Ali le Renégat, prince des mers

Tout au long du 16e siècle, les eaux cristallines de la  Méditerranée ont été le théâtre d’une lutte implacable entre la marine espagnole et la flotte ottomane, qui cherchaient toutes les deux à s’assurer la maîtrise des voies commerciales reliant l’Asie à l’Europe. Cette guerre mobilisa pendant près de soixante-dix ans des ressources énormes et coûta de très nombreuses vies humaines. Comme toute guerre, elle eut aussi ses héros : Don Juan ou Andrea Doria du côté chrétien, Barberousse ou Dragut du coté ottoman, dont les exploits n’ont cessé d’alimenter la plume des chroniqueurs. Mais la figure la plus fascinante de cette période fut peut être celle d’Uluç Ali, autrement « Ali le Renégat ». Au fil d’un destin hors du commun, ce modeste pécheur italien parvint en effet à s’élever jusqu’à la fonction de grand-amiral de la marine turque. Nommé « gouverneur des îles », il administra pendant une vingtaine d’années presque toute la côte de l’Afrique du Nord, depuis le Maroc jusqu’à l’Egypte ! Capitaine hors pair, combattant courageux, Uluç Ali fut aussi un remarquable meneur d’hommes, un politicien adroit et un  intendant consciencieux. Quiconque fera le récit de sa vie n’aura nul besoin de l’enjoliver tant elle contient déjà en soi nombres d’éléments romanesques. 

I. L’infortuné pêcheur calabrais

Giovanni Dionigi Galeni naît vers 1520 dans le village de La Castella situé près de Crotone en Calabre dans l’extrême sud de la péninsule italienne. Sujet du vice-roi de Naples et donc de l’Espagne, il a pour père un modeste pêcheur du nom de Birno Galeni et pour mère une certaine Pippa di Cicco.

Le 29 avril 1536 – du moins est-ce la date qu’a majoritairement retenue la tradition – et tandis que selon la légende il se rendait à Naples afin de s’y faire moine, Giovanni fut capturé par une escouade de pirates ottomans commandés par un certain ‘Ali Ahmad, l’un des lieutenants du fameux Khayr ad-dîn dit « Barberousse » (1478-1546). Les chaînes aux pieds, le jeune homme de seize ans fut envoyé à la chiourme avec ses compagnons d’infortune. Pour survivre, il dut apprendre à vivre au rythme des forçats de la mer. Deux fois par ans et pendant cinquante jours de suite, il devait donc ramer sur les galères de son maître tandis que le reste du temps il travaillait à son service à Alger. Même si rien ne permet de l’affirmer avec certitude, il est probable qu’il ait alors participé à plusieurs engagements militaires et qu’il ait été l’acteur de nombreuses batailles dont celles remportées par les Ottomans à Prévéza en 1538 puis à Alger en 1541, deux victoires qui allaient ouvrir la Méditerranée occidentale aux Turcs.

D’une haute taille et de forte corpulence, Giovanni parvint à résister aux terribles conditions de vie qui régnaient sur les galères de l’époque. Plusieurs fois sans doute il dut subir les coups de fouet de celui que l’on appelait le comite, le responsable de la chiourme. Ayant attrapé la teigne, il fut bientôt rejeté par ses camarades qui lui interdirent dès lors de manger et même de s’asseoir à leur côté. Giovanni endura toutes ces épreuves avec patience. L’histoire raconte qu’au bout de plusieurs années de souffrances et de privation, vers 1548, il décida de se convertir à l’Islam afin d’échapper à la condamnation qu’aurait pu lui valoir sa participation à une rixe avec un marin turc.

Après l’avoir affranchi, son maître organisa pour lui une grande cérémonie. Porté en triomphe à travers les rues d’Alger au milieu du son des tambours et des flûtes, il se rendit dans une mosquée où il attesta publiquement de son adhésion à la foi musulmane. Après l’avoir circoncis, on lui rasa le crâne pour ne conserver que le toupet de cheveux (chufo) qui était la marque caractéristique des renégats. Les notables de la ville lui firent parvenir leurs félicitations qu’ils accompagnèrent de vêtements et d’argent. Il reçut alors de son ancien maître le nouveau prénom d’Ali sous lequel il allait devenir célèbre.

II. L’audacieux corsaire

‘Ali épousa la fille d’un autre renégat calabrais, Dja’far Pasha et il s’installa dans une demeure d’Alger. Habile marin, il grimpa rapidement dans la hiérarchie et put bientôt s’acheter sa propre brigantine et finalement sa propre galère. Il devint alors l’un des lieutenants de celui qui, depuis la mort de Barberousse, était devenu la nouvelle figure de proue des corsaires ottomans, Turghud Ra’is (1485-1565). A ses côtés, il participa à de nombreuses attaques contre les territoires et les bateaux chrétiens et s’illustra en particulier lors de la grande bataille de Tripoli (de Libye) à l’issue de laquelle les Turcs réussirent à prendre cette cité stratégique aux chevaliers de l’Ordre de Malte (août 1551). Il gagna alors  le surnom d’Uluç ‘Ali c’est-à-dire « ‘Ali le renégat »1 ou encore d’Ali Fartas « Ali le chauve » tandis que les Chrétiens le connurent sous ceux d’Ucciali, Occhiali ou encore Luchali.

