires à droite parmi tous ceux qui, y compris le vieux Raymond Poincaré (avril 1933), contestent la radicalité de son « révisionnisme », en arguant qu’une simple modification du règlement parlementaire serait largement suffisante pour régler la plupart des difficultés. L’extrême-droite n’est pas plus tendre. Sous la plume de Léon Daudet l’Action Française ridiculise ainsi l’idée « bouffonne » de « réformer la peste ou la syphilis en bonifiant les bubons ».

. L’année des espoirs déçus (1934)

Mais les émeutes du 6 février 1934 vont jouer le rôle d’accélérateur de l’histoire. A son origine, il y a le scandale provoqué par l’affaire Stavisky, qui a mis une fois de plus en relief les liens étroits que le personnel politique républicain entretient avec certains réseaux d’affairistes qui sont parfois proches du banditisme pur et simple.

Or le 12 janvier 1934, en dépit d’une violente intervention d’André Tardieu, la chambre des députés refuse de constituer une commission d’enquête sur cette affaire. Le 3 février, le gouvernement ordonne le renvoi du préfet de police de Paris, Jean Chiappe, jugé trop favorable à la droite nationaliste. Une grande manifestation de protestation est organisée le 6 février 1934 par les partis de la droite ultra, mais aussi par le PCF. Au cours de la soirée, de violentes bagarres éclatent à proximité de l’Assemblée nationale. Par crainte d’être débordée, la police tire, faisant quinze morts et mille cinq cents blessés parmi les manifestants. Accusé par la presse de droite d’avoir fait massacrer des anciens combattants, le président du Conseil Edouard Daladier se retrouve contraint de démissionner alors qu’il venait à peine d’être nommé. Au matin du 7 février, le choc est profond dans l’opinion. C’est la première fois de l’histoire de la IIIe République qu’un cabinet s’est vu contraint de démissionner sous la pression de la rue.

Ces dramatiques événements, qui semblent donner raison à Tardieu, contribuent en tout cas à remettre au cœur de l’actualité le problème des institutions républicaines. A défaut d’autre solution, on fait alors appel à l’ancien président de la République, Gaston Doumergue. Toujours très populaire dans l’opinion, celui-ci accepte de quitter son village de Tournefeuille pour revenir à Paris. Il va rapidement constituer un véritable « gouvernement de choc » (9 février 1934) où l’on va retrouver toutes les grandes figures politiques de la droite et du centre : Chéron à la Justice, Sarraut à l’Intérieur, Barthou aux Affaires étrangères, Pétain à la Guerre, Laval aux Colonies, Flandin aux Travaux publics, Germain-Martin aux Finances, Marin à la Santé, Marquet au Travail, et bien sûr Tardieu qui, comme Herriot, va devenir ministre d’Etat sans portefeuille. Malgré la modestie de ce poste, personne n’est dupe, c’est bien Tardieu qui sera l’éminence grise du nouveau pouvoir.

Sous la présidence du radical de droite Paul Marchandeau, une commission de réforme de l’Etat est mise en place à la Chambre le 21 mars 1934. Quelques semaines plus tard, Tardieu présente son « Plan du 9 juillet », qui propose une vaste réforme institutionnelle et économique. Dans la foulée, Adrien Marquet lance un train de mesures destinées à relancer l’économie et à enrayer la progression du chômage par le biais d’investissements massifs de l’Etat.

Mais les radicaux renâclent une fois encore. Ils savent bien en effet que le but ultime de Tardieu consiste à transformer totalement la vie politique française. Il n’a d’ailleurs jamais caché son intention de parvenir à rassembler derrière lui le centre et la droite afin de constituer un grand parti libéral-conservateur sur le modèle des Tories anglais. Or les radicaux savent très bien que leur formation politique, centriste par définition, perdrait alors toute influence à l’Assemblée. Dès lors l’échec est prévisible.

Le 4 novembre 1934, le président Doumergue finit par présenter aux Chambres le projet de réforme préparé par Tardieu. Le document prévoit notamment la possibilité pour le chef de l’Etat de dissoudre la chambre sans avoir reçu l’aval du Sénat, la possibilité de recourir au référendum pour faire avaliser une loi, l’interdiction aux députés de proposer de nouvelles dépenses sans l’accord du gouvernement. Encouragés par les habiles éditoriaux de Léon Blum, qui ont su retourner l’opinion parlementaire à leur profit, Edouard Herriot et les ministres radicaux retirent leur soutien au gouvernement le 8 novembre 1934, faisant ainsi tomber le gouvernement Doumergue. Rassemblés derrière le fougueux Edouard Daladier, les Radicaux finiront par se rallier aux socialistes, ce qui permettra la victoire du « Front populaire » aux élections de mai-juin 1936.

