Josef Epstein, l’insurgé

    La trajectoire de Josef Epstein est exemplaire de celle de ces nombreux Juifs polonais qui ont consacré toute leur existence à la défense de l’idéal communiste.  Du fait de ses activités politiques ,Epstein connut  dès sa jeunesse la prison et l’exil. Engagé dans les « Brigades Internationales » il participa à de terribles batailles et fut sérieusement blessé. Devenu soldat de l’armée française, il endura la défaite et la détention. Résistant à l’occupation allemande, il périt fusillé à seulement trente-trois ans par un après-midi du printemps 1944. Mais malgré les épreuves et les drames personnels, il n’abandonna jamais ni ses convictions ni son combat. Depuis quelques années une poignée de spécialistes a entrepris de faire sortir sa mémoire de l’injuste oubli où elle était tombée.

    Josef Andrewj Epstein naît le 11 octobre 1911 à Zamosc, dans cette partie de l’ancien royaume de Pologne qui appartient alors à l’empire russe. La cité était alors considérée comme un centre important de la communauté juive polonaise et la famille Epstein comptait en son sein de nombreux rabbins, des chefs d’entreprise mais aussi le grand écrivain yiddish Isaac Leib Peretz (1852-1915). Josef Epstein dit « Jurek » grandit dans un milieu relativement aisé. Son père, Szlama Epstein, dirige une briqueterie employant une centaine d’ouvriers. C’est un homme droit qui se considère avant tout comme un patriote polonais. Josef, sa sœur Eleonora et son frère David seront élevés comme de petits Polonais et ne recevront aucune éducation religieuse particulière.

    Issu de la même ville que la grande militante communiste Rosa Luxemburg, le jeune Josef Epstein va développer très tôt une conscience sociale aiguë qui va l’amener à s’identifier au combat des pauvres et des exclus. Alors qu’il étudie au lycée de Zamosc, il a souvent de longues conversations avec les ouvriers de son père qu’il invite à s’organiser pour défendre leurs droits. En 1926, dans la foulée du coup d’état militaire qui porte au pouvoir le maréchal Josef Pilsudski, il entre au Parti Communiste Polonais. Désireux de poursuivre des études de droit afin de devenir avocat, il rejoint les bancs de l’Université de Varsovie en 1929. Fiché par la police, Epstein est arrêté une première fois en août 1931, après avoir pris la parole dans une usine. Harcelé et activement surveillé par les autorités, il décide finalement de prendre le chemin de l’exil. Grâce à l’aide son père, il gagne d’abord Prague, dont il sera expulsé, puis la France (décembre 1931).

    Installé d’abord à Tours il doit cependant quitter la ville à la suite d’une intervention de l’ambassade de Pologne. Il gagne alors Bordeaux où il va finalement pouvoir reprendre ses études juridiques et obtenir sa licence de droit public international en novembre 1935. Il renoue aussi rapidement avec ses activités militantes et adhère au PCF. En 1934 il entre au comité central de la « Jeunesse communiste ». En France Epstein retrouve bientôt plusieurs de ses compatriotes polonais, exilés comme lui au pays de Molière. La petite troupe se réunit aux bals ou aux restaurants et traverse ainsi des années d’insouciance. Au sein de ce petit cercle d’amis on retrouve notamment Joseph Minc (le père d’Alain) ainsi une jeune femme, Paula Grynfeld (1909-2003), également d’origine juive et polonaise. Elle deviendra l’épouse d’Epstein et ils auront plus tard un fils prénommé Georges (1). Epstein se lie aussi d’amitié avec des militants français, dont la libraire Marguerite Monino et l’institutrice Lucie Aubrac, qui deviendront toutes les deux de célèbres résistantes. Tous ceux qui l’on connu à l’époque se souviennent d’un jeune homme toujours joyeux et plein de charme, mais par ailleurs extrêmement discret sur sa vie personnelle et ses activités professionnelles. En de fait, depuis qu’il est en France, Josef Epstein poursuit en parallèle une carrière clandestine dans les instances du Kominterm, l’Internationale communiste. L’un de ses principaux collaborateurs, Georges Mercarder, n’est autre que le frère de Ramon Mercarder, l’homme qui se rendra célèbre en assassinant Léon Trotsky au Mexique en 1940.