Toujours en 1551, il se rendit avec Turghud à Istanbul où le sultan Sulayman lui accorda un salaire et lui fit remettre un fener (lanterne) afin qu’il l’installât sur son bateau pour matérialiser son appartenance officielle à la flotte ottomane. En 1554, le nouveau grand-amiral Piyale Pasha (1515-1578) lui confia la direction de l’escadre stationnée dans le port d’Alexandrie d’Egypte avec le grade de tersane kapudani. En 1555, il gagna une certaine célébrité en réussissant à capturer plusieurs navires de l’armée espagnole.

Cinq ans plus tard, le roi d’Espagne Philippe II ordonna à sa flotte de reprendre Tripoli par la force. Une vaste armada de 80 navires emportant à leur bord près de 10000 soldats fut donc réunie dans le port de Messine sous le commandement conjoint du génois Gian Andrea Doria et du vice-roi de Naples Juan de la Cerda, duc de Medinacelli. Outre des Espagnols et des Génois, on trouvait également des Florentins, des Maltais et des Savoyards qui étaient tous venus pour participer à la guerre sainte. Le 10 février 1560, la flotte quitta Malte et se dirigea sur Tripoli. Une fois sur place cependant, le manque d’eau et une violente tempête contraignirent le commandement italo-espagnol à changer d’objectif. Le 7 mars 1560 de la Cerda appareilla donc pour l’île de Djerba qui fut conquise presque sans combat. Tandis que les Espagnols se fortifiaient dans la place, les Turcs se décidèrent à réagir. Une flotte ottomane fut donc dépêchée depuis Istanbul sous les ordres du grand-amiral Piyale Pasha. Le 11 mai elle arriva devant Djerba où elle fut bientôt rejointe par les navires de Turghud Ra’is et d’Uluç Ali. Le 14 mai un combat s’engagea qui tourna à l’avantage des Turcs qui coulèrent en quelques heures près de 30 galères ennemies. Tandis que Gian Andrea Doria s’échappait in extremis, les survivants s’enfermèrent dans Djerba. Un siège se mit en place qui allait durer jusqu’au 19 juillet 1560 date à laquelle les assiégés à court de vivres durent finalement se rendre. Près de 5 000 Espagnols faits prisonniers, dont leur commandant Don Alvaro de Sande, furent alors emmenés à Istanbul. Les crânes des tués furent empilés par les hommes de Thurgud à l’entrée du fort de Burdj al-kabir. Cette « Tour des crânes » (burdj ar-rus) devait demeurée en place jusqu’en 1848.

Auréolé de cette grande victoire, ‘Uluç Ali continua à multiplier les exploits. En 1560 encore, près de Nice, il manqua de peu de capturer le souverain de Savoie, le duc Emmanuel-Philibert en personne. En 1561, il s’empara avec Turghud de deux célèbres corsaires génois, Vincenzo Cicala et Luigi Osorio. En 1564, avec Turghud encore, il mena cette fois-ci un raid audacieux contre la cité de Civezza près de Gênes. Uluç Ali passait aux yeux de tous pour un professionnel exigeant, un homme austère et dur mais qui savait aussi traiter ses capitaines et même ses esclaves avec humanité dès lors qu’ils fournissaient les efforts qu’il leur demandait.

Mais l’action décisive de la décennie se produisit en 1565 lorsque les Ottomans tentèrent de faire sauter le puissant verrou maltais contrôlé par les Hospitaliers de Saint-Jean de Jéruslem. Le 18 mai de cette année-là, une flotte gigantesque de 140 galères et 20 galiotes, transportant en tout près de 30 000 marins et soldats turcs, débarqua sur les côtes de l’île de Malte. A leur tête, le grand-amiral Piyale Pasha en personne mais aussi le général Kara Mustafa Pasha ainsi que les chefs corsaires Turghud Ra’is et Salah Ra’is, accompagnés par l’inévitable Uluç ‘Ali. Dès le départ les combats furent d’une rare intensité. Unis derrière leur chef, le grand-maître Jean Parisot de La Valette (1495-1568), les Chrétiens se défendaient pied à pied et firent subir aux Ottomans des pertes énormes. Les semaines passèrent et le siège s’éternisa. Le 23 juin, Turghud Ra’is fut tué lors d’un assaut infructueux. Finalement, l’arrivée d’une flotte de secours venue d’Espagne acheva de convaincre les Turcs de lever le siège le 12 septembre, après quinze semaines d’une lutte acharnée et finalement vaine.

Ayant été directement témoin de son courage et de ses dons de stratège, le grand-amiral Piyale Pasha choisit de nommer Uluç ‘Ali à la tête du beylicat de Tripoli en remplacement du défunt Turghud Ra’is. Afin qu’il puisse tenir son rang, il lui attribua également le produit des revenus fonciers tirés de l’île de Samos en mer Egée. Une fois à Tripoli, l’un de des premiers gestes du nouveau gouverneur fut d’organiser les funérailles de son mentor et prédécesseur Turghud Ra’is.

Dès l’année suivante en 1566, les Turcs se vengèrent brillamment de leur précédent échec en parvenant à chasser les Génois de l’île de Chios. L’action d’Uluç ‘Ali à Tripoli ayant été appréciée, le grand vizir Mehmed Sokollu le choisit en mars 1568 pour devenir le nouveau bey (prince) d’Alger.

