Saint Colomban, l’athlète du Christ

     Eminent représentant de la grande tradition du monachisme irlandais, saint Colomban fut aussi l’un des principaux artisans de l’évangélisation de l’Europe de l’Ouest, qu’il parcourut en tout sens au tournant des 6ème et 7ème siècles. Si l’Eglise catholique a fini par récupérer à son profit son action et sa mémoire, celles-ci furent très loin de faire consensus de son vivant. Sur de nombreux points, saint Colomban se plaça même à l’extrême limite de l’orthodoxie. Toujours est-il que sa personnalité puissante et charismatique a fait de lui l’une des figures les plus fascinantes du haut Moyen Âge occidental.

L’existence de celui qu’en latin on appelait Sancti Colombanus Hibernus, c’est-à-dire « saint Colomban l’Irlandais »,  nous est connue par diverses sources qui sont toutes de premier ordre. Il y a tout d’abord ses écrits personnels dont une partie a été pieusement conservée jusqu’à nos jours. Il nous reste ainsi de lui six lettres, dix-huit sermons, deux règles monastiques, un pénitentiel et six poèmes. On peut ajouter à ce premier corpus les textes des différents synodes de l’église mérovingienne où son cas a été évoqué. Enfin et surtout, il y sa biographie « La Vie de l’abbé Colomban et de ses disciples » (Vita Columbani abbatis discipulorumque eius), écrite par un certain moine Jonas. Ce dernier, originaire de la cité italienne de Suse, fut durant quelques années le secrétaire du troisième abbé de Bobbio, Bertulf (m. 641) qui avait été l’un des élèves de Colomban, et c’est à la demande de son maître qu’il rédigea son ouvrage, sans doute entre 639 et 642, en se basant sur des enquêtes effectuées auprès de ses contemporains dont beaucoup avaient d’ailleurs connu le personnage. Cette relative abondance de sources (du moins pour un personnage du haut Moyen Âge) ne doit toutefois pas empêcher le biographe de se montrer très prudent. Le genre hagiographique a en effet ses règles propres et ses lieux communs (topoï). On a aussi souvent mis en évidence une volonté des rédacteurs anciens de chercher à transformer le personnage historique de Colomban, dont l’orthodoxie fut parfois incertaine, en une figure apaisée qui soit acceptable pour tous. Et de fait, il n’est pas toujours aisé de retrouver une cohérence exacte entre ce qui est écrit dans la biographie de Jonas et ce que nous dit la correspondance de Colomban lui-même. Les dates en particulier sont sujettes à caution et hormis celle de la mort de l’abbé qui fait consensus toutes les autres ne doit être envisagées qu’à titre purement indicatif.

Colomban1 est probablement né vers 540 dans le village de Navan (en gaëlique An Uaimh litt. « La Cave ») situé dans la vallée de la Boyne, près de l’actuelle ville de Dublin. L’Irlande où il voit le jour et où il va passer la première partie de son existence est encore une contrée très sauvage, recouverte de landes, de lacs et de forêts profondes. C’est un pays qui n’a jamais connu la romanisation, un pays sans ville, sans route pavée, sans monnaie et pour ainsi dire sans Etat. Quelques centaines de clans (tuatha) regroupant chacun plusieurs dizaines de familles se partagent les terres et les troupeaux de la grande île. Les habitats se regroupent autour de domaines fortifiés (rath, caiseal) où vivent des chefs qui eux-mêmes obéissent à des souverains (ri) au rôle en réalité assez nominal 2.

Depuis le milieu du Vème siècle et grâce la prédication initiée notamment par un missionnaire britto-romain du nom de Patricius (gael. Padraig, fr. Patrick), la christianisation a fait de très grands progrès dans l’île. Au moment où Colomban voit le jour, la plupart des élites et une bonne partie du peuple adhèrent déjà à la foi chrétienne, bien que le druidisme se maintienne encore un peu partout sous diverses formes. Anticipant les idées qui seront formulées par le pape Grégoire le Grand, Patrick a en effet su habilement concilier le respect de la culture locale avec l’enseignement de l’Evangile : les anciens dieux et déesses se sont ainsi fondus dans le culte des saints (ex. Sainte Brigide prenant la place de la déesse Brigit), tandis que la plupart des anciennes fêtes païennes étaient christianisées et que les vieux sites sacrés étaient peu à peu recouverts de croix et d’autres symboles de la nouvelle foi.

Le christianisme irlandais possédait alors une autre particularité. En effet, bien que Patricius et les autres évangélisateurs de l’Irlande, comme Declan d’Ardmore et Ciaran de Saighir, aient sans doute essayé de mettre en place un clergé séculier hiérarchisé en s’inspirant modèle romain, il semble bien que cette organisation ait été assez tôt rejetée par les élites locales qui lui ont préféré une structure polycentrique et acéphale où le pouvoir religieux était détenu par des abbés placés à la tête de vastes monastères. Ces abbés agissaient à la fois comme des évêques et comme des chefs de clans, ce qui correspondait mieux à la sociologie irlandaise.