    En août 1936, son goût de l’action et ses très fermes convictions antifascistes le poussent à rejoindre les « Brigades Internationales » que le Kominterm est en train de mettre sur pied afin d’aider la jeune République espagnole menacée d’écrasement par les armées du général Francisco Franco. Epstein part immédiatement pour le Pays basque où il va participer à la bataille d’Irun (août – septembre 1936). Sérieusement blessé par un éclat d’obus, il est bientôt rapatrié en France. Pendant la convalescence, qu’il passe à Bordeaux, il ne reste pas inactif. Il milite au sein du « Comité de Secours au peuple espagnol » et travaille pour la compagnie maritime franco-soviétique « France-Navigation », qui se charge d’acheminer clandestinement de l’aide matérielle vers l’Espagne Républicaine. Il facilite également l’entrée en territoire espagnol de plusieurs centaines de volontaires français et étrangers. En janvier 1938, une fois remis de ses blessures, il repart se battre en Espagne. D’abord affecté au quartier général des « Brigades Internationales » à Albacete en tant que commissaire politique, il travaille sous l’autorité d’André Marty. Mais il refuse de jouer les grands inquisiteurs et de passer son temps à traquer les anarchistes ou les trotskystes. Il obtient finalement le droit de pouvoir repartir vers le front. Intégré dans le « bataillon Dimitrov » de la « compagnie Anna Pauker », il dirige une section d’artillerie pendant la terrible bataille de l’Ebre (été 1938). Il atteint le grade de capitaine et son courage lui vaut d’être cité à l’ordre de la 3ème division. Mais malgré toute leur hargne et leur courage, les Républicains, minés par leurs divisions internes, ne peuvent lutter contre les nationalistes et sont finalement chassés du pays. C’est l’heure de la retraite, la retirada, qui pour beaucoup d’entre eux va se transformer en un véritable chemin de croix (mars 1939).

    À son retour en France, Epstein est emprisonné par les autorités françaises et interné au camp de Gurs dans les Pyrénées-Atlantiques. Il sera finalement libéré après quelques mois de détention en juillet 1939.

    Ne perdant pas un instant, il choisit de poursuivre le combat antifasciste. Désobéissant aux directives de l’Internationale il s’engage avec d’anciens brigadistes dans la Légion étrangère et intègre le « 22ème Régiment de Marche des Volontaires Etrangers ». A son grand désespoir, il assiste bientôt à la déroute des armées françaises écrasées par le rouleau compresseur du Blitzkrieg. Fait prisonnier par les Allemands près de Soissons en juin 1940, il est transféré au Stalag IV B de Mühlberg en Allemagne. En novembre 1940, grâce à la complicité d’un antifasciste allemand, il parvient à s’évader et à gagner la Suisse. Arrêté sur place et en attente d’être renvoyé vers l’Allemagne, il s’évade à nouveau, gagne le consulat français et réussit finalement à rentrer en France en décembre 1940.

    Dès son retour à Paris, il reprend du service au sein du PCF. Bien qu’étant toujours un stalinien convaincu, il n’en conserve pas moins une certaine indépendance d’esprit. Au risque de déplaire à ses chefs, il n’hésite donc pas à déclarer dans ses rapports qu’il a bon espoir de voir l’URSS s’engager très bientôt aux côtés des Alliés pour écraser l’Allemagne. Lorsque cela se produit en juin 1941, le PCF reçoit effectivement l’ordre de Moscou d’entamer une guerre de guérilla contre les troupes occupantes allemandes. Rompu à la vie clandestine, Epstein est choisi en 1942 pour diriger les « groupes de sabotage et de destruction » (GSD) créés par la CGT clandestine. Les GSD seront actifs dans la plupart des entreprises travaillant pour l’occupant et contribueront à affaiblir la capacité industrielle de l’Allemagne. Epstein travaille à cette époque sous les ordres directs d’André Tollet (1913-2001), qui sera le grand patron de la CGT clandestine durant toute la période de l’occupation.

    Son expérience politique et surtout militaire font de lui un homme indispensable pour le parti. Il parle couramment le français, le yiddish et le polonais, mais aussi le russe et l’allemand. Audacieux, il joue habilement avec les fausses identités : il est Joseph Estain un jour, Joseph Andrej le lendemain, André ou Joseph Duffau la semaine suivante. Son physique de type « aryen » (le teint clair, les cheveux blonds et les yeux bleus), lui permet de ne pas se faire trop remarquer et d’intégrer ainsi toutes sortes de milieux tandis que l’excellente qualité de ses faux papiers fait le reste. En mai 1943, après qu’une nouvelle vague d’arrestations a complètement décimé l’état-major des FTP, Esptein succède à Lucien Carré en tant que responsable de l’organisation pour toute la région parisienne avec le grade de lieutenant-colonel. Directement subordonné à Charles Tillon (1897-1993), commandant national des FTP, Epstein collabore aussi étroitement avec les autres grandes figures de la résistance militaire communiste parisienne : Albert Ouzoulias (dit le « colonel André », 1915-1995), Pierre Georges (dit le « colonel Fabien », 1919-1944), Missak Manoukian (1906-1944) et Boris Holban (1908-2004).

    A l’été 1943 le « colonel Gilles » comme on l’appelle dispose d’environ 200 hommes tous déterminés et parfaitement rompus à la vie clandestine. A force de persuasion il réussit à imposer à ses chefs une nouvelle stratégie, à la fois plus agressive et plus audacieuse. Aux équipes resserrées de trois personnes qui étaient la norme jusque-là, il substitue des groupes plus larges composés de quinze à vingt hommes, capables de faire des gros coups et d’opposer à leurs opposants un tir nourri en cas d’affrontement. Sous sa conduite les FTP vont dès lors multiplier les actions armées : sabotage de voies ferrées, liquidation de collaborateurs, vols d’armes, d’explosifs et d’argent, etc. Le 10 novembre 1943 ce sont près de vingt-cinq FTP qui vont pénétrer dans l’usine d’Air-Liquide à Boulogne, évacuer le personnel, puis faire exploser les machines qui produisaient du combustible pour les V-1 et les V-2 allemands.

