Bâbur Shah, le guerrier poète

Le champ politique dans les pays d’Islam a toujours été plus beaucoup « ouvert » qu’en Occident. En effet, bien que les structures sociales et culturelles s’y inscrivent souvent dans la longue durée et parfois dans la très longue durée, rares sont pourtant les régimes politiques qui ont pu dépasser les deux siècles d’existence, rares aussi les frontières qui auront pu conserver le même tracé pendant très longtemps. On  aura même vu des empires se créer puis disparaître en à peine quelques années en ne laissant derrière eux que  de très peu de traces ou de souvenirs.

Cette grande « plasticité » du champ politique n’aura certes pas contribué à faciliter le développement économique de ces régions, mais au mois aura t-elle permis l’émergence de grandes personnalités politiques et de grands stratèges militaires, qui auront ainsi pu démontrer tout leur talent et toute leur adresse malgré l’extrême modestie de leur condition sociale initiale. Nul part ailleurs que dans les pays d’Islam on aura ainsi pu voir ainsi un chaudronnier comme Ya’kub as-Saffar ou bien un  esclave tel que Baybars s’élever en quelques années au rang de souverains puissants, craints et respectés. Partout ailleurs le champ politique était si bien verrouillé qu’il était rarissime de voir ainsi des hommes issus de milieux aussi déclassés parvenir à s’élever jusqu’aux plus hautes fonctions.

Or, parmi les figures romanesques qui auront illustré de leurs exploits l’histoire des pays musulmans, l’empereur des Indes Bâbur Shah figure très certainement en très excellente position. Au cours de sa vie, ce prince étonnant connut successivement toutes les gloires et toutes les déchéances. Il échappa à la mort à d’innombrables reprises, perdit et reconquit près d’une demi-dizaine de fois ses royaumes successifs. Devenu un redoutable chef de bande, il arpenta inlassablement les steppes et les montagnes, les forêts et les déserts, avant de parvenir finalement à fonder un empire et une dynastie durable. Lors de ses rares moments de repos, il patronna les arts, encouragea une véritable renaissance culturelle et trouva même le temps de mettre personnellement par écrit le récit de ses aventures.

. Un trône instable

    Zahir ad-dîn Muhammad, dit Babur Shah, est né le 8 muharram 888 de l’Hégire (14 février 1483) dans la ville d’Andidjan, au coeur de la vallée du Ferghana, au milieu des champs de mûriers. Son père, le roi ‘Umar Shaykh Mirza, gouvernait le pays depuis 1469. Il descendait en droite ligne du grand conquérant turc Timur e-Lang (m. 1405), par l’intermédiaire du troisième fils de ce dernier, Miran Shah (m. 1408). La mère de Babur, Kutlugh Nigar Khanum (m. 1505), était quant à elle une princesse gengis-khanide. Leur enfant à tous deux réunissait donc à travers son sang l’héritage de deux grandes dynasties et celui de deux grands souverains, Timur et Gengis-Khan. Très tôt d’ailleurs il tira de cette origine illustre une grande fierté. La culture locale de la vallée de Ferghana servait alors de creuset à de nombreuses influences : turques, iraniennes, chinoises et indiennes notamment. On y parlait le turc djaghataïde mais aussi le farsi, deux langues que le petit prince apprendra rapidement à maîtriser. En grandissant, il devint un adulte d’une force extraordinaire qui pouvait, disait-on, porter un homme sur chacune de ses épaules. Comme il était adroit et très vif, on commença à le surnommer Bâbur, c’est-à-dire en turc la « Panthère ».

    A la mort de son père en 1494, l’adolescent de quatorze ans hérita du trône de Ferghana. Malheureusement pour lui ses oncles, les rois de Samarkand et de Tachkent, étaient bien décidés à l’éliminer. Pour leur montrer sa force, le jeune homme prit les devants et s’attaqua à Samarkand qu’il occupa brièvement pendant quelques mois entre novembre 1497 et février 1498. Ramené dans le Ferghana par l’annonce d’une révolte de ses propres troupes, il dut alors lutter contre son frère cadet Tanbal, qui le força finalement à partager son royaume en deux parties. Tandis qu’il était reparti à l’assaut de Samarkand il fut devancé par les terribles cavaliers Ouzbeks de Muhammad Shaybani qui après avoir envahi ses domaines ne lui laissèrent pas d’autre choix que l’exil dans les zones les plus reculées de l’Indu-Kush (1501).