III. Les exploits du prince d’Alger

Le beylicat d’Alger avait été constitué au début du 16ème siècle par deux frères turcs Arrudj et Khayr al-Dîn après qu’ils furent parvenus à rassembler sous leur autorité la plupart des villes d’Afrique du Nord : Alger, Ténès, Miliana et Médéa d’abord (1517), puis Tilimsan (1518), Collo (1521) et enfin Annaba et Constantine (1522). Depuis la chute des cités de Bedjaya (1555) et de Mostaganem (1558), presque toutes les régions côtières d’Algérie étaient passées sous contrôle ottoman, les Espagnols ne détenant plus qu’Oran et Mers El Kébir. En 1552, un petit port situé près de Djidjelli, le « Bastion de France », fut toutefois attribué à un marchand corso-marseillais, Tommaso Linciu, qui devait se lancer dans un fructueux commerce de corail rouge. Placé officiellement sous la suzeraineté du sultan ottoman depuis 1534, le beylicat d’Alger avait pour voisins deux Etats encore indépendants, l’émirat de Tunis dirigé par la dynastie hafside depuis le 13ème siècle et le sultanat Zaydanide de Marrakesh.

La région d’Alger et la plaine de la Mitidja constituaient le cœur du beylicat, elles formaient ce qu’on appelait le dar as-sultân (« La Maison du pouvoir »). Là seulement le bey exerçait une autorité directe. L’intérieur du pays était divisé quant à lui en trois provinces : l’Est, le Centre et l’Ouest qui étaient contrôlées par des gouverneurs installés respectivement à Constantine, Médéa et Mazouna. Nommés et révoqués par le bey, ces gouverneurs contrôlaient à leur tour des capitaines (ka’id) placés à la tête de districts militaires (utan). Ces capitaines investissaient pour leur part les cheikhs des tribus qui s’étaient soumises au pouvoir ottoman.

Les tribus nomades des hauts plateaux ou des zones montagneuses payaient un tribut annuel au bey et accueillaient les visites annuelles des envoyés du bey, venus lever l’impôt (khayl, guarrama) à la tête de leurs troupes. Ces longues tournées, dont certaines duraient plusieurs mois, étaient aussi l’occasion pour les Ottomans de bien marquer leur supériorité et leur autorité. Les grandes oasis du désert saharien étaient également sous la suzeraineté turque, y compris les lointaines cités de Biskra (1541), Touggourt (1552) et Ouargla (1552). Dans l’ensemble cependant, les hommes du bey contrôlaient surtout les grandes villes et les axes routiers principaux, tandis que les tribus continuaient à mener leur existence séculaire sans trop se soucier des vœux des représentants du sultan.

A Alger même, le bey exerçait un pouvoir bicéphale puisqu’il dirigeait à la fois la flotte (taïfa) et la milice (odjak), deux entités qui avaient chacune leur propre recrutement, leur propre hiérarchie et leurs propre traditions. La flotte algéroise était alors composée d’une trentaine de grandes galères (kadirga) et d’autant de galiotes (kalita) de plus petite taille. Elle était aux mains de chefs corsaires, les ra’is, qui formaient une sorte de corporation à la fois guerrière et marchande.  Ces aventuriers dans l’âme, qui étaient pour la plupart des renégats chrétiens (calabrais et corses notamment) parlaient entre eux une sorte de sabir où l’on retrouvait aussi bien des mots italiens, catalans, castillans, occitans, turcs, arabes, etc. Chaque année, une fois la belle saison arrivée, ils quittaient les ports d’Afrique du Nord pour aller se livrer à la « guerre de course » (corso). Ils étaient propriétaires de leurs bateaux mais devaient partager les profits de leurs butins avec les promoteurs (armadours) qui finançaient leurs expéditions. Leurs cibles principales étaient les navires ennemis, civils ou militaires, dont ils capturaient les équipages et les cargaisons. Considérés officiellement comme des « combattants de la foi » (ghazi), ils ne devaient en principe s’attaquer qu’aux navires des Etats qui étaient en lutte contre l’Empire ottoman… mais il arrivait souvent qu’ils s’en prennent aussi aux navires de pays neutres. Ils s’attaquaient aussi fréquemment aux villages côtiers. Les prisonniers les plus riches étaient alors mis à rançon tandis que les autres étaient vendus sur des marchés aux esclaves ou envoyés à la chiourme. A la fin de leur campagne, vers les mois de septembre et d’octobre, ils s’en revenaient vers leur port d’attache pour hiverner en toute tranquillité. Ils menaient leurs opérations à titre privé mais lorsque le sultan préparait une grande expédition, ils avaient obligation de mettre tous leurs bateaux à la disposition du grand-amiral de la flotte ottomane. La vie de corsaire était très dangereuse. Outre le risque de mort ou de blessure lors des combats, on pouvait aussi être capturé par une flotte ennemie plus puissante ou bien lors d’un ravitaillement à terre. Dans ces cas-là, tandis que les musulmans de naissance étaient asservis et envoyés ramer sur les navires chrétiens, les renégats étaient quant à eux confiés aux tribunaux de l’inquisition. Ceux qui refusaient de revenir à la foi de leur enfance risquaient alors le bûcher. Les autres allaient souvent finir leur vie dans des monastères.

Outre la taïfa, le bey dirigeait donc également une milice (odjak), constituée d’environ 6 000 à 15 000 soldats (yoldach), dont une bonne partie appartenaient au corps des Janissaires. Turcs d’Anatolie ou Albanais, ces soldats touchaient une solde appelée yaksan et logeaient pour moitié dans les différentes casernes réparties dans Alger et pour l’autre moitié dans les garnisons installées à travers le reste du pays. La séparation entre la taïfa et l’odjak fut longtemps assez stricte mais, en 1568, Ali accorda aux Janissaires de pouvoir participer eux aussi à la guerre de course.