Colomban naît au sein d’une noble et riche famille gaëlique liée aux rois de Laigin (Leinster) 3. Il est éduqué par un précepteur (leighinn) qui va lui apprendre les rudiments de la lecture et du calcul. Elève doué, Colomban acquiert ainsi peu à peu une vaste culture classique gréco-romaine. Ses écrits postérieurs resteront marqués par l’influence de cette langue assez étrange qui est celle du clergé irlandais et que l’on appelle l’hiberno-latin, fusion étonnante du gaëlique et du latin. Dès sa jeunesse, il fait également montre d’un tempérament très contemplatif. Selon Jonas de Bobbio, c’est une rencontre avec une femme ermite qui va bouleverser son destin. Alors que celle-ci lui reproche de demeurer oisif au lieu d’aller servir Dieu, Colomban décide d’abandonner la carrière profane que sa mère aurait voulu lui voir prendre et, contre l’avis des siens, il finit par quitter son village. Il gagne alors le royaume voisin d’Ulster (Ulaidh) et frappe à la porte du monastère de Cluaninis où on accepte de le prendre comme novice. Dans ce lieu enchanteur, installé sur une île sise au milieu du lac d’Eirne, il va étudier pendant deux années les saintes écritures sous la direction de l’abbé Sinneill, qui lui-même avait jadis été formé au monastère de Clonard sous la direction de l’abbé Finnian (m. 550), considéré comme le père du monachisme irlandais.

Vers 560 Colomban quitte cependant Cluaninis pour intégrer le tout nouveau monastère de Bangor situé près de l’actuelle Belfast. Il devient alors le disciple de l’abbé Comgall (517-602), qui va devenir son maître spirituel. Il y obtient la prêtrise et parfait sa formation religieuse. C’est à Bangor que Colomban apprend à aimer ce mode de vie spartiate qu’il conservera tout au long de sa vie et dont il fera l’une des bases de son enseignement. La règle de Comgall, rédigée en vers dans la langue gaëlique, était réputée pour sa très grande sévérité : on ne pouvait prendre qu’un seul repas par jour, uniquement constitué de légumes, de pain et d’eau. Un silence absolu était observé et tout manquement à ce principe était sévèrement puni. Durant plus de vingt années, Colomban va résider paisiblement à Bangor en compagnie de plusieurs centaines d’autres moines, partageant son temps entre la prière, l’étude, le travail et la prédication.

Mais, à l’approche de ses quarante ans, il sent peu à peu monter en lui le zèle missionnaire. Comme beaucoup de ses compatriotes, Colomban envisage alors de partir  en imaramma c’est-à-dire en « pérégrination pour l’amour du Christ » (peregrinatio pro amore christi). Ce type de voyage est en effet très prisé dans le monachisme irlandais où il est considéré comme l’une des formes supérieures de l’ascèse. Il  s’agit de partir vers l’inconnu en se promettant de sauver de l’enfer le plus d’âmes possibles. C’est un voyage qui doit s’accomplir là où l’Evangile n’a pas encore pénétré, dans les territoires les plus reculés et les plus hostiles, un trajet dont la conclusion est très souvent le martyre4. Après avoir obtenu la permission de son abbé5, Colomban prend donc la mer sur une embarcation de fortune6. Au gré des vents et des courants, il navigue d’abord vers l’île de Man, puis franchit la Cornouailles britannique avant de faire voile le Continent.

Avec douze de ses compagnons7, pleins comme lui d’un ardent zèle missionnaire, il débarque finalement en Armorique, près de l’embouchure de la Rance8 (peut-être vers 5859). Mais cette terre, autrefois lieu de mission du moine gallois Samson (m. 565), est déjà très bien évangélisée et se révèle donc peu attrayante pour les moines hiberniens. Colomban décide donc de poursuivre son voyage vers l’est de la  Gaule, là où les résurgences du paganisme celtique et la récente progression du paganisme germanique lui offrent un meilleur terrain de manœuvre. Les étapes et la chronologie de ce long voyage à travers l’Europe sont assez difficiles à retracer avec exactitude car elles sont toutes plus ou moins nimbées de légende. D’après les récits de l’époque, Colomban commence par traverser le royaume franc de Neustrie en passant par Rouen et Paris. Puis, en s’avançant sur les vieilles voies romaines encore en état, il gagne le royaume d’Austrasie, traversant au passage les cités de Noyon et de Reims. Se considérant avant tout comme un missionnaire du Christ destiné à racheter le plus d’âmes possible au péché, Colomban prêche aux foules et aux prélats qui viennent l’entendre. Parce qu’il conçoit sa mission comme un exercice ascétique, il insiste pour que ceux des moines qui ont choisi de le suivre ne puissent pas s’allonger avant qu’ils ne commencent à dormir en marchant ! Avec ses compagnons, il finit par s’installer dans le massif des Vosges (Vosagus). Située à la frontière entre le royaume d’Austrasie et celui de Burgondie, les Vosges sont à cette époque un lieu reculé et peu peuplé, une zone qui jusque-là a pratiquement échappé à la christianisation10.

Ayant reçu l’accord formel d’un roi des Francs (soit Gontran soit Childebert II ?), Colomban obtient de s’installer sur le site d’un ancien camp militaire romain abandonné depuis longtemps et désormais envahi par les ronces, Anagrates (actuel Annegray, 587). Les moines irlandais choisissent  volontairement de s’établir sur un territoire que la superstition populaire tient pour ensorcelé. De cette façon ils pourront à la fois trouver la solitude mais encore démontrer que le Dieu qu’ils servent est plus fort que les démons qui font tant peur aux habitants. C’est sans doute de là que viennent toutes ces légendes du folklore européen mettant en avant des clercs courageux affrontant victorieusement les démons.