. Le chef de guerre

    Déterminé à reprendre son trône, il s’allia alors à ses oncles mais leur coalition à tous les trois fut sévèrement battue en 1503. A nouveau, en plein hiver, Babur ne dut son salut qu’à une fuite éperdue dans les montagnes où il vécut parmi les nomades éleveurs de moutons. Mais il avait encore de l’ambition et, au printemps 1504, à la tête d’une bande de mercenaires aguerris qu’il avait réussi à recruter à force de promesses, le prince déchu et désormais sans couronne s’empara de la ville de Kabul, dont il fit sa nouvelle résidence (juin 1504). De là il tenta de reprendre l’initiative contre les Ouzbeks, notamment en les affrontant (sans succès) dans la région de Hérat (1506). Deux ans plus tard, une nouvelle révolte au sein de son armée le chassa de Kabul et il ne parvint à reprendre la ville qu’au terme d’un combat épique et rocambolesque.

    A cette même époque, une lignée de Turcs shi’ites d’Azerbaïdjan, les Séfévides, était en train de réunifier sous son autorité un Iran depuis longtemps divisé. En octobre 1510, réunis derrière celui qu’ils considéraient à la fois comme leur roi et leur imam, Shah Ismâ’îl, les soldats séfévides parvinrent à battre l’armée des Ouzbeks près de Merv. Le roi de Kabul, Bâbur, imagina alors se joindre à eux dans l’espoir de reprendre Samarkand. Il se plaça officiellement sous l’autorité d’Ismâ’îl, dont il épousa la sœur, et se convertit même (brièvement il est vrai) au shi’isme. En octobre 1511, il fut capable de s’avancer vers le nord et de prendre Bukhara et Samarkand, villes où il fut accueillit en libérateur par la population locale. Mais son alliance politique et religieuse avec les Iraniens lui fut finalement fatale, car il fut surpris par un retour offensif des Ouzbeks quelques mois plus tard (novembre 1512). Dès lors il perdit toute ambition de reconquérir jamais l’Asie centrale, le fief historique des Timourides.

    En pleine force de l’âge, Bâbur s’imagina dès lors faire valoir ses droits sur le trône indien de Delhi, qui avait été autrefois vassalisé par son ancêtre Timur. Il commença d’abord par élargir son autorité sur l’Afghanistan et c’est ainsi qu’il s’empara de Kandahar (1522). Il parvint également à se procurer des mousquets ottomans, dont il équipa son armée à grand frais. En 1526, précédé par son fils aîné et principal lieutenant, Humayun, Bâbur s’avança vers le Pendjab à la tête d’une force de 12 000 hommes, des Tadjiks pour la plupart, mais aussi des Pashtouns, des Turkmènes et quelques Mongols. Son adversaire, le sultan de Delhi, Ibrahim Lodi (d’origine afghane), vint à sa rencontre à la tête d’une force beaucoup plus importante. Après plusieurs engagements préliminaires, la grande bataille décisive eut finalement lieu le 26 avril 1526, dans la célèbre plaine de Panipat, au nord de Delhi, là où le destin de l’Inde s’était déjà joué tant de fois. Habilement, Bâbur avait dissimulé son artillerie derrière des palissades de bois. Au moment opportun, alors que les mille éléphants de Lodi chargeaient son centre dans un mouvement furieux, il ordonna à l’artillerie de faire feu. Cela stoppa net l’avance ennemie et entraîna une mêlée confuse. Bâbur en profita pour lancer ses cavaliers sur les ailes afin qu’ils enveloppent l’ennemi. Au terme d’une lutte acharnée, Bâbur défit complètement l’armée de son ennemi, qui fut tué. A midi, la victoire revenait aux envahisseurs. Chevaleresque, Bâbur ordonna de faire enterrer son adversaire vaincu avec tous les honneurs dus à son rang.

. L’empereur des Indes

    Trois jours plus tard, Bâbur faisait son entrée dans Delhi, la capitale du sultanat. Délaissant cette dernière cité, il préféra cependant s’installer un peu plus au sud, à Agra, une ville nouvelle qui avait été fondée par les Lodi. Mais il n’eut pas le temps de profiter longtemps de sa victoire, car il dut bientôt défendre ses nouvelles possessions face aux attaques des princes rajputs hindous, qui s’étaient réunis derrière le puissant d’entre eux, le roi Rana Sanga de Tchitor. Le 17 mars 1527, à la bataille de Khanwa, Babur parvint à écraser la coalition rajpoute mais, afin de mettre un terme définitif à cette guerre, il leur garantit une substantielle autonomie et une totale liberté de culte. Afin de mieux garantir cet accord, il accepta d’épouser la fille d’un des princes locaux.

    En 1529, Bâbur dut encore livrer une bataille, cette fois-ci contre le frère d’Ibrahim Lodi, Mahmud Lodi, qui avait vainement tenté de récupérer le trône de sa famille avec l’aide de ses derniers partisans réfugiés comme lui au Bengale. Bâbur l’emporta à la bataille de Gogra (mai 1529) et n’eut dès lors plus d’adversaire à sa hauteur dans toute la vallée du Gange.