A Alger le bey ‘Ali représentait le sultan et détenait donc tous les pouvoirs civils et militaires dont disposait théoriquement son maître. Il présidait ainsi le « conseil des officiers » (diwân) où étaient prises les décisions d’importance et où l’on retrouvait notamment : l’agha des Janissaires, l’ukil chargé des finances, l’intendant du trésor (khasnadji), l’intendant des domaines du sultan (bayt al-maldji) ainsi que celui chargé de la perception des tributs (litt. le « secrétaire des chevaux », khodjat al-khayl). Dans son travail administratif, le bey était assisté par de très nombreux secrétaires (khodja) ainsi que par des huissiers (shaush).

Quel changement pour ‘Ali ! Lui, le modeste pêcheur devenu le souffre-douleur de ses compagnons de chiourme, voilà qu’il était devenu à présent un chef d’Etat et un commandant militaire craint et respecté. Dans son vaste palais qui dominait le port d’Alger, il vivait entouré d’une cohorte de serviteurs dont la seule ambition était de pouvoir répondre à ses moindres désirs. Il portait les plus beaux vêtements, se nourrissait des meilleurs mets et pouvait se réserver les plus belles captives. Lorsqu’il se rendait à la mosquée ou aux bains publics (hamam), on lui donnait toujours la place d’honneur. A chacun de ses déplacements, il était constamment sollicité par des gens qui lui réclamaient une place ou une faveur pour eux mêmes ou pour leurs proches.

Dès qu’il se retrouva placé à la tête du beylicat d’Alger, Uluç Ali ne demeura pas pour autant inactif. Entre 1568 et 1570, il envoya ainsi plusieurs de ses navires secourir les Morisques, des Musulmans espagnols qui s’étaient révoltés à Grenade et Almeria. Mais cette aide ne suffit pas à assurer la victoire des Morisques, qui furent finalement écrasés.

En octobre 1569, ‘Uluç Ali commanda l’armée qui s’élança à l’assaut de la grande cité de Tunis. La ville était en effet contrôlée depuis 1535 par des troupes espagnoles qui avaient placé les faibles sultans Hafsides sous leur tutelle. Déjà à la tête d’une flotte de vingt galères et galiotes et d’une armée composée d’environ 5 000 Janissaires, ‘Uluç Ali s’adjoignit au passage le renfort de nombreuses tribus kabyles des montagnes. Hafsides et Ottomans se rencontrèrent d’abord à Beja puis à Sidi Ali al-Hattab et les Tunisiens furent à chaque fois écrasés. Acculé le sultan hafside Hamida partit se réfugier avec sa famille auprès de la garnison espagnole voisine d’Halk al-wâdi (La Goulette), ce qui permit à ‘Uluç Ali d’entrer en vainqueur dans Tunis en décembre 1569. Les Turcs ne parvinrent cependant pas à s’emparer de La Goulette où une garnison espagnole réussit à se maintenir. ‘Uludj ‘Ali demeura quatre mois dans le pays afin d’en réorganiser l’administration. Il pacifia les campagnes en nouant des alliances avec les notables et les tribus locales. Il laissa ensuite sur place son adjoint Ramadan Pasha avec un millier d’hommes et rentra sur Alger.

Le 15 juillet 1570, tandis qu’il faisait voile vers Istanbul à la tête de dix-neuf navires, il croisa près d’Agrigente quatre galères commandées par Francisco de Sant-Clement, capitaine-général de la flotte de l’Ordre de Malte. Après une attaque rapide, il captura trois des quatre bateaux ennemis, faisant prisonnier près de quatre-vingt chevaliers tout en obtenant la libération de plusieurs centaines d’esclaves musulmans. Sur son ordre, les bannières prises à l’ennemi furent envoyées à Istanbul tandis que la statue de Saint-Jean-le-Baptiste fut pendue par les pieds à une porte d’Alger. L’infortuné capitaine de Sant-Clement, qui avait réussi à échapper à la capture et qui avait trouvé refuge à Rome, fut condamné à mort pour haute trahison et étranglé dès son retour à La Valette.

Au début de l’année 1571, alors qu’une nouvelle révolte de Janissaires mécontents du montant de leur solde avait éclaté dans Alger, ‘Uluç Ali fit placer les rebelles sur des bateaux et leur intima l’ordre de partir se constituer eux-mêmes leur salaire en allant faire des prises chez leurs ennemis.

IV. Le héros de Lépante

Au cours de l’été 1570, les Turcs décidèrent d’envahir l’île de Chypre, possession vénitienne depuis 1489. Ils n’ignoraient pas qu’un grand incendie avait endommagé l’arsenal de la Sérénissime l’année précédente et estimaient à juste titre que la cité serait dans l’impossibilité d’envoyer des secours sur place. Après avoir débarqué sur l’île le 3 juillet 1570, ils mirent le siège sur Nicosie dont ils s’emparèrent le 3 septembre. Dès lors, seule la place forte de Famagouste continua de résister héroïquement à tous les assauts menées contre elles.