. « L’ermite de Menton » (1934-1939)

La démission du gouvernement Doumergue et l’enterrement a priori définitif du projet de réforme constitutionnelle7, qu’il avait porté à bout de bras, achèvent de décourager Tardieu qui, à cinquante-huit ans, choisit de se retirer définitivement de la vie politique, laissant au passage la droite française entre les mains de Pierre Laval et d’Etienne Flandin, deux figures bien plus ternes et plus manipulatrices que lui.

Alors qu’il vient de subir les premières manifestations de la maladie qui finira par l’emporter, Tardieu décide de s’installer en décembre 1934 dans la très belle villa qu’il a fait bâtir sur les hauteurs de Menton8. C’est de là qu’il va assister à la suite des évènements.

Le 7 juin 1935, Pierre Laval revient au pouvoir, apparemment bien décidé à s’attaquer à la crise économique et sociale. Le 16 juillet 1935, il promulgue d’autorité vingt neuf décrets-lois. Entre autres mesures, il engage une réduction générale de 10% de toutes les dépenses publiques, y compris les salaires des fonctionnaires et les intérêts des emprunts. Par cette « déflation » (économies budgétaires et diminution des salaires et des prix par voie d’autorité), le président du Conseil espère pouvoir relancer l’activité et les échanges sans avoir à dévaluer la monnaie. Deux autres trains de mesures, plus techniques, viennent compléter le premier, les 8 août (61 décrets) et 30 octobre (317 décrets !). Mais l’échec sera patent : le caractère insoutenable de la parité-or provoque en effet des fuites massives de capitaux, dont le montant atteint 16 milliards de francs en 1935 – soit trois fois le déficit commercial –, et crée une vive tension sur les réserves de la Banque de France, dont l’encaisse-or et le stock de devises seront respectivement ramenés de 82 à 54 milliards et de 16 à 1,3 milliard entre janvier 1935 et septembre 1936.

Témoin passif de ce désastre économique de la droite, qui sera le prélude de son cinglant échec politique, Tardieu refuse de se représenter à Belfort et perd ainsi son siège à l’Assemblée (31 mai 1936). A partir de là, il radicalise encore son discours, n’hésitant pas à publier des articles dans l’hebdomadaire maurassien Gringoire (sous le pseudonyme de Jean Frollo) et ne cachant plus son soutien au PPF de Jacques Doriot. Ayant fait la rencontre des moines franciscains du monastère voisin de l’Annonciade, il se rapproche aussi de la foi catholique de son enfance qu’il avait longtemps délaissé.

Mais il est aussi l’un des rares hommes de droite à ne pas succomber aux sirènes de l’antisémitisme et du pacifisme intégral.  En septembre 1938, il fustige ainsi les accords de Munich, où il ne voit qu’une honteuse capitulation des démocraties devant le militarisme allemand. Dès le mois d’août 1933, il avait d’ailleurs publié dans le quotidien La Liberté  un article au titre sans appel : « Le danger : c’est Hitler !». Pour autant, il ne se fait guère d’illusion sur l’issue d’une possible confrontation franco-germanique. « Trop peu d’armes, trop peu d’alliés, trop peu d’enfants, et aussi, trop peu de foi » dira-t-il au jeune député Tixier-Vignancourt, qui était venu le visiter dans sa retraite azuréenne en 1938.

Mais ces sombres inquiétudes finissent par lui coûter sa santé. Le 22 juillet 1939, une première hémorragie cérébrale l’affaiblit terriblement. Son médecin lui prescrit alors un repos absolu. Mais, le 7 septembre, l’ancien président du Conseil tombe par hasard sur un vieux journal laissé là imprudemment. Lorsqu’il apprend que la France est entrée en guerre le coup cette fois-ci est trop rude. Une nouvelle hémorragie cérébrale se produit, suivie d’une nouvelle rechute en 1942, qui va le rendre définitivement impotent. Il n’aura ainsi jamais à choisir entre Vichy et Londres9.

Il meurt à Menton, dans la nuit du 15 au 16 septembre 1945, à l’âge de soixante-huit ans et est enterré dans l’indifférence générale au cimetière de Monti, où il repose toujours.

. Un bilan en demi-teinte

Le parcours d’André Tardieu laisse un sentiment général d’inachevé. Extrêmement brillant, fourmillant d’idées, convaincu de ses grandes capacités, il n’aura jamais su se fondre dans le moule du politicien madré et consensuel, si typique de la IIIe République. Son caractère à la fois intransigeant et retors, son humour corrosif et souvent cynique, mais aussi son parisianisme et ses airs de grands bourgeois toujours impeccablement mis, lui auront créé trop d’ennemis, en particulier à gauche, pour lui permettre de garder suffisamment longtemps le pouvoir et mener à bien ses réformes. Tardieu n’en restera pas moins un précurseur, qui avait parfaitement su mesurer l’inadaptation du vieux système républicain à la démocratie moderne, tout en proposant des solutions dont une bonne part seront finalement reprises par le général de Gaulle, qui fut lui-même l’un des admirateurs de Tardieu durant sa période de formation intellectuelle.