Sous la direction de leur abbé, les moines pionniers commencent par défricher le terrain. Abattant les pins et les sapins qui le recouvrent, ils en tirent bientôt suffisamment de bois pour pouvoir construire une petite église qu’ils placent sous le vocable de Saint-Martin. Ils édifient ensuite tout autour de ce modeste lieu de culte une série de maisons aux toits de chaume qui leur serviront de cellule. Près de l’église, ils bâtissent une grande halle pour leur servir de réfectoire commun ainsi qu’une autre afin de pouvoir abriter les hôtes de passage. Enfin le site tout entier est clôturé à l’aide d’un mur de pierres sèches, formant ainsi une enceinte que les laïcs auront interdiction de franchir à moins d’y être conviés. Dans les champs voisins, les moines sèment du blé et de l’orge. L’été venu, les premières récoltes leur permettront de fabriquer leur propre pain. Ils deviendront ainsi autonomes et pourront se passer des aumônes dont ils avaient dû vivre jusque-là.

Quelques années plus tard, vers 590, et pour une raison qui nous échappe, Colomban décide de laisser une partie de ses disciples à Anagrates et de partir avec quelques autres fonder une nouvelle abbaye sur le site de l’ancienne cité thermale de Luxovium (l’actuel Luxeuil), qui va devenir sa résidence principale. Là encore il fait bâtir une église, cette fois-ci sur les ruines d’un ancien temple de Diane – qui avait peut-être déjà été transformé en un lieu de culte chrétien (?). Bientôt, attirés par leur réputation de sainteté et de thaumaturge, les habitants des alentours commencent à venir visiter les saints hommes. Les malades se rendent au monastère dans l’espoir d’être guéris tandis que les jeunes parents viennent pour éloigner le mauvais sort de leurs enfants. L’Irlandais se prête de bonne grâce à toutes leurs demandes. Plus tard, les nobles de la région feront à leur tour le voyage pour pouvoir rencontrer cet homme à propos duquel on dit tant de choses merveilleuses. Ne raconte-t-on pas qu’il guérit les plus graves des blessures à l’aide de sa simple salive ?

Au fils des années, les pieux Irlandais commencent ainsi à recruter de nouveaux moines et la communauté s’agrandit jusqu’à approcher peut-être les 200 membres. Beaucoup de ces novices sont d’anciens militaires ou des notables qui ont tout perdu lors des conflits qui ravagent périodiquement les royaumes francs. Déçus par le triste état du monde, ils souhaitent se donner à Dieu corps et âme et préparer leur salut. Pour les accueillir, un nouveau monastère est alors bâti à Fontaine-lès-Luxeuil (Fontanas) autour d’une église dédiée à saint Pancrace (595). Ces trois monastères, qui sont tous situés dans la même vallée du Breuchin, à quelques kilomètres l’un de l’autre, constitueront les seules fondations directes de Colomban en Gaule11. Afin de le suppléer dans sa tâche d’abbé, Colomban nomme des « gouverneurs préposés » (gobernatores praepositi) ou « prieurs », qui vont le remplacer lors de ses fréquentes absences. Pour mieux les guider, l’abbé irlandais rédige alors une première règle en dix chapitres (Regula monachorum) qui reprend en fait les grands principes de la vie cénobitique irlandaise : obéissance, silence, frugalité, pauvreté, humilité, chasteté, assistance aux offices, discrétion, mortifications et recherche de la perfection morale.

Les moines gaëliques étonnent et fascinent leurs contemporains, non seulement en raison de leur piété démonstrative mais aussi du fait de leur allure extérieure. Contrairement aux moines venus de Méditerranée, ils ont en effet adopté la tonsure en croissant, dite celtique, qu’ils disent tenir de saint Jean-Baptiste. Ils portent ainsi les cheveux rasés sur le sommet du crâne mais longs à l’arrière. Lorsqu’ils prennent la route, ils s’appuient sur de longs bâtons en bois auxquels ils accrochent un sac de cuir qui contient leurs maigres biens. Les moines de Colomban sont peu vêtus, ils ne possèdent pas de robes de bure mais une simple tunique (tunica) en laine de mouton sur laquelle ils passent une casule (cuculla) en peau de chèvre de couleur rougeâtre et à laquelle ils ajoutent une capuche lorsque le temps est pluvieux. Leurs pieds sont couverts par des chaussures (calcei) ou des sandales (ficones) de cuir. A leur cou est suspendue une capsule de métal contenant les hosties qui leur permettront de célébrer la messe en tout lieu. Ils utilisent également des cloches à main en cuivre qui leur servent à appeler les fidèles à l’office12. Lorsqu’ils se déplacent en groupe, ils marchent en psalmodiant à haute voix des psaumes et des cantiques. Ils ressemblent pour ainsi dire à de véritables druides du christianisme, et c’est ce qui explique peut-être leur succès auprès de populations restées encore largement païennes.