Les Vénitiens réagirent bien évidemment à la perte de Chypre, qui constituait avec la Crête l’une de leurs dernières possessions en Méditerranée orientale. Ils firent appel au pape Pie V qui proclama la Croisade et se démena du mieux qu’il put pour organiser une vaste coalition militaire. Ce fut la « Sainte-Ligue », qui fut officiellement constituée le 24 mai 1571 et regroupa Espagnols, Savoyards, Maltais et Génois. Cette coalition se dota d’une flotte de guerre dont les navires commencèrent à se rassembler dans le port de Messine en juillet 1571. Marc-Antonio Colonna fut nommé pour commander les troupes papales et Sebastiano Veniero celles des Vénitiens, tandis que le commandement suprême fut confié à Don Juan de Austria, l’enfant naturel de feu l’empereur Charles Quint. Le 16 septembre 1571, la flotte ainsi rassemblée quitta enfin Messine. Les chrétiens avaient réuni 220 navires, dont la moitié environ appartenait à Venise. Ils longèrent les côtes italiennes puis passèrent devant Corfou et Céphalonie. Le but officiel était bien évidemment de venir en aide à Famagouste assiégée mais, alors que les navires mouillaient au large de Céphalonie, on apprit que Famagouste était finalement tombée le 1er août 1571. Dès lors, l’objectif changea de nature et on convint de s’attaquer directement à la flotte ottomane.

Car pendant ce temps, sous la conduite du grand-amiral ‘Ali Muizz ad-dîn Pasha, la flotte ottomane s’était, elle aussi, rassemblée à l’entrée du golfe de Patras, près du village de Nafpaktos, appelé Lepanto en italien. Comme tous les autres capitaines, Uluç Ali avait reçu l’ordre de mettre ses navires à disposition du commandant turc. Il avait donc quitté Bizerte à la tête de ses corsaires algérois pour se diriger vers la Grèce. Conscients de ses qualités de stratège et de son influence sur les événements, le pape Pie V (m. 1572) et le roi Philippe II d’Espagne (m. 1598) firent plusieurs tentatives pour obtenir son ralliement au camp chrétien, en vain cependant. Au milieu du mois de septembre, les Turcs disposaient de 88 0000 hommes répartis sur près de 300 navires, dont 250 galères et une cinquantaine de galiotes. Lors d’un ultime conseil de guerre réuni le 6 octobre 1571, le commandant des forces terrestres Pertev Pasha s’opposa vainement au généralissime ‘Ali Pasha. Il souhaitait que la flotte turque restât à proximité immédiate de Lépante, là où elle pouvait bénéficier de la protection de l’artillerie disposée dans la forteresse. Mais ‘Ali Pasha refusa ce conseil de prudence et ordonna au contraire de cingler vers l’Ouest afin d’attaquer l’ennemi comme le sultan lui en avait donné la mission.

Au matin du 7 octobre, après que les Chrétiens eurent quitté l’île d’Oxia, les 600 navires des deux flottes se mirent lentement en position de combat, formant bientôt un double ruban de près de cinq kilomètres de long. A leur bord, près de 70 000 combattants et rameurs. Ali Pasha organisa soigneusement son dispositif. Lui-même, assisté de Pertev Pasha, devait diriger le centre depuis sa galère « La Sultane » et ferait face aux forces de Don Juan, Veniero et Colonna. Mehmet Shorak dit « Sirokko », commandant de la flotte d’Alexandrie, prendrait la tête de l’aile droite placée face aux Vénitiens d’Agostino Barbarigo. Uluç Ali l’algérois enfin commanderait les sept galères et les douze galiotes placées sur l’aile gauche au sud du dispositif ottoman face aux forces génoises de Gian Andrea Doria. Le but des Turcs allait consister à tenter de former un croissant en vue d’envelopper l’adversaire.

A midi, les premiers coups de canons retentirent à l’initiative de Don Juan qui fit hisser son drapeau. Alors que les bateaux fonçaient à présent les uns contre les autres à la rame et commençaient à s’éperonner, la mêlée devint vite terrible. Les coups de mousquets et les traits de flèches se mirent à pleuvoir de part et d’autres. Avec l’aide de grappins, chacun tentait à présent de maîtriser puis d’envahir le navire de l’autre. A ce jeu-là, les galéasses vénitiennes, qui étaient d’un nouveau type, se montrèrent particulièrement redoutables2. Bien que leur commandant, l’amiral Agostino Barbarigo, ait été tué d’une flèche dans l’œil dès le début des combats ses capitaines commencèrent à faire des ravages dans les rangs ennemis. A elles seules, les quatre galéasses des frères Bragadine, équipées de cinquante canons pointés vers toutes les directions, mirent hors de combat près de 108 navires turcs ! Sirokko fut bientôt fait prisonnier. Dès les premières heures du combat, la supériorité de l’artillerie chrétienne devint évidente. Beaucoup de soldats turcs n’avaient pour attaquer leurs adversaires que des arcs et des cimeterres là où leurs ennemis disposaient d’arquebuses à cadence rapide et à longue portée. Lors d’un dernier sursaut d’orgueil, les Turcs d’Ali Pasha réussirent à éperonner la galère « La Reale » où se tenait Don Juan en personne. Les combats furent terribles mais Ali Pasha fut finalement tué et sa tête bientôt brandie au bout d’une pique par Don Juan tandis que l’étendard turc était capturé.