    Bâbur se trouvait à présent à la tête un immense empire, qui s’étendait depuis Bénarès et Gwalior à l’Est jusqu’aux sommets de l’Indu-Kush à l’Est. Il nomma dans toutes les grandes cités des gouverneurs fidèles, qu’il fit équiper d’une artillerie dotée de canons modernes. Avec l’argent des impôts qu’il fit lever, il s’attela également à laisser un peu partout des monuments dignes de sa gloire nouvelle : mosquées, palais et jardins sortirent de terre en grand nombres. La tradition a gardé le souvenir des fêtes et des réceptions somptueuses qu’il donnait dans ses résidences d’Agra où il faisait assembler pour ses milliers d’invités et de convives les meilleurs plats, la musique la plus enchanteresse ainsi que de nombreux danseurs, acrobates, poètes, conteurs, etc. Pieux musulman lui-même, affilié à la confrérie mystique Nakshbandiyya, il n’ordonna pas de persécution à l’égard des Hindouistes qu’il n’hésita pas à employer dans son administration.

    Finalement, après une courte maladie, Bâbur, âgé de seulement quarante-huit ans, décéda dans ses luxueux appartements d’Agra, le 26 décembre 1530. Son fils aîné, Humayun, lui succéda sans difficulté. En 1539, il fit transporter le corps de son père pour le faire inhumer dans sa chère cité de Kabul, au coeur du jardin qui porte son nom et où il demeure encore de nos jours, le Bagh e-Bâbur.

    Doté d’un charisme certain, d’une habileté politique remarquable et surtout d’une détermination peu commune, Bâbur est essentiellement resté dans l’histoire pour deux raisons. Premièrement, il a été le fondateur de la prestigieuse dynastie des Grands Moghols (ainsi nommée car Bâbur descendait effectivement des Mongols), qui devait régner sur la plus grande partie de l’Inde jusqu’au 19ème siècle. En second lieu, il fut un poète de talent mais aussi un juriste et un théologien confirmé ainsi qu’un botaniste accompli. Il est surtout l’auteur d’un document exceptionnel, le Babur-Name (ou « Livre de la Panthère »), dans lequel il a fait le récit de sa propre vie et où il a donné toute la mesure de son étonnante perspicacité.

     Bien que ses guerres aient fait beaucoup de victimes et causé de nombreuses destructions, Bâbur fut, en comparaison des standards de l’époque, un souverain relativement libéral qui ne chercha pas à s’imposer outre mesure dans la vie de ses sujets. L’actuel Etat du Pakistan le considère comme à juste titre l’un de ses pères fondateurs, mais sa mémoire est également honorée en Afghanistan et de manière plus contrastée en Inde et en Ouzbékistan.

    Il eut sept épouses successives qui lui donnèrent près de dix-huit enfants, dont beaucoup moururent jeunes :

  1. Aisha Sultan Begum (m. 1531), qui lui donna une fille, morte en bas âge.

  1. Zaynab Sultan Begum (m. 1507), qui ne lui donna pas de descendance.

  1. Maham Begum (m. 1533), qui lui donna trois fils (Humâyûn, m. 1556, qui lui succédat et fut lui-même le père du célèbre empereur Akbar ; Barbul Mirza, m. 1519 ; Farouk Mirza, m. 1527) et trois filles (Mihrjahan Begum, m. avant 1519 ; Esan Daulat Begum, m. av. 1519 ; Na Begum, m. av. 1519).

  1. Masuma Sultan Begum (m. 1539), qui lui donna une fille, Masuma Sultan Begum (m.1539).

  1. Gulrukh Begum Taghay Begchik (m. 1545), qui lui donna quatre fils (Kamran Mirza, m. en exil à La Mekke en 1557 ; Mohammed Askari Mirza, m. en exil à La Mekke en 1554 ; Shahrukh Mirza, mort jeune ; Ahmed Mirza, mort jeune) et une fille (Gulizar Begum, morte jeune).

  1. Dildar Agha Begum (m. après 1550), qui lui donna deux fils (Abu l-Nasir Mohammed Hindal, tué en Arabie le 20 novembre 1551 et qui fut le père de Ruqqaya Sultan Begum, la principale épouse d’Akbar ; Alwar Mirza, m. 1529) et trois filles (Gulrang Begum, m. après 1543 ; Gulchihra Begum, m. après 1557 ; Gulbadan Begum, m. 1603).

  1. Bibi Mubarayka Begum (m. après 1556), qui ne lui donna pas de descendance.

Bibliographie :

. Jean-Paul Roux : Histoire des Grands Moghols, Babur, Fayard, Paris, 1986.

Le texte complet du Babur-Name, en anglais, est disponible en ligne (ici)

Un bon documentaire sur le sujet est disponible en ligne (ici)

Crédit photographique : Abu’l Hasan Squirrels in a Plane Tree, ca. 1610, India Office Library and Records, London. By Abu’l Hasan and Mansur (scan from book) [Public domain], via Wikimedia Commons

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