Colomban se montre particulièrement intransigeant avec ses disciples. Au tournant du VIème siècle, afin de les guider, il va rédiger pour eux une nouvelle Regula coenobialis. Plus complète que la précédente, elle sera aussi d’une plus grande sévérité. Le moine qui entre dans un monastère colombanien doit tout d’abord abandonner tous ses biens : femmes, enfants, terres, maisons, vêtements, objets personnels, bijoux, troupeaux, etc. Il doit également faire un triple vœu d’obéissance, de chasteté et de silence. Sa journée sera toute entière rythmée par le travail des champs, l’entretien du potager et celui du monastère, et bien sûr par l’assistance aux quatre offices religieux que sont les tierces, les sextes, les nones et les vêpres. Quatre fois par jour donc, lorsque la cloche de l’église convie les moines à la prière, ceux-ci se signent, abandonnent leur tâche et viennent en courant afin de prier à genoux derrière leur abbé. A tour de rôle, afin de leur apprendre l’humilité, chaque moine doit devenir pour un temps le serviteur de tous les autres. Chaque dimanche, l’abbé Colomban célèbre une messe solennelle. Il délivre également des sermons (praeceptum) quotidiens à ses moines dont certains seront plus tard couchés sur le papier. La tradition monastique irlandaise, fidèle héritière de la tradition orientale, encourage vivement à la pratique mortificatoire comme la récitation de prières à genoux ou à plat ventre les bras en croix sur le sol (crucis vigilia). L’une des plus dures de ces pratiques, la macération, consiste à réciter tout ou partie du psautier plongé dans l’eau froide, qu’il s’agisse d’un étang ou de la mer. Les psaumes forment en effet la majeure partie des oraisons monastiques et chaque moine doit réciter au moins 100 à 150 psaumes par jour. On récite également de nombreuses litanies (loricae) appelant la protection du Christ sur les fidèles. Le jeûne quotidien est également conseillé, mais ceux du mercredi et du vendredi sont obligatoires de même que ceux qui précèdent Noël et Pâques ainsi que ceux qui suivent la Pentecôte.

Pour Colomban, l’obéissance au père abbé est une vertu fondamentale. On aime l’abbé tout autant qu’on le craint, car il punit tout manquement avec rigueur. Chaque jour, les moines doivent d’ailleurs se confesser à l’abbé et lui avouer leurs fautes tandis que chaque vendredi a lieu une confession générale au cours de laquelle le pêcheur doit avouer publiquement toutes ses fautes de la semaine. L’abbé n’accorde son absolution qu’après que le coupable a fait preuve de contrition et qu’il a expié sa faute. Et afin que chacun sache à quoi s’en tenir, l’abbé a rédigé un pénitentiel très précis, le De poenitentiarum misura taxanda. Nous savons ainsi que le fait de cracher dans l’église doit entraîner la récitation d’une dizaine de psaumes, de même que le fait de mentir par mégarde. Rompre abusivement le silence est également considéré comme  un péché, de même que le fait de sourire durant la prière. Le cas échéant, le pécheur peut aussi subir la peine du fouet. Célébrer la messe sans s’être rasé rapporte six coups de fouet. Etre en retard aux offices engendre cinquante coups de fouet, de même que le fait de répondre à son supérieur. Converser avec une femme hors de la présence d’un témoin est passible de deux cents coups de fouets. L’une des plus lourdes peines est infligée à celui qui aura été convaincu d’avoir livrer un faux témoignage. Il recevra sept cents coups de fouets et il devra jeûner pendant sept années. S’il a forniqué avec une femme une seule fois, il devra faire pénitence pendant trois ans, et s’il a récidivé, il devra le faire pendant sept ans. S’il a été convaincu d’homicide ou de sodomie, il devra jeûner durant dix années. En revanche, la peine de mort n’existe pas car toute vie humaine est considérée comme sacrée, même celle du pécheur.

La vie des moines colombaniens est extraordinairement rude et âpre. Ils dorment tous habillés et sur une simple paillasse (lectuli). Leur sommeil est, à l’égal de l’éveil, entrecoupé de prières. Leur régime alimentaire est bien évidemment très austère. Les herbes sauvages et des légumes bouillis forment la base de l’unique repas journalier qui est pris chaque soir en commun au réfectoire et auquel s’ajoute un petit pain monastique. Seuls les malades ont droit à une ration supplémentaire. Une bénédiction doit être dite pour chaque aliment, à laquelle tous se doivent de répondre Amen. Se mettre à manger avant cet Amen est une inconvenance que la règle punit de six coups de baguette sur les mains. Un autre rite à ne pas omettre est le signe de croix que l’on doit toujours tracer avec sa cuillère sur chaque aliment avant de la mettre dans la bouche. Comme boisson, on consomme parfois de la bière mais on se contente le plus souvent d’une simple eau pure ou bien de lait coupé. Donnant l’exemple comme toujours, Colomban se contente quant à lui d’un peu de pain, de petites pommes sauvages (bolluca), d’un œuf de poule et de lait coupé d’eau. Souvent il lui arrive de quitter les siens pour accomplir des retraites solitaires dans les grottes naturelles de la vallée où, dit-on, il parvient même à se concilier les bonnes grâce des ours et des loups qui n’osent jamais lui faire de mal !