Sur le flanc sud pourtant, la partie ne prit pas du tout la même tournure. Alors que l’amiral Gian Andrea Doria avait choisi de cingler vers le sud, peut-être pour éviter un encerclement, une partie de l’escadre placée sous son commandement remonta au contraire vers le nord pour mieux participer à l’engagement principal. Uluç Ali perçut tout de suite le parti qu’il y avait à tirer d’une telle situation et, vers une heure de l’après-midi, il se mit à foncer avec ses hommes dans l’espace vide ainsi créé. Contrairement au reste de la flotte ottomane, Uluç ‘Ali eut ainsi suffisamment d’espace pour pouvoir manœuvrer à son aise. Grâce à cela il parvient à créer une supériorité numérique relative. Les chroniqueurs chrétiens ne purent retenir leur admiration devant les talents de manœuvrier dont lui et ses hommes surent faire preuve. Se portant d’un bateau à l’autre, il semblait pouvoir diriger sa galère, comme le dira un chroniqueur latin, « aussi facilement qu’un cavalier manœuvre son cheval ». Au cœur de ces combats épiques, Uluç Ali réussit même à prendre d’assaut le navire amiral de la flotte maltaise, « La Capitane », conduite par Pietro Giustinian, et à s’emparer de son étendard. 270 des 300 chevaliers de Malte présents sur ce navire furent tués dans l’affrontement.

Mais à présent que le reste de la flotte turque avait été décimée par la coalition chrétienne, Don Juan entreprit de rediriger une partie des ses forces vers le sud pour secourir les Génois en difficulté. La réserve chrétienne, commandée par l’amiral Alvaro de Bazan commença à éperonner les navires d’Uluç Ali qui n’eut alors d’autre choix que de fuir. Grâce à une ultime manœuvre particulièrement audacieuse, il parvint à filer vers le large avec une quarantaine de navires. Alors que le soleil se couchait sur Lépante et que les Croisés s’amusaient à tirer à l’arquebuse sur les cadavres de leurs ennemis qui flottaient par milliers sur les eaux calmes du golfe, ‘Ali et les rares rescapés filaient vers le sud. Au cours de cette sanglante journées les Turcs avaient perdu près de 200 galères, dont une quarantaine avaient été détruites et coulées. Ils perdirent aussi plus de 20000 de leurs hommes, contre seulement 7000 tués et 20000 blessés du côté italo-espagnol. Les 15000 prisonniers turcs furent pour la plupart massacrés, soit par leurs vainqueurs, soit par les paysans grecs de la côte voisine où certains étaient parvenus à se réfugier.

V. La renaissance de la marine ottomane

La nouvelle de ce désastre parvint au sultan le 23 octobre 1571, alors qu’il se trouvait dans son palais d’Edirne. Un vent de panique souffla aussitôt sur la cour. Si l’Empire n’avait plus de flotte, qui donc allait protéger la capitale si les Chrétiens entreprennaient de l’attaquer ? Le grand vizir, l’habile Mehmed Sokollu fut l’un des seuls à conserver son calme. Sur son conseil, le sultan donna ses premières directives le 28 octobre 1571. Il fut décidé qu’Uluç Ali allait succéder à ‘Ali Pasha en tant que nouveau kapudan i-derya (grand-amiral de la flotte) avec le rang de derdar (général). Il sera également nommé beylerbey djaza’ir (« prince des princes des îles »), ce qui lui donnera une autorité absolue sur les trois ports d’Alger, de Tunis et de Tripoli, avec tous les territoires attenants. Jamais depuis la mort Barberousse un sultan n’avait accordé à l’un de ces officiers autant de pouvoir sur les questions maritimes. Mais l’heure était grave. Le 18 décembre 1571, le nouveau grand-amiral fit son entrée dans Istanbul à la tête des navires qu’il était parvenu à sauver à Lépante. Après avoir été reçu en audience, il obtint du sultan le nom honorifique de Kiliç Ali, « Ali l’Epée ».

Heureusement pour les Turcs, les Chrétiens trop heureux de célébrer leur triomphe ne songèrent pas à se lancer dans l’aventure périlleuse qu’aurait constituée une attaque de la capitale ottomane. Cela donna à ‘Uluç ‘Ali un répit nécessaire pour mener à bien ses projets. Soutenu par Sokollu, qui lui avait fait délivrer tous les fonds nécessaires pour cela, le nouveau grand-amiral concentra ses efforts sur la construction d’une nouvelle flotte de guerre ottomane. Sur ses instructions, les ingénieurs turcs de l’arsenal de Kasimpasha s’attelèrent notamment à la réalisation de galères plus lourdes, bâties sur le modèle des bateaux vénitiens et dotées d’une artillerie de gros calibre, identique à celle dont ‘Ali avait pu constater les effets dévastateurs à Lépante. Des ordres partirent dans tout l’empire afin que soit acheminé au plus vite vers la capitale le bois, les voiles et les métaux nécessaires.

Dès l’été 1572 et au terme d’un véritable exploit logistique, la flotte ottomane put ainsi aligner près de 250 vaisseaux, dont 160 galères flambants neuves ! A l’ambassadeur vénitien qui se tenait en face de lui lors d’une audience, Mehmed Sokollu lança crânement : « Voulez-vous savoir comment nous supportons notre malheur ? Et bien ! Il y a une différence entre notre perte et celle que vous avez subie. En nous emparant de Chypre, nous vous avons privés d’un bras ; en détruisant notre flotte, vous avez rasé notre barbe. Un bras coupé ne repousse mais une barbe coupée n’en repousse que mieux ».