Principaux ouvrages d’André Tardieu : 

. Questions diplomatiques de l’année 1904, 1905.

. La Conférence d’Algésiras, 1907.

. Notes sur les Etats-Unis, Calmann-Lévy, 1908.

. La France et les alliances, 1908.

. Le Prince de Bülow, 1909.

. Le mystère d’Agadir, Calmann-Lévy, 1912.

. La Paix, Payot, 1921 (préface de G. Clémenceau).

. Devant l’obstacle : L’Amérique et nous, Emile-Paul, 1927.

. L’Epreuve du pouvoir, Flammarion, mars 1931.

. Devant le pays, août 1932.

. L’Heure de la décision (recueil des articles de Tardieu parus dans l’Illustration en 1933), Flammarion, 1934.

. La Réforme de l’Etat (abrégé du précédent), novembre 1934.

. Sur la Pente, Flammarion, 1935.

. La révolution à refaire (2 vol. « Le souverain captif » 1936 et « La profession parlementaire », 1937) Flammarion. Trois autres volumes devaient suivre pour compléter ce qui devait être une vaste fresque de l’histoire de la Troisième république.

. Avec Foch, Flammarion, 1939.

Bibliographie :

. Albert, Louis : André Tardieu, Plon, 1957.

. Binion, Rudolph : Defeated Leaders ; The Political fate of Caillaux, Jouvenel and Tardieu, New York, Columbia University Press, 1967.

. Fuchs, Tim K. : The Tardieu Moment : André Tardieux failure’s as Prime Minister of France, Geogia University Press, 2002.

. Junot, Michel : André Tardieu, le Mirobolant, Paris, Denoël, 1993.

. Missofe, Michel : La vie volontaire d’André Tardieu, Ed. des Portiques, 1930.

. Monnet, François : Refaire la République : André Tardieu, une dérive réactionnaire (1876-1945), Fayard, 1993.

. Rousselier, Nicolas : « André Tardieu ou la crise du constitutionnalisme libéral », in Vingtième Siècle, janvier-mars 1989.

. Tandonnet, Maxime : Les Parias de la République, Perrin, 2017.

Notes :

1 Mesure prémonitoire, qui sera finalement adoptée en 1950 avec la création des Casques bleus de l’ONU.

2 Jusqu’en 1934 en effet, date de leur installation définitive à l’hôtel Matignon, les présidents du Conseil n’avaient pas de bureau propre et devaient donc s’installer dans le bâtiment du ministère dont ils étaient à la tête, généralement la Guerre, les Affaires étrangères ou l’Intérieur.

3 Quelques jours avant le second tour des législatives, le président Paul Doumer fut assassiné par un déséquilibré mental à l’occasion d’une visite salon du livre de Paris. Par respect pour la mémoire du chef de l’Etat, Tardieu refusera d’utiliser l’émotion populaire pour réaliser l’union sacrée autour de sa personne.

4 Où il va collaborer en particulier avec le jeune et brillant Paul Reynaud.

5 En février 1932, Tardieu avait nommé Paul Reynaud à la tête d’un « service de contrôle des administrations publiques », avec pour mission de rationaliser la machine étatique. L’expérience fut rapidement abandonnée par ses successeurs.

6 Lors de son premier passage au pouvoir en 1930, Tardieu avait du batailler à la chambre entre cinq partis politiques et quinze groupes parlementaires différents avant de faire voter la moindre mesure.

7 Chautemps, successeur de Doumergue au gouvernement, en reviendra à un plus modeste projet de « réforme administrative », qui ne débouchera finalement sur rien. Il faudra attendre Edouard Daladier et 1938 pour voir le système républicain accepter de faire son autocritique et prendre pour la première fois de sérieuses mesures.

8 Construite par l’architecte Pierre Patout (1879-1965) en 1928, au lieu-dit de la « Tête du Commandant », la villa était d’un style résolument moderniste et imitait l’architecture des paquebots de luxe. La décoration intérieure fut conçue par le célèbre Emile-Jacques Ruhlmann (m. 1933), l’un des grands maîtres de l’Art Déco.

9 A la différence de nombre de ses ex-collaborateurs. On verra ainsi Henry Moysset, le colonel Michel Allerme et Jacques Bardoux (grand-père de Valéry Giscard d’Estaing) rejoindre le camp du maréchal Pétain, tandis que quelques autres (Jacques Debru-Bridel en particulier) choisiront celui du général de Gaulle.

Crédit photographique : Agence de presse Meurisse [Public domain], via Wikimedia Commons

Publicités

Un commentaire

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s