L’abbé irlandais maintient un réseau étendu de correspondants au sein de l’élite franque. Agissant avec eux comme le ferait un véritable directeur spirituel, il leur délivre ses conseils, se félicite de leurs progrès et les réprimande en cas de faiblesse. Il se montre d’ailleurs assez souvent scandalisé par l’indigence spirituelle du clergé local et surtout par le comportement de certains évêques qu’il estime tout à fait indignes de leur sacerdoce. Cette intransigeance ne va d’ailleurs pas tarder à lui valoir de solides inimitié car le clergé franc, blessé dans sa dignité, finit par réagir. Plusieurs prélats lui reprochent de ne pas vouloir obéir à l’évêque de son diocèse de résidence – celui de Besançon en l’occurrence. Ils l’incriminent pour avoir introduit plusieurs usages étrangers aux coutumes locales. On lui fait également grief d’utiliser un autre comput et de ne pas célébrer la Pâques à la même date que ses coreligionnaires13. En 603, plusieurs évêques finissent par convoquer un synode à Cavillonum (Chalon-sur-Saône), afin d’examiner son cas. Colomban ne se présente pas devant l’auguste assemblée mais fait parvenir une lettre pour se justifier des accusations portées contre lui. Il demande aussi que l’on fasse preuve de  plus charité à son égard. De son côté, la régente de Bourgogne et d’Austrasie, Brunichildis (Brunehaut)14, supporte de plus en plus mal les remontrances de l’Irlandais à propos de l’existence de concubines officielles à la cour de son petit-fils, le roi Thierry II (m. 613).

En 609, ulcérée que Colomban ait refusé de bénir les enfants du souverain au prétexte qu’ils avaient été conçus hors mariage, elle décide d’interdire aux moines de sortir de leurs monastères pour s’en aller prêcher. Thierry II se rend alors à Luxeuil où il s’étonne du fait que Colomban interdise aux laïcs de pénétrer dans le monastère. Une nouvelle altercation se produit. Finalement Brunichildis et Thierry décident de faire arrêter l’irréductible abbé et tous ses compagnons irlandais. On leur intime alors l’ordre d’évacuer les lieux, seuls les moines gallo-romains ou francs étant autorisés à demeurer sur place. Colomban doit confier son monastère de Saint-Pierre de Luxeuil à son fidèle disciple Eustasius (m. 625). Escortés par plusieurs hommes en armes dirigés par un certain Ragenmund, lui et ses compagnons d’infortune sont ensuite acheminés vers Besançon puis convoyés jusqu’à Autun, Avallon, Auxerre, Nevers, Orléans et Tours – où on les autorise à se recueillir sur la tombe de saint Martin, et enfin Nantes. L’évêque de la ville Sophronius et le comte Théobald les placent alors sur un bateau en partance pour l’Irlande. La mort dans l’âme, Colomban voit ainsi ses espoirs missionnaires anéantis. Mais peu après que le bateau qui le transporte a quitté le port de Nantes, il s’échoue sur le rivage à quelques miles de là, dans la baie de Quiberon. Interprétant ce naufrage comme un signe du Ciel, le capitaine refuse de rembarquer et choisit de laisser repartir Colomban et ses disciples.

Conscient qu’il a besoin d’une protection politique s’il veut poursuivre sa mission, l’abbé gagne alors Soissons pour se présenter à la cour du roi de Neustrie, Clotaire II, qui accueille d’autant mieux le vieux moine qu’il est lui-même un adversaire acharné de Brunichildis. Le charisme de l’Irlandais exerce semble-t-il une grande influence sur plusieurs personnalités importantes de la cour neustrienne et notamment sur Chagnairic (le père de Faron, futur évêque de Meaux, et de Fara, futur abbesse de Faremoutiers), Cagnoald (le futur évêque de Laon) et Auctarius (le père du futur Saint Ouen, le fameux évêque de Rouen). Mais l’abbé décline la proposition de Clotaire de lui offrir un évêché et de le prendre à son service comme conseiller religieux. Peut-être ne veut-il pas servir de caution au monarque dans la lutte que mène ce dernier contre ses cousins d’Austrasie et de Bourgogne15 ?

. L’ultime périple 

Colomban décide donc de repartir vers l’Est dans l’espoir d’aller évangéliser les confins du monde franc. Il quitte Paris, passe par Meaux, Soissons, puis arrive à Metz, où il est bien reçu par le roi Théodebert II, devenu lui-aussi un ennemi déclaré de Brunichildis. Le roi Théodebert II l’invite à rester sur place, mais peu de temps après les événements s’enchaînent. Car Théodebert voit bientôt son royaume envahi par les armées de son frère Thierry II de Bourgogne. Battu au combat de Tolbiac, le souverain est capturé, enfermé dans un monastère puis exécuté sur l’ordre de Brunichildis. Se retrouvant de nouveau sous la menace de la terrible régente, Colomban doit partir sans attendre.