Le nouveau grand-amiral ‘Ali décida de partir immédiatement à la tête de ses nouveaux navires afin d’aller faire une démonstration de force en Méditerranée. Il se présenta dans le Péloponnèse à Tinos et Cerigo et essaya sans succès de prendre une revanche sur Lépante en allant débusquer la flotte chrétienne, mais celle-ci, très prudente, lui échappa. Une fois l’automne arrivée il finit par ordonner le repli. Il n’avait pas eu sa revanche mais au moins avait-il réussi à prouver que la marine ottomane était toujours là fin prête au combat, à peine une année après une déroute dont beaucoup en Europe avaient cru qu’elle ne se relèverait jamais.

En 1573, ‘Ali mena une nouvelle campagne maritime en Italie, contraignant les Vénitiens à se retirer de la « Sainte-Ligue » et à signer une « paix des braves » avec la Sublime Porte (18 mars 1573). Le pape Pie V était mort en mai 1572 et son successeur Grégoire XIII se montrait moins belliqueux. Dès lors, seuls les Espagnols continuèrent à vouloir poursuivre le combat. Le 10 octobre 1573, choisissant de forcer le destin, Don Juan d’Autriche débarqua à La Goulette et dans la foulée s’empara sans coup férir de Tunis, qui avait été conquise de haute lutte par Uluç Ali à peine quatre ans plus tôt. C’était un grave affront et surtout une menace terrible pour les Ottomans d’Alger et de Tripoli.

Le 12 juillet 1574 Uluç Ali et le ser’asker Cigalazade Sinan Pasha quittèrent donc le port d’Alger à la tête d’une force gigantesque composée de 280 galères, 15 galiotes et 19 vaisseaux auxiliaires transportant au total près de 70 000 marins et hommes de troupe. Dès le 15 juillet, ils vinrent mettre le siège devant La Goulette qui capitula au bout d’un mois grâce notamment à la trahison d’une partie de sa garnison, habilement retournée par les agents turcs. Le 13 septembre, la ville de Tunis se rendit à son tour. 7 000 soldats espagnols furent alors passés au fil de l’épée, les Turcs ne faisant que 300 prisonniers. Le dernier sultan Hafside, Muhammad IV fut pour sa part emmené à Istanbul où il finit décapité, ce qui mit un terme effectif à la domination séculaire de sa dynastie en Afrique du Nord. Désormais, à l’exception notable du Maroc, toute la côte africaine depuis Ghazza jusqu’à Oran, était aux mains des Ottomans.

VI. Les derniers combats

Les années qui suivirent la reconquête de Tunis furent plus calmes sans doute parce que les forces espagnoles du roi Philippe II, déjà diminuées par les effets d’une banqueroute en septembre 1575, devaient également faire face à l’extension de la révolte des Pays-Bas calvinistes. En 1576, Uluç Ali mena cependant une nouvelle campagne maritime en Italie. Acculé, le maître de l’Escurial se retrouva alors contraint de renoncer à ses rêves guerriers et, après bien des atermoiements, finit par accepter de faire la paix avec l’Empire ottoman. Négociée entre le comte Marigliani et le grand vizir Mehmed Sokollu, celle-ci fut officiellement signée le 18 mars 1577 avant d’être renouvelée en 1581.

Rentré à Istanbul et comblé d’honneurs, Uluç Ali engagea en 1578 l’architecte Mimar Sinan afin qu’il lui construisît dans le quartier de la fonderie (tophane) sur les rives du Bosphore un vaste complexe charitable (külliye) comportant une mosquée (djami), une école coranique (mederse), une fontaine et des bains (hammam). Une partie de ces bâtiments existe toujours. Lui-même vivait dans une vaste résidence où il avait fait venir de nombreux renégats (plus de 200 a-t-on dit), qu’il traitait presque comme un père traiterait ses propres enfants.

En tant que « beylerbey des îles », ‘Ali continua de gouverner Alger, Tunis et Tripoli par l’intermédiaire de ses lieutenants (khalifat), dont il surveillait la conduite et avec lesquels il entretenait une correspondance régulière3. Sur son ordre, les Tripolitains s’emparèrent ainsi des forteresses du Fezzan en 1577. En 1578, il ordonna aux Algérois d’apporter du soutien aux Marocains qui devaient affronter une armée d’invasion venue du Portugal commandée par le roi Sébastien en personne. L’artillerie turque devait fortement contribuer à la grande victoire remportée par les Marocains à Ksar al-kabir et au cours de laquelle périt l’infortuné Sébastien.

En juin 1581, ‘Ali vint personnellement à Alger avec 60 galères et 8 000 hommes afin de calmer une énième révolte des corsaires mais aussi pour préparer une éventuelle offensive contre le sultanat marocain Ahmad qui se montrait de moins en moins enclin à supporter la tutelle turque. Pour ne pas heurter ses capitaines, il les autorisa aussi à poursuivre la guerre de course malgré le traité conclu avec l’Espagne. La Corse, alors aux mains des Génois, fut particulièrement touchée par le regain de cette politique offensive. En 1578, Mammi Longo effectua ainsi une descente dans l’Ornano. En 1582, il surprit Paccionitoli et Levie. En mai 1583, Hassan Veneziano attaqua Sartène et Arballera, s’emparant au passage de 600 prisonniers. A chaque fois les maisons furent pillées et incendiées tandis que les cloches des églises étaient emportées afin d’être fondues et transformées en canons. En 1585, une attaque toucha la région de Valence. En juillet 1586, sur l’ordre direct d’Ali, Murat Re’is mena une audacieuse expédition dans l’océan Atlantique qui lui permit d’occuper temporairement l’ile de Lanzarote dans l’archipel des Canaries où il fit 200 prisonniers.