    Mais tandis que la plupart des autres groupes de la Résistance n’osent s’attaquer de front à l’occupant par peur des terribles représailles que cela suppose, les FTP se font au contraire une spécialité de ce type d’attaques. Le 12 juillet 1943, l’un des combattants d’Epstein jette ainsi une grenade dans un mess d’officiers allemands, blessant cinq d’entre eux. Le 5 octobre suivant, place de l’Odéon, un autre lance un engin explosif contre un convoi ennemi, blessant douze soldats allemands. Le 28 septembre 1943, rue Pétrarque dans le 16e arrondissement, les FTP réussissent un grand coup en éliminant le général Julius Ritter, délégué de l’organisation du STO en France occupée (2).

    L’Abwehr et le SIPO-SD vont alors redoubler d’efforts pour retrouver les coupables et mettre un terme à ces attaques. Travaillant en collaboration étroite avec la deuxième « Brigade Spéciale » (BS-2) des « Renseignements Généraux » (RG) ils feront des FTP leurs cibles prioritaires.

    Au début du mois de novembre 1943, à force de travail, les RG parviennent à reconstituer dans son ensemble l’organigramme des bataillons FTP de Paris. Ils décident alors de passer à l’action. Localisé puis étroitement surveillé, Josef Epstein est ainsi arrêté le 16 novembre 1943 en gare d’Evry Petit-Bourg, aux côtés de son adjoint Missak Manouchian, le responsable militaire des « FTP-Main d’Oeuvre Immigrée ». Complètement cernés par plusieurs dizaines de policiers placés sous les ordres de l’inspecteur Barrachin, les deux hommes n’ont aucune chance. En quelques jours c’est tout leur réseau qui va tomber avec eux.

    Epstein se retrouve alors interné à la prison de Fresnes. Interrogé par les policiers allemands et français, il sera sévèrement battu durant plusieurs semaines sans que ses geôliers ne réussissent jamais à le faire parler. Des dizaines, sans doute des centaines de personnes lui devront ainsi la vie, car Epstein savait tout : le nom des membres du réseau, leur couverture, les emplacements des planques et des caches d’armes, etc. Le 21 février 1944, vingt-trois de ses camarades, dont Missak Manouchian, sont fusillés au Mont-Valérien. C’est alors que, désireux de les discréditer, le ministère de la Propagande de Vichy fera placarder dans tout Paris la fameuse « Affiche Rouge » présentant les FTP comme de dangereux terroristes étrangers. Comme il avait réussi à dissimuler sa véritable identité, Epstein ne sera pas fusillé avec les autres car les Allemands demanderont un complément d’enquête.  Reconnu coupable de meurtres et de sabotages, il est finalement condamné à la peine de mort par le tribunal militaire allemand de la rue Boissy-d’Anglas. Le 11 avril 1944, il est passé par les armes dans une clairière de la forteresse du Mont-Valérien avec seize autres camarades, tous Français. Le jour de son exécution, Epstein parviendra encore à aider l’un de ses hommes à s’évader du camion qui les conduisait au peloton d’exécution. Il sera enterré à Ivry sous un nom d’emprunt, Joseph Aubry.

    Quelques mois plus tard, le colonel Rol-Tanguy, qui lui avait succédé à la tête des FTP de Paris, devait mener la libération de la capitale (août 1944). Le 11 octobre 1947 un décret du président de la République décernera à Epstein la Légion d’Honneur et la Croix de Guerre avec palmes. Malgré tout, sa figure sera largement laissée de côté par un PCF qui préférera privilégier d’autres figures jugées plus « nationales » comme Gabriel Péri ou Guy Moquet. Epstein avait effectivement contre lui d’être à la fois un juif et un étranger. Il aura ainsi fallu attendre le mois d’avril 2005 pour qu’une place portant son nom soit inaugurée dans le 20ème arrondissement de Paris.

Bibliographie :

. Convert, Pascal : Joseph Epstein, bon pour la légende, Séguier, 2007. Le livre a servi de base à un documentaire réalisé pour Arte en 2008.

. Zalcman, Moshé : Joseph Epstein, Colonel Gilles, de Zamosc en Pologne au Mont Valérien (1911-1944), La Digitale, 1984.

Notes :

(1) Le petit Georges-Louis-Max, né dans la clandestinité le 25 novembre 1941 recevra le nom du premier mari de sa mère, Duffau. Avant de mourir son père lui a écrit une lettre très émouvante.

(2) En représailles à cet attentat les Allemands fusilleront cinquante otages.

Crédit photographique : L’Affiche Rouge, By Vichy administration in France (Copie d’affiche datant de l’occupation allemande) [Public domain], via Wikimedia Commons)

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