Il choisit alors de gagner le territoire des Alamans (été 612). Ce peuple germanique qui vit sur les rives orientales du Rhin est resté largement païen et Colomban sait qu’il risque sa vie à tout moment. N’écoutant que sa foi, il s’embarque pourtant sur un bateau à Mayence et descend le Rhin jusqu’à Bâle. Il s’enfonce ensuite dans un pays fait de sombres forêts jusqu’au lac de Zurich, près de l’actuelle Tuggen. C’est là qu’il s’installe et commence à prêcher, mais la méfiance de la population locale et le zèle de ses moines, qui n’hésitent pas à brûler un oratoire païen, l’oblige finalement à quitter la région en toute hâte. Il rejoint alors la ville de Brigantium (Bregenz), située sur les rives du lac de Constance (612). L’accueil y est meilleur car le christianisme romain, bien qu’affaibli, n’y a pas encore totalement disparu. Il fonde là un petit oratoire dédié à saint Aurélien et laisse sur place l’un de ses disciples, Gallus (m. 645). Celui-ci vivra quelques années en ermite près de l’oratoire, là même où s’érigera plus tard le grand monastère qui portera son nom, Saint-Gall. De son côté, Colomban franchit les Alpes par le col du Septimer avant de longer le majestueux lac de Côme, puis de descendre vers la verdoyante vallée du Pô.

Arrivé à Milan, il obtient de pouvoir rencontrer le roi des Longobards (Lombards), le sage Agilulf, et son épouse d’origine bavaroise, la pieuse Theodelindis. A la demande des deux souverains, Colomban rédige alors un petit traité contre l’arianisme16. En 613, à l’initiative d’Agilulf, le vieil Irlandais accepte de fonder une nouvelle abbaye.

Il faut se souvenir qu’après leur entrée en Italie en 567, les premières générations de Longobards avaient méthodiquement détruit tous les monastères de la région, déjà passablement accablés par l’interminable lutte que s’étaient livrés Ostrogoths et Byzantins (535- 555). Même l’illustre abbaye du Mont-Cassin avait été pillée et réduite en cendres en 580.  La vie monastique dans la Péninsule avait donc atteint un niveau historiquement bas. Or Agilulf se montre  bien décidé à remédier à cette situation déplorable. Pour mener à bien son œuvre de restauration de l’Evangile, Colomban veille aussi à obtenir l’accord du pape Boniface IV (606-615), qu’il salue dans l’une de ses lettres de « chef de toutes les églises d’Europe », ce qui à vrai dire est bien au-dessus de la réalité17.

Colomban décide d’implanter sa nouvelle fondation dans la chaîne des Apennins, à Ebovium (l’actuelle Bobbio) plus exactement. Il choisit pour ce faire un site escarpé planté à plus de 1 400 mètres d’altitude et situé non loin de la frontière avec Gênes, une ville alors toujours contrôlée par les Byzantins. Malgré son grand âge, l’abbé aide ses frères à débroussailler le terrain et à construire les premières cellules. L’hiver venu il se retire dans le petit oratoire de Saint-Michel situé un peu plus haut en altitude, car il a conservé l’habitude de partir prier à l’écart du monde. C’est là qu’il meurt, deux ans plus tard, le 25 novembre 615, à l’âge canonique pour l’époque de soixante-quinze ans.

Son fidèle disciple Attala (m. 627) va lui succéder à la tête du monastère de Bobbio qui abrite encore aujourd’hui les reliques de son illustre fondateur.

. La gloire posthume

Colomban va connaître un exceptionnel triomphe posthume. Neuf ans après sa mort, en 626, la règle de Colomban est officiellement légitimée par l’église gallo-romaine au concile de Mâcon. En raison de sa grande rudesse on prendra néanmoins assez rapidement l’habitude de la modérer quelque peu  à l’aide d’usages empruntés à la règle de Benoît de Nursie (dite regula benedicti), ce qui aboutira à la création d’une règle mixte, la regula modo luxoviensi, qui deviendra la norme dans les monastères inspirés par les Irlandais.

En 627, Donatus, l’un des disciples de l’Irlandais, devient évêque de Besançon occupant ainsi la place de ceux qui s’étaient si durement opposés à son abbé. Beaucoup d’autres disciples de Colomban deviendront à leur tour évêques ou abbés et tous contribueront à faire connaître et apprécier l’œuvre de leur maître18. L’Occident chrétien ne sera plus jamais le même. Alors que les monastères francs s’implantaient jusque-là plutôt dans les parages des villes, on les construira désormais dans les lieux les plus reculés, aux frontières des zones civilisées. Et tandis que toute église, toute chapelle, tout oratoire et a fortiori toute abbaye, étaient jusqu’à présent considérés comme relevant naturellement et entièrement de l’évêque de son diocèse, on commencera à concevoir qu’un monastère peut relever directement du siège romain dont le prestige se retrouvera ainsi fortement rehaussé.

Sous le règne des premiers carolingiens, très soucieux de réaliser l’unité liturgique de leurs Etats, la règle de Colomban ainsi que les autres règles alors en usage dans le royaume franc (comme la règle de Césaire d’Arles) devront toutes s’effacer au profit de la seule règle bénédictine, promue au rang de règle principale par Boniface de Mayence au synode d’Estinnes (744) et définitivement imposée par un décret impérial en 817 à l’occasion du synode d’Aix-la-Chapelle. Deux pratiques colombaniennes seront toutefois reprises par les canons officiels ultérieurs de l’Eglise catholique ; la confession auriculaire et la pénitence tarifiée qui sont toujours utilisées de nos jours.

Tout au long du VIIème siècle, dans le sillage de leur maître spirituel, les disciples de Colomban, qu’ils soient irlandais, francs, gallo-romains ou anglo-saxons, vont multiplier les fondations pieuses à travers la Gaule19. Grâce aux nombreux dons d’argents, de terres et d’esclaves dont ils vont bénéficier de la part de la noblesse franque, ces monastères colombaniens vont rapidement prospérer. Rebâtis en dur, ils vont peu à peu s’agrandir. Grâce à leurs grands scriptorium, ils vont aussi s’imposer comme des centres culturels de premier ordre qui vont puissamment contribuer au renouveau des études littéraires et scientifiques dans l’Europe chrétienne20.

Bibliographie :

La Vie de Colomban par Jonas de Bobbio est disponible en traduction anglaise à l’adresse suivante : http://sourcebooks.fordham.edu/halsall/basis/columban.asp

Une très belle émission de KTO a été consacrée à l’abbé Colomban [voir ici]

. J. B. Cornelius : Saint Colomban : Le randonneur de Dieu, Sorlot, 1992.

. Gilles Cugnier : L’histoire du monastère de Luxeuil à travers ses abbés, tome 1, 588-888, Dominique Guégniot, 2003.

. Frédéric Kurzawa : Saint Colomban et les racines chrétiennes de l’Europe, Pierre Téqui, 2015.

. Dom Jean Laporte : Le pénitentiel de saint Colomban, éd. Desclée 1958.

. Jean Thiébaud : Saint Colomban, instructions, lettres et poèmes, L’Harmattan, 2000.

A voir aussi le très beau et très riche blog des Amis de Saint Colomban :

Notes :

1 Litt. « Colum Ban », la « Belle Colombe ». Probablement en hommage à la colombe du Saint-Esprit.

2 Le pays comptait alors quatre royaumes : le Mumu (Munster), le Laigin (Leinster), le Connacht (Connaught) et l’Ilaid (Ulster). Ces quatre royaumes étaient soumis symboliquement au roi de Tara, appelé le « Grand roi » (Ard-ri).

3 Il faut toutefois prendre cette affirmation avec précaution. C’est un lieu commun de l’hagiographie du haut Moyen Âge que de présenter les saints comme issus de familles nobles ou de lignées royales. Pour les auteurs de l’époque en effet, la sainteté suppose généralement une ascendance élevée et sans tâche. La hiérarchie sociale est pour eux comme le reflet de la hiérarchie céleste car elle est voulue par Dieu.

4 Il a bien sûr en tête cette parole attribuée à Jésus : « Je vous le dis en vérité, il n’est personne qui, ayant quitté, à cause de moi et à cause de la bonne nouvelle, sa maison, ou ses frères, ou ses sœurs, ou sa mère, ou son père, ou ses enfants, ou ses terres, ne reçoive au centuple, présentement dans ce siècle-ci, des maisons, des frères, des sœurs, des mères, des enfants, et des terres, avec des persécutions, et, dans le siècle à venir, la vie éternelle. Plusieurs des premiers seront les derniers, et plusieurs des derniers seront les premiers » (Marc, X 29-31). Et il pense aussi sans doute à cette parole que Dieu adressa à Abraham : « Vas-t-en de ta patrie, de la maison de ton père, dans le pays que je te montrerai » (Genèse, XII 1)

5 Il n’est d’ailleurs pas impossible qu’avant d’entamer son grand voyage vers le continent, il ait déjà effectué quelques missions en Ecosse ou au Pays de Galles, tout comme son contemporain et quasi homonyme Colomba d’Iona qui fut l’évangélisateur de l’Ecosse.

6 Sans doute un curragh, ces bateaux faits de peaux de bœufs graissées, cousues entre elles et tendues sur des lames de bois et qui avançaient à l’aide d’une simple voile.

7 Jonas de Bobbio nous a laissé leurs noms : Gall (gaël. Cellach), Colomban le Jeune, Potentin, Autierne, Cominin, Eunoch, Eogain, Deslo, Luan, Aide, Leobard et Caldwald.

8 Probablement dans l’une des anses qui forment le rivage entre Cancale et Saint-Malo, à l’ouest de la baie du futur Mont Saint-Michel.

9 Colomban ne fut pas le premier moine irlandais à s’installer en terre franque à des fins d’évangélisation, car nombre de ses compatriotes l’avaient déjà précédé à l’instar de Tresinus qui rencontra Saint Rémi à Reims, de Maxentius qui périt sous les coups de païens ou encore Fridolinus qui fut abbé de Saint-Hilaire de Poitiers.

10 La région n’était pas pour autant dépourvue de fondations monastiques. Installés dans le Jura vers 420, Romain (m. 420) et son frère saint Lupicin, tous les deux disciples d’Hilaire de Poitiers (m. 380), avaient déjà fondé des monastères à Condat, Lauconne et Balme. Plus au sud, le roi burgonde Sigismond, avait également fondé le monastère de Saint-Maurice d’Agaune en 515. Ces monastères se situaient dans la tradition poitevine (Ligugé, 361) ou provençale (Lérins, 410) mais l’influence celtique elle-aussi existait avant Colomban. Ainsi, Jonas de Bobbio nous dit que c’est un certain Carantocus, abbé de Salicis (s’agit-il de Saulx, en Haute-Saône ?), qui fournit à Colomban et à ses compagnons le gite et le couvert lors de leur arrivée dans la région.

11 Les fondations d’Annegray et de Fontaine tombèrent peu à peu dans l’obscurité et ne seront plus citées après le 11e siècle. Luxeuil en revanche, bien que pillée en 731 par les Arabes, sera relevée en 746 sous la forme d’une abbaye bénédictine qui perdure encore de nos jours. En 2005 des fouilles archéologiques ont permis de retrouver les traces d’une des trois chapelles du monastère mérovingien de Luxeuil. On a ainsi apprit que dès le 6e siècle des puissants personnages de la région avaient tenu à se faire enterrer en ces lieux.

12 Du même type que celle conservée dans la chapelle du Stival près de Pontivy et connue sous le nom de « Bonnet de Saint-Mériadec ».

13 Depuis le concile d’Orléans de 541, le comput utilisé en Gaule pour déterminer la date de la pâque était celui de Victorinus d’Aquitaine (publiée en 457). Les Irlandais comme les Bretons utilisaient quant à eux un comput plus ancien, dit d’Augustalis (mis au point vers 230). Toujours est-il qu’en 773, sous l’influence d’Alcuin de York, l’administration et l’épiscopat carolingiens se rallièrent à un autre comput, celui de Denys le Petit (inventé en 525) qui était utilisé par Rome et Constantinople.

14 Née en Espagne vers 547, la princesse wisigothe Brunichildis (Brunehaut), fille du roi Athanagild, épouse en l’an 566 le roi mérovingien d’Austrasie, Sigebert Ier. Après la mort de ce dernier elle parvient à gouverner le royaume d’Austrasie au nom de son fils Childebert II. A partir de 592, à la mort du roi Gontran, elle ajoute à ses possessions austrasiennes la domination de la Burgondie. A la mort de Childebert II, en 595, elle partage ses Etats en deux, nommant ses petits-fils Théodebert II et Thierry II à la tête respectivement de l’Austrasie et de la Burgondie. En 601 elle est chassée d’Austrasie par les aristocrates locaux et ne conserve plus alors que la Burgondie. En 611 elle parvient à reprendre l’Austrasie par la force. En 613, à la mort de Thierry II, elle échoue par contre à faire reconnaître comme roi son arrière-petit-fils Sigebert II. Elle est alors capturée par des rebelles austrasiens qui la livrent au roi de Neustrie Clotaire II. Celui-ci la fera mettre à mort d’une façon particulièrement ignoble, ainsi que trois de ses quatre arrières-petits fils.

15 En 613 Clotaire II (m. 629) parviendra effectivement à éliminer ses rivaux austrasiens et à unifier le royaume franc. Lui et son fils Dagobert (m. 639), ainsi que leurs descendants directs, se montreront très fidèles au souvenir de l’abbé irlandais et favoriseront puissamment le monachisme colombanien tout au long du 7e siècle.

16 Agilulf, né arien, s’était converti au rite catholique en 607. Mais il faudra attendre le règne de l’usurpateur Grimoald Ier (663-673) pour que l’essentiel du peuple lombard se convertisse à son tour  au catholicisme. C’est à ce moment que l’arianisme disparut définitivement de l’Occident latin.

17 En 628, alors que l’abbé de Bobbio Bertulf était parti en pèlerinage à Rome, le pape Honorius Ier exempta son abbaye de la juridiction épiscopale, mettant ainsi l’institution sous la protection directe du Saint-Siège.

18 On peut citer en particulier le cas d’Acharius (m.640), ancien moine de Luxeuil devenu évêque de Tournai en 627. D’autres Irlandais continuèrent à mener de périlleuses missions d’évangélisation, à l’instar de Kilien, mort martyr en Thuringe en 689.

19 En un peu plus d’un siècle les disciples de Colomban feront bâtir près d’une centaine de monastères. Cette vague de fondations débutera d’ailleurs à peine cinq ans après la mort de l’abbé. Faremoutiers est ainsi fondée en 620 par Fare et Remiremont en 620 par Romaric. Suivront Saint-Paul de Besançon par Donatus en 628, Jouarre en 630 par Adon, Solignac en 632 par Eloi, Rebais en 637 par Dadon. Puis suivront Moutier-Grandval en 640 par Germain, l’abbaye de Sithiu (future Saint-Omer) par Omer en 640, Reuil-en-Brie en 645 par Radon, Lagny par Fursy en 648, Fontenelle en 649, Fleury-sur-Loire par Liébault en 651, Stavelot en 651 par Remacle, Nivelles en 652 par Gertrude, Jumièges en 654 par Philibert, Corbie en 657 et Chelles en 665 par Bathilde, Senone en 660 par Gondelbert, et enfin Noirmoutier, par Philibert en 674. C’est à Luxeuil que la plupart de ces monastères iront recruter leurs abbés.

20 Cela fut particulièrement le cas à Luxeuil sous l’abbatiat des trois premiers successeurs de Colomban : Eustasius (m. 629), Waldebertus (595-670) et Ingofredus (m. vers 700 ?). C’est sans doute dans le scriptorium de Luxeuil que fut rédigé vers l’an 700 le plus fameux exemple d’enluminure mérovingienne, le « lectionnaire gallican » (Lectionnarium gallicanum, Bnf, Ml 9427), qui fut redécouvert en 1683 par Jean Mabillon.

Crédit photographique : Croix de Muiredach, Irlande (By National Library of Ireland on The Commons (Leprechaun?) [No restrictions], via Wikimedia Commons)

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