Le 11 octobre 1579, le brutal assassinat du grand vizir Mehmed Sokollu, avec lequel Uluç Ali entretenait une relation très étroite, n’entama toutefois pas la position dominante que le Napolitain s’était constitué à la cour ottomane. Il avait noué des rapports privilégiés avec plusieurs ambassadeurs européens, dont le Français Jacques de Germigny qui fut le représentant de la France à Istanbul entre 1579 et 1585. Les diplomates étrangers savaient tous qu’Ali avait l’oreille du sultan et que parvenir à le convaincre permettrait à coup sûr voir de ses vœux exaucés. En 1577, Uluç ‘Ali parvint ainsi à obtenir que les Français soient autorisés à ouvir un consulat à Alger, dont la direction fut confiée au négociant marseillais Maurice Sauron. En 1581, il patronna personnellement la négociation des accords anglo-turcs qui allaient permettre la création de la « Compagnie anglaise du Levant ». Après les Vénitiens puis les Français en 1536, les Britanniques devenaient ainsi la troisième grande nation européenne à nouer officiellement des relations diplomatiques et commerciales avec les Turcs.

Mais le vieux corsaire ne souhaitait cependant pas s’enfermer dans sa tour d’ivoire et il appréciait toujours de revenir de temps à autres aux commandes de ses chers navires. En 1584 il dirigea ainsi personnellement une expédition en Crimée afin de soutenir les droits d’Islam II Giray, le candidat de la Porte à la succession du khanat, contre ceux de son concurrent Sa’adet Giray. Parti d’Istanbul, Uluç Ali s’empara de Kaffa et réussit à imposer le retour sur le trône d’Islam II Giray. L’année suivante, à la tête de la flotte d’Alexandrie, Uluç ‘Ali fut envoyé au Liban afin d’étouffer le pouvoir grandissant de l’émir druze du Shuf, Korkmaz Ma’ani. Ses navires transportèrent les troupes d’Ibrahim Pasha, alors gouverneur d’Egypte, qui partit encercler le chef druze qui fut finalement acculé au suicide. Lors de son séjour égyptien, Uluç Ali formula l’idée de faire percer l’isthme de Suez par un canal qui aurait permit aux Ottomans d’intervenir directement en mer Rouge contre les Portugais et les Espagnols. Le manque de crédit empêcha cependant cet audacieux projet de voir le jour.

Uluç ‘Ali Pasha mourut à Istanbul le 21 juin 1587 (15 radjab 995 de l’ère hégirienne), à l’âge de soixante-huit ans et après avoir passé au total près de seize années à la tête de la flotte ottomane en tant que kapudan i-derya, établissant au passage un record de longévité qui devait demeurer quasiment inégalé. Selon ses vœux il fut enterré dans le mausolée (türbe) adjacent à la mosquée qu’il avait fait construire tandis que son immense fortune retourna entièrement dans les caisses de l’Etat.

Après sa mort, le sultan choisit de scinder les différents pouvoirs qu’Uluç Ali avait longtemps rassemblés sous son commandament. Dans les différentes régences ottomanes de la Méditerranée, à Alger, Tripoli et Tunis, trois gouverneurs (pasha) furent ainsi nommés pour un mandat de seulement trois ans, avec la mission de contrôler à la fois l’odjak et la ta’ifa. Ce système se révéla un échec complet. Ces trois vice-royautés sombreront peu à peu dans l’anarchie et finiront toutes par arracher leur indépendance à la Sublime Porte ; Tunis d’abord dès 1591, puis Tripoli en 1609 et Alger finalement en 1659. Les pashas n’eurent plus dès lors qu’un rôle symbolique, jusqu’à ce que finalement même leur présence cessa d’être tolérée, à Tunis dès 1705, à Alger à partir de 1710 et à Tripoli à compter de 1711.

Vétéran de Lépante avant d’être le prisonnier des Ottomans à Alger entre 1575 et 1580, Miguel de Cervantes a relaté de façon romanesque l’histoire de « Uchali » dans le trente-neuvième chapitre de son célèbre « Don Quichotte ».

Bibliographie :

  • Barbero, Alessandro : La bataille des trois empires – Lépante, 1571, Flammarion, 2012.

  • Georgeon, François ; Vatin, Nicolas ; Veinstein, Gilles (sous la direction de) : Dictionnaire de l’Empire ottoman, Fayard, 2015.
  • Mantran, Robert : Histoire de l’Empire ottoman, Fayard, 2003 (1ère édition 1989).
  • Panzac, Daniel : La marine ottomane, de l’apogée à la chute de l’empire, CNRS Editions, 2012.

Notes :

1 Le turc uluç (qui se prononce ‘uludj) vient de l’arabe dialectal ‘ildj qui désignait un homme « rustique, sans manière » et qui par extension servit pour qualifier les non-musulmans.

2 L’amiral vénitien Sebastiano Venier et l’ingénieur en armement Francesco Duodo avaient mené le projet secret de faire construire six galéasses à haut bord qui étaient quasiment inabordables pour les petits navires ottomans.

3 Mehmed Pasha (Alger, 1568-1570, 1570-1574), Hassan Veneziano (Alger, 1577-1580, 1582-1589), Dja’far Pasha (Tripoli, 1566-1580 ; Alger, 1580-1582), Ka’id Ramadan (Tunis, 1570-1573 ; Alger, 1574-1577, 1582 ; Tripoli 1581-1584), Murad Pasha (Tripoli, 1580-1581), Mustafa Pasha (Tripoli, 1584-1